lundi 27 mai 2013

Comptes de faits (2)

Il aura fallu des siècles aux archéologues, paléographes, philologues et autres méticuleux historiens pour démontrer que « le Livre » à l'origine des principales religions monothéistes n'était pas un récit historique écrit d'un seul jet par un certain Moïse, mais un recueil de légendes inspirées de lointaines religions et compilées à partir de 700 ans avant notre ère.
Il aura fallu des siècles de fouille pour établir que nombre d'aventures contées dans la Torah, la Bible ou le Coran étaient des copies (parfois mot pour mot) de vieilles fables mésopotamiennes.

L'étape la plus marquante de ces tribulations fut certainement la découverte, dans les fouilles de la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive (près de Mossoul dans l'actuel Irak), de douze tablettes d'argile qui reproduisaient un texte vieux de mille ans et relataient la célèbre épopée du roi Gilgamesh. La onzième retraçait l'histoire d'un déluge infligé par les dieux en punition du comportement turbulent des hommes.

Le 3 décembre 1872 à Londres, George Smith, assyriologue autodidacte, lisait sa traduction de cette onzième tablette devant la Société d'archéologie biblique et un parterre d'officiels médusés.

On se souvient tous à peu près du récit biblique du Déluge, dans la Genèse. Quelques générations après la Création, remarquant que ça forniquait en tous sens entre frères et sœurs, même les animaux, et que ça n'hésitait pas à se trucider pour piquer la femme du voisin, Dieu un peu dégoûté décidait de tout effacer pour recommencer à zéro. Suivait le récit de la manière astucieuse imaginée pour que Noé, sa famille et un tas d'animaux en vrac s'en sortent, au moyen d'un gros tanker bricolé in extremis.
On ne sait pas très clairement pourquoi Dieu épargna alors Noé et les siens, mais en pure logique il fallait bien qu'il restât des témoins pour qu'il y eût une suite à raconter.

Et bien ce jour mémorable du 3 décembre 1872 au British Museum, les auditeurs de George Smith reconnurent précisément ce récit qu'ils connaissaient déjà, mais transposé dans un monde païen, un monde qui précédait la Bible d'au moins mille ans. Tout y était, l'avertissement, la construction de l'arche, le déluge, le sacrifice, jusqu'au oiseaux identiques. L'élu ne s'appelait pas Noé mais Utnapishtim.
Imaginez le montant colossal de droits d'auteur si les inventeurs de la mythologie mésopotamienne se mettaient à réclamer leur pourcentage sur les ventes de Bibles, dont 2,5 milliards d'exemplaires circulaient en 1992, d'après le regretté Quid (encyclopédie des vanités du monde, disparue en 2006). 500 millions de plus que les inénarrables pensées et poèmes du président Mao.

« Homme de Shurruppak, fils d’Ubara-Tutu, démolis la maison, construis un bateau, laisse les richesses, cherche la vie sauve, renonce aux possessions, sauve les vivants, fais monter à l’intérieur un rejeton de tout être vivant. Quant au bateau que tu construiras, celui-là, que ses dimensions correspondent entre elles, égales en seront la largeur et la longueur, couvre-le comme est couvert l’Abîme. » [...]

Le dieu Erra-gal arrache les vannes, le dieu Ninurta arrive et fait déborder les barrages, les dieux Anunnaki brandissent les torches, de leur éclat divin, ils embrasent la terre. Le lourd silence du dieu Adad advient dans le ciel et change en ténèbres tout ce qui était clair. Les assises de la terre se brisent comme un vase. Un jour entier, l’ouragan se déchaîne, impétueux, il se déchaîne et le Déluge déferle. Sa violence survient sur les gens comme un cataclysme. [...]

L’hirondelle s’en alla, s’élança, mais aucun perchoir ne lui apparaissant, elle fit demi-tour. Je fis sortir le corbeau et le laissai aller. Le corbeau s’en alla, et, voyant les eaux s’écouler, il se mit à manger, voltigea, fienta et ne fit pas demi-tour.
Traduction R.J. Tournay et Aaron Shaffer, éditions du Cerf, 2007

Pour conclure, tout lecteur perspicace et bien informé aura relevé l’absolue inutilité de cette grande purge que fut le Déluge, comme des fléaux qui suivirent, la tour de Babel, la destruction de Sodome et Gomorrhe, les dix plaies d'Égypte. Car depuis, fornication, exterminations, corruption ont refleuri de plus belle, au point qu'on peut légitimement se demander si toute cette histoire ne souffre pas d'un petit problème de conception.


Tablette d'argile n.11 de l'épopée de Gilgamesh conservée au British Museum de Londres, copie Ninivite en écriture cunéiforme de la description du Déluge.


Aucun commentaire :