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vendredi 24 mai 2019

Guillaumet, fin de tournée



Depuis quelques mois Gustave Guillaumet (*) est en tournée promotionnelle à travers la France. La Rochelle pendant l’été 2018, Limoges en hiver, il expose aujourd’hui, pour une semaine encore, à La Piscine, musée d’art et d’industrie à Beauvais.

De son vivant, Guillaumet a passé une bonne part de sa vie en Algérie, onze séjours de plusieurs mois. C’était l’époque où la République allait farouchement piller le primitif chez lui, et lui transmettait son éthique de l’amour et du partage. Et pour illustrer cette grandiose épopée civilisatrice, elle parrainait alors les artistes et leur fournissait l’assistance et la logistique sur place.

À l’opposé de ses confrères, Guillaumet n’a jamais peint les batailles victorieuses, les odalisques alanguies, les harems, les soieries bariolées et autres féeries exotiques.
C’était un minimaliste. On ne trouve chez lui que les ocres du Sahara, la terre des habitations, et la description bienveillante des gestes quotidiens d’un peuple qui n’avait pas vraiment bénéficié des bienfaits de la colonisation.

Sa touche était belle comme celle de Renoir, son exact contemporain, qu’il ne connaissait probablement pas. Quand Renoir peignait la bourgeoisie et les guinguettes, Guillaumet contemplait les sables du désert.

 

Malgré une reconnaissance officielle, et l’achat de ses œuvres les plus ambitieuses par l’État (il est des peintres les mieux représentés à Orsay, où 5 ou 6 de ses plus belles toiles sont exposées en permanence), il se suicide en 1887, à 47 ans, après avoir mis de l’ordre dans ses papiers, détruit ses carnets de notes, et laissant des tableaux inachevés.
On ne sait pas vraiment pourquoi.

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(*) L’essentiel sur sa vie est dit par l’excellent commentaire de cette vidéo de 3 minutes du site Arts in the City.

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Liste des illustrations (toutes sont de Guillaumet et exposées actuellement à Beauvais) :
Ci-dessus 
- Village des Aurès (collection particulière)
- Le désert ou Le Sahara 1867, détail (musée d’Orsay)
Ci-dessous
- Laghouat 1879 (musée d’Orsay) et Laveuses et jeunes filles dans l’oued de Bou Saada v.1882 (collections particulières)
- La Séguia près de Biskra, 1884, détail de la porteuse d’eau (musée d’Orsay)
- Tisseuses à Bou Saada, détail (musée d’Orsay)




 

vendredi 20 avril 2018

La vie des cimetières (80)

Il y a diverses manières de disposer les morts, déterminées par le degré de disponibilité des ressources nécessaires au rituel funéraire.
La manière la plus courante est la juxtaposition des corps sur un plan à peu près horizontal, distribués uniformément, à l’exception des personnalités importantes de leur vivant, qui bénéficient d’emplacements particuliers. C’est le cimetière traditionnel de nos contrées, urbaines ou rurales.
Quand le bois est rare et le sol rocheux ou perpétuellement gelé, comme au Tibet, les dépouilles sont confiées aux animaux charognards, oiseaux ou poissons. Quand flambent les prix du terrain urbain ou agricole, comme en Chine, l’État fait la promotion autoritaire de l’incinération et pratique des exhumations massives qui libèrent de l'espace.

Et parfois, quand le sol émerge si abruptement, grimpant de tous côtés comme dans les iles volcaniques, que la moindre parcelle de sol horizontale est réservée à l’agriculture, alors l’humain invente la sépulture verticale.
Les guides touristiques affirment que les cercueils accrochés aux parois de la montagne de la région de Sagada, dans la cordillère du nord de l’ile de Luçon, méritent d’être dans la liste des 15 attractions à ne pas manquer lorsqu’on visite les Philippines.
Ils racontent que le vieillard creuse lui-même son cercueil, trop court, dans un tronc d’arbre, que son cadavre est fumé afin d’en ralentir la décomposition, qu’on l’expose quelques jours assis sur une chaise, dehors, avant de lui briser les os pour le faire entrer dans le petit cercueil qu’on a ficelé sur des pieux fichés dans le roc. Les liquides qui s’en écoulent porteraient bonheur.

