dimanche 8 mai 2016

Hubert Robert (1733-1808), un peintre mineur

Hubert Robert, Homme lisant accoudé à un chapiteau corinthien, 
sanguine vers 1765 (Quimper, musée des beaux-arts)


Loués soient les peintres mineurs et bénies les modes qui les ignorent !

Hubert Robert, n’est peut-être pas un peintre mineur, il est parfois considéré comme un témoin appréciable des années 1750-1800. Son nom est peu connu mais certains de ses tableaux illustrent encore les livres d’histoire (L'abattage des arbres du Tapis vert à Versailles devant le roi en 1777, Premiers jours de la démolition de la Bastille en 1789, Violation des tombeaux des rois dans la Basilique Saint-Denis en 1793).
Car Robert ne représente que des monuments, des ruines antiques, des églises délabrées, des bâtiments inachevés ou en destruction. C’est son truc, sa recette, on l’a surnommé « Robert des ruines ».

La reproduction fidèle de la réalité ne le préoccupant pas trop il se laisse souvent aller aux collages architecturaux, comme son ainé et grand inspirateur romain Giovanni Paolo Pannini. Robert ne se remettra jamais vraiment de son empreinte mais il évite souvent la surcharge indigeste de l’italien et lui ajoute la profondeur des ombres qui redonne vie à chaque scène.
Et il habite systématiquement ses ruines de dessinateurs, de badauds, d’ouvriers et de lavandières dans leur activité quotidienne, familiers de ces restes d’empires qui font leur décor ordinaire.

Les peintres romantiques qui suivront Robert dramatiseront sans retenue la relation de l'humain avec le paysage de ruines, exaltant la puissance dédaigneuse de la nature. Dans les tableaux de Robert les civilisations et les nations se désagrègent pierre par pierre mais le berger indifférent le remarque à peine, trop occupé à taquiner la porteuse d’eau.
Robert a l’ironie désinvolte. S’il peint la statue équestre d’un empereur romain c’est pour lui attacher une corde et y suspendre du linge à sécher.

Et il éprouve une obsession particulière pour l’eau, les fontaines, les lavandières et les porteuses d’eau, en cela il fraternise avec le Du Bellay des Antiquités de Rome « […] Rome de Rome est le seul monument, et Rome Rome a vaincu seulement. Le Tibre seul, qui vers la mer s'enfuit, reste de Rome. Ô mondaine inconstance ! Ce qui est ferme, est par le temps détruit, et ce qui fuit, au temps fait résistance. »
 
 
Hubert Robert, Le portique de l'empereur Marc Aurèle, détail, 1784 
(Musée du Louvre, en dépôt à l'ambassade de France à Londres)


En son temps Robert connut succès et fortune. Brillant et disert en société, mondain et serviable, ami d’aristocrates influents (ce qui lui vaudra dix mois de prison pendant la Terreur), apprécié par Diderot, dessinateur des jardins du roi, conservateur du Muséum des Arts (ancien Louvre), il avait tout pour ne pas être oublié.
Mais l’absence de pathétique est souvent prise pour de l’indifférence, de la futilité, c’est pourquoi on l’a vite regardé comme un peintre superficiel, sans consistance. Or il faut toujours un peu de démesure pour que la postérité retienne votre nom.
Et puis il avait le pinceau vif et parfois négligent. Il a tellement peint qu’il n’existe toujours pas de catalogue exhaustif de son œuvre.

Voici des liens vers de belles reproductions sur internet qui montrent que Robert aimait aussi les parcs arborés qu'il peignait avec une même légèreté que son ami Fragonard, quand il pouvait y placer des fontaines : des fontaines et un grand escalier, une fontaine et des lavandières, une fontaine un palais et des vaches, le parc de Saint-Cloud, un autre parc désordonné, une ruine dans l'ombre, l'intérieur d'un palais désaffecté.

Pourtant Hubert Robert est aujourd’hui encore un peintre mineur. On le réalise avec délice à la quiétude et au silence des visiteurs clairsemés qui murmurent dans les allées de l’importante rétrospective présentée actuellement au musée du Louvre (Hubert Robert, 1733-1808, un peintre visionnaire, 144 tableaux et dessins).
Et ce ne sont pas l’intransportable catalogue d’exposition illisible sans lutrin tant il est lourd (5kg), ni l'absurde et illégale (mais lucrative) interdiction d’emporter ses propres souvenirs photographiés ou d’illustrer les réseaux sociaux, qui risquent de secourir la popularité du peintre.

