mercredi 13 mai 2026

Améliorons les chefs-d’œuvre (34)


Peut-être verrez vous bientôt ce tableau décapité dans un musée, parce qu’il faudra bien que l’acheteur profite de la vogue de l’artiste pour rentabiliser sa folie d’un million de dollars (1 000 000$). C’était il y a quelques jours. La maison d’enchères, Dorotheum, n’en ambitionnait que 150 000$. Et n’imaginez pas qu’on sache où se trouve la tête. Elle aurait été découpée dans les pillages de Berlin à la fin de la guerre en 1945. Qui la retrouvera aura entre les mains de quoi négocier sérieusement, si la cote de l’artiste, qui ne cesse d’enfler de nos jours, ne se dégonfle entretemps.

Ça n’est pas une découverte. Il existe une version très proche, non amputée et signée, du même tableau et on connait assez précisément la vie de l'artiste, sa renommée à Florence, puis à Rome, son atelier à Naples après 1630, son succès auprès des Médicis et de la cour d’Angleterre. Une rétrospective au musée Maillol en 2012, et une exposition présomptueuse et mercantile comme toujours au musée Jacquemart en 2025, l’ont fait découvrir au moins aux parisiens.
Avant cette vogue on lui attribuait une petite trentaine de tableaux, certains clairement signés et d’autres plus ou moins pressentis, mais il n’y avait pas d’enthousiasme à constituer un catalogue raisonné. Il faut reconnaitre que sa peinture n’a pas beaucoup de grâce, son style est lourd, ses visages un peu épais et son inspiration, conforme aux thèmes religieux de l’époque, ne se distingue pas de celle de nombreux peintres alors imitateurs des thèmes et du style de Caravage.  
Aujourd'hui le nombre de nouvelles attributions imite la courbe de la flambée des prix, son catalogue est passé à une soixantaine d'œuvres, dont certaines attribuées naguère avec hésitation à son père, qui lui avait appris le métier ; ces migrations ne sont pas rares, l’attribution n’est pas une science toujours exacte.

En art tout est autorisé, un objet peut légitimement se voir attribuer une grande valeur pour des motifs autres qu’esthétiques, un engouement passager par exemple. On peut lire dans les commentaires sur le tableau qu’il rappelle ainsi incomplet l’inspiration de quelques artistes contemporains conceptuels dont l’idée prime sur l’objet réalisé, celui-ci pouvant même ne pas exister ; on parle d'espace négatif, de force du vide, de muer l'absence en sens... 
Ainsi il pourrait être exposé dans un musée d’art contemporain, en attendant une hypothétique découverte de la tête, et alors rejoindre un jour, après "recollation", les galeries d’un musée d’histoire de l’art, dont le catalogue ne le rangerait peut-être pas à la lettre G, comme Gentileschi, mais dans l’ordre alphabétique honorifique réservé aux artistes les plus respectés, celui de leur prénom, comme Raphaël ou Michel-Ange, donc à la lettre A, comme Artemisia. 

Quelques liens et illustrations (temporaires comme toujours sur internet, à consommer de préférence avant 2028 ou 2029) :
 
▶︎ La page de promotion, vente et résultat chez Dorotheum du tableau incomplet, avec l’argumentaire qui vante la partie absente (en anglais).

▶︎ L'autre version de Marie Madeleine, cette fois entière, conservée à Florence au palais Pitti et signée sans équivoque Artemisia.

▶︎ Deux autoportraits d'Artemisia en joueuse de luth et haute définition, à comparer à la Joueuse de luth peinte par son père Orazio, aussi en haute définition.

▶︎ Un autre curieux autoportrait d’Artemisia, et quelques tableaux du papa Gentileschi : Sainte Cécile et une autre sainte Cécile.

▶︎ L’historique des expositions du musée Maillol (l’expo Artemisia de 2012 en est curieusement absente, mais elle est attestée au moins encore ici).

▶︎ Un article d’Étienne Dumont, toujours plaisant, sur l’exhibition Artemisia du musée Jacquemart en 2025.


7 commentaires :

GjG a dit…

J’imagine le retour de l’acheteur chez lui : déballage de l’achat de 1 millions de dol-arts ; présentation à la famille ; silence glacial de plusieurs minutes ; murmures inaudibles ; on demande : « et combien tu as acheté cette, cette, cette chose ? » ; ambiance de plus en plus « chaude » jusqu’au premier coup de feu (vers 20H selon la voisine)….