En réalité sur place le touriste déchantera. Après neuf heures d’une épuisante excursion en bus, il déboursera un montant, qu’il jugera rétrospectivement déraisonnable, pour payer un guide obligatoire et laconique qui l’aura emmené, au bout d’un court sentier parsemé d’autres touristes, devant une paroi rocheuse où sont accrochés, quelques mètres au-dessus du sol, à peine abrités des intempéries, 18 cercueils disparates et deux chaises.
Les moins éreintés découvriront parfois, en escaladant les alentours, au fond d’un ravin ou d’une crevasse, quelques cercueils entassés, fracassés et déversant leur contenu depuis longtemps blanchi, ou, à 2 km au sud, la grotte de Lamiang qui abrite en empilements chaotiques une centaine de petits cercueils poussiéreux parfois éventrés.
Car les coutumes funéraires semblent mortes à Sagada et si, pour retenir le touriste, on débroussaille de temps en temps les abords de la falaise mortuaire, et on replace parfois un crâne qui a roulé sous l’effet du vent, il y a bien longtemps qu’on enterre les nouveaux morts dans le cimetière tout proche, au milieu du gazon sous de jolies stèles ou des dalles immaculées.

L'amateur de sensations macabres averti, mieux informé, aura abordé non loin, sur le même méridien, l’ile de Sulawesi en Indonésie. Là, il aura trouvé dans le pays des Torajas, très vivaces et populaires, des traditions funéraires plus exotiques encore. Et il y aura pris part.

Il aura admiré ces caveaux familiaux creusés haut dans la paroi rocheuse, entourés de balcons peuplés de grandes poupées colorées à l’effigie des morts et qui regardent de leurs yeux grand ouverts leur famille en contrebas.
Il aura vu ces arbres dans le tronc desquels on a enfermé les enfants morts jeunes et qui sont maintenant incorporés dans le bois.
Il aura photographié ces morts qu’on sort périodiquement de leur repos et qu’on promène dans les rues après les avoir nettoyés et rhabillés, sorte de maintenance trisannuelle du cercueil et de son contenu.
Il aura feint la déférence devant un cadavre pomponné et imbibé de formol dont la famille avait attendu depuis des années d’avoir suffisamment économisé pour organiser des obsèques fastueuses.
Enfin, lors de cette grande cérémonie, faite de trois jours de spectacles, de danses, de festins et de rires, entouré de centaines de villageois voisins et de touristes avinés, il aura restitué inopinément plusieurs repas en assistant à l’égorgement sacrificiel et nourricier de dizaines de buffles et de porcs hurlant.

Si le tourisme en Indonésie a subi nombre d’aléas funestes depuis 40 ans, dictature, corruption à tous les étages, exactions militaires et policières, terrorisme religieux, attentats, carnages, conflits ethniques, tsunamis, éruptions volcaniques, crise financière et économique, il n’a néanmoins pas cessé de croitre et il est devenu une plaie convoitée et courtisée, comme dans tous les pays qu’il envahit et pervertit. Simulacres de traditions contre frites et Coca-cola.



Détails de photos prises dans le pays des Torajas (Sulawesi ou Célèbes du sud) par des vacanciers et récoltées sur internet. Le noir et blanc n’est pas un effet de leur âge (elles sont récentes), c’est un subterfuge destiné à les rendre plus digestes.

Petit rappel au voyageur : un Indonésien était, jusqu'en 2012 encore, obligé de déclarer une croyance, parmi les 6 religions constitutionnelles, qui était inscrite sur sa carte d’identité et lui conférait certains droits. Alors il est conseillé, même pour un étranger, de cacher son scepticisme mécréant derrière la façade d'un œcuménisme bienveillant, de préférence monothéiste, et tout se passera bien.