Tant mieux. On avait oublié depuis bien longtemps, dans les grandes exhibitions contemporaines, la douceur de cet isolement propice au sentiment d’admiration.
Mais ce recueillement sera de courte durée. Devant l’érosion des visiteurs le Louvre qui risque de perdre sa place de musée le plus couru de l’univers a prévu de remettre en œuvre la machinerie grégaire des expositions bousculades, autour du nom de Vermeer en 2017 et de Léonard de Vinci en 2019.
 

Hubert Robert, Rome palais Poli et fontaine de Trevi en travaux, 
sanguine 1760 (New York, Morgan Library)

5 commentaires :

Martin-Lothar a dit…

Hubert Robert, un peintre mineur ?
Que nenni.
Pour moi, un des plus fascinants — voire obnibulants — artistes de l’Univers.
Chacune de ses œuvres est un roman [tique] en elle — et les sieurs Proust, Balzac ou autres Marc Lévy peuvent bien aller se rhabiller.
Oui, je suis dur, surtout pour ce pauvre Marc L, mais bon…
Je ne sais pas si je pourrai aller voir cette exposition (enfin libre de foule), mais il est sûr que je vais me payer son catalogue.
En espérant qu’il y aura quelques fabuleux tableaux de HB venus de l’Hermitage (from SP-Russia) ?
Dites-moi ?
Bien à vous

Martin-Lothar a dit…

Et rat homme : "de l’Ermitage". Désolé...

Costar a dit…

Mineur ou pas il vaut mieux qu'il reste méconnu, je vous l'assure, pour notre tranquillité.

L'Ermitage de Saint-Petersbourg a été plutôt généreux pour l'exposition. Vous y verr(i)ez :
- La villa Giulia, bassin entouré d'une colonnade (grande huile de 1,40m)
- Vue de la vigne de la villa Madame à Rome (huile), un chef d'œuvre
- Pavillon avec cascade (huile)
- Caprice architectural avec un canal (grande huile de 1,80m)
Ce doit être le plus gros prêteur étranger.

Mais les plus gros prêteurs sont le musée de Valence (25 dessins et 5 ou 6 tableaux), le musée Carnavalet et évidemment le Louvre lui-même, qui à eux trois constituent 90% des œuvres exposées.

Martin-Lothar a dit…

Merci pour ces précieuses précisions, cher Costar.
Vous m’avez forcé à y aller et j’irai donc. Na !
Je vous raconterai, si vous le voulez ou pas.
Pour tout vous dire, c’est au musée de Valence (ville de courants d’air et du Dauphiné où j’ai vécu un temps) que j’ai découvert, avec émotion, notre génial, mineur, minable artiste Hubert, désormais dieu des amateurs érudits, de la secte, très fermée, des promeneurs solitaires, contemplateurs, paysagistes et ochlophobes (^^)
C’était une formidable exposition intitulée : « Hubert Robert et Saint-Pétersbourg » (20 juin – octobre 1999) où j’ai pu admiré, notamment, cette piscine-lac en colonnades de la villa Giulia, que notre Robert a du reste et par ailleurs, dessinée et peinte sur toutes les coutures. (Un tableau prêté à cette occasion et parmi d’autres, dont un hallucinant « Mur de Verdure », par le muséissime musée de l’Ermitage de Saint Petersburg, Europe, moins de cinq ans après la chute du mur en ruines pas vraiment romantiques de Berlin).
Au sortir de tout cela, chancelant, ma moitié d’Auvergnat n’a rien pu faire pour que j’achète incontinent (198 francs, fouchtra !) le catalogue de ladite exposition que je conserve encore avec une fierté et une jalousie non dissimulée.
Bien à vous.

Costar a dit…

Alors si vous venez à Paris (je ne sais pas pourquoi je vous imagine lointain) n'oubliez pas d'aller voir au Louvre également la modeste mais magnifique et simultanée exposition de dessins "À l'ombre des frondaisons d'Arcueil". Elle est incluse dans les 15 euros du billet d'entrée.