Costar a dit…

Enfin ! on n'aura pas à faire les officines glauques ou soudoyer un journaliste spécialisé pour connaitre l'acheteur, il suffira de lire les manchettes de la presse à sensation.

Vasco a dit…

Pour faire suite à GjG, à la manière de Fénéon :

Victime de la surenchère,
Après qu'il a acheté un portrait sans tête, sa femme Judith perd la sienne,
le décapite, il perd la vie.

Mouais…

Je vous trouve un peu sévère avec cette Artemisia, elle a tout de même quelques belles toiles à son actif.
Et surtout cette obsession opiniâtre d'en découdre avec Holopherne qui donne lieu à de sombres variations criminelles assez puissantes autant que savamment éclairées.
Pour ce qui est de sa facture (la manière, et non l'enchère), il est vrai que certaines de ses œuvres semblent un peu plombées et sans beaucoup de grâce, mais d'autres sont tout à fait honorables, voire admirables.
Peut-être du fait de la maturité, ou de l'intérêt qu'elle aura accordé au sujet.

Costar a dit…

Vous avez sans doute raison, Vasco, je suis peut-être un peu injuste envers Artemisia (à peine), mais je n'y peux rien :
D'abord je n'aime pas sa peinture que je trouve lourde et sans originalité, c'est l'exposition Maillol en 2012 qui me l'a amplement montré (d'ailleurs vous me direz ces tableaux que vous trouvez "admirables" ?)
Ensuite parce que son père Orazio, qui était un des plus grands peintres reconnus de son époque (voyez sa joueuse de luth), est parfaitement oublié, au point de ne jamais avoir eu droit à une exposition importante près de chez nous, alors que sa fille a droit à des rétrospectives régulières, à des enchères millionnaires extravagantes, à des articles par centaines (la preuve dans mon blog), des livres et même un film (que je n'ai pas vu) en 1997, en bref à un engouement déraisonnable.

Cette idolâtrie n'est certainement pas due uniquement à sa peinture. Elle couvre injustement le génie de son père par le vacarme qu'elle produit. Or je n'aime pas l'injustice.

Vasco a dit…

Présenté ainsi, je ne peux que me ranger à vos arguments.
Effectivement le papa est injustement méconnu (ô combien de marins…).
Moi-même j'avais oublié que certaines de ses œuvres sont effectivement impressionnantes (du moins vues dans mes livres d'art du temps que j'étais jeune…).
Et il est bien moins connu que sa fille pour des raisons qui ne sont pas seulement artistiques, je vous l'accorde.
Mais ce serait aussi une autre injustice que de ne pas reconnaitre la force de la "décapitation" selon Artemisia.
Vous jouez au naïf en feignant d'ignorer les raisons de l'engouement pour cette artiste, mais si elles ne sont pas entièrement d'ordre esthétiques elles sont compréhensibles et non dénuées de pertinence.
Ceci étant on connait les effets délétères des exploitations de filon en art comme ailleurs, et votre billet le montre bien. Beaucoup y perdent la tête.

Quant au vacarme, une certaine Mona Lisa se montre aussi assez exemplaire en ce domaine pour détourner l'attention.

Costar a dit…

N'oubliez pas que l'histoire de la peinture regorge (si j'ose dire) de décollements d'Holopherne bien longtemps avant elle, Cranach en a peint des dizaines bien anatomique, 100 ans avant Caravage, qui lui aussi ne s'est pas privé d'en faire des bien sanglantes [ https://fr.wikipedia.org/wiki/Judith_et_Holopherne_(Le_Caravage) ] et ses suiveurs également (il y a une version saignante par Valentin de Boulogne que je n'ai pas retrouvée).
Or Orazio et Caravage se connaissaient et Artemisia l'a même peut-être rencontré dans l'atelier de son père quand elle était gamine.
Alors effectivement son tableau n'est pas vraiment original mais sa tête décapitée, moins expressive que celle de Caravage est plus gore, et d'une certaine façon plus réaliste.
On lui pardonnera cette petite vengeance tardive.

Vasco a dit…

Oui, le sujet avait d'ailleurs été également traité par le père, et Artemisia l'a très bien copié.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Judith_et_sa_servante_avec_la_t%C3%AAte_d%27Holopherne_(Gentileschi,_Oslo)

Mais dans l'entreprise de décollement "Gentileschi Père & fille" avec Orazio c'était plutôt Goliath qui perdait la tête.