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mardi 4 août 2026

Chronique amusée de Picardie

Alors qu’il renait juste de 5 couteuses années de travaux de rénovation (31M€), le musée de Picardie à Amiens vient de se faire gourmander par la chambre régionale de la Cour des comptes, parce qu’il manquerait d’ambition et de rigueur (voir cet article du journal des arts réservé aux riches).

Les vérificateurs de la Chambre des comptes, en sus des conseils sur la sécurité et l’authenticité des comptes du musée de Picardie, ont sans doute également prodigué de pertinents conseils de salubrité en constatant dans les collections les trous d’envol (déjà anciens) de la petite vrillette, insecte xylophage qui aime tant l’art du passé, sur cette Déploration du Christ sculptée en Lombardie voilà plus de 5 siècles dans un bois de noyer, legs d'Albert Maignan en 1908, et injustement oubliée dans le joli Guide des collections édité par le musée.


Sur le sujet de l’ambition, alors que l’augmentation de fréquentation de 50% depuis la réouverture n’est qu’un phénomène connu dû au surcroit ponctuel de publicité et à la curiosité impatiente du touriste local, et alors que la Chambre des comptes reconnait que les recettes du musée ne couvrent que le quinzième de ses frais de fonctionnement, elle réclame néanmoins un nouveau projet scientifique et culturel (PSC) quand le précédent est à peine sec.
Parce que, pour ces gestionnaires qui ne lisent que les caractères numériques, présenter de manière agréable et instructive une belle collection de "vénus" de l’âge glaciaire, d’antiquités d’Égypte, de Tanagra, de superbes sculptures du moyen-âge au 19ème siècle, et de tant de tableaux inattendus, et maintenir un musée où "chacun trouvera sans doute une œuvre à aimer plus que les autres", comme l’écrit la conservatrice dans le Guide des collections, ne suffisent pas ; pour ces administrateurs de la croissance le chiffre du lendemain doit être supérieur au précédent. Il faut dire que sans un PSC conforme, le ministère ne subventionne plus.

Sur le sujet de la rigueur, la Chambre constate que les réserves des musées de Picardie, trop nombreuses, ne sont pas assez sécurisées et sont hébergées dans des lieux mal adaptés (on ne dira pas où elles se trouvent, vous iriez y faire vos emplettes). 
Elle n’apprécie pas non plus que l’inventaire, incomplet, soit partiellement inscrit sur un registre de papier et sur une feuille électronique de tableur modifiable par quiconque (on ne dira pas où se trouve le fichier, vous iriez y effacer toute trace de l’objet de vos emplettes).

En conclusion, achetez un ticket plein tarif, même si vous bénéficiez de réductions - la réservation n’est pas nécessaire - et allez vous promener dès que vous aurez un moment dans ce musée encore un peu humain - attention il ouvre le weekend à 11h au lieu de 9h30 avant qu’il ne ferme à nouveau, pour des années de travaux destinés à satisfaire des illusions de performance et faire enfler une dette sans fin.  

dimanche 11 mai 2025

Célébrons un bicentenaire (1 de 2)


La National Gallery de Londres, le plus important musée de peintures d’Angleterre, commémore ses 200 ans d’existence, NG200. Sur l’accueil de son site, elle diffuse un slogan percutant : "rassembler les gens et les peintures" (d’accord, ça n’est que la bête définition du rôle d’un musée de peintures). Elle y met en avant la gratuité de la visite de ses collections, et en profite pour solliciter des dons. Enfin le slogan est accompagné de quelques animations banales ; hier, c’était le défilement de détails d’une nature morte aux fleurs de Ruysch.


Mais c’est à partir d'autres sources, curieusement, qu’on apprend que le musée a rouvert, depuis hier 10 mai, une aile fermée depuis deux ans où se situe désormais l'entrée de la National Gallery, qu’il a totalement réorganisé le parcours de visite et les conditions de présentation et d'éclairage d’un millier de tableaux, qu’il a choisi au hasard un de ses adhérents qui a dormi parmi les chef-d’œuvres le 9 mai au soir, a été réveillé par le petit déjeuner d’un chef étoilé, a ensuite déambulé dans un musée à l'accrochage inédit et vide de visiteurs (qui attendaient dehors l’ouverture de l'évènement, à 10h), et en a profité pour découvrir en exclusivité le fameux panneau d’un peintre inconnu acquis récemment contre 20 millions de dollars (ce dernier n’était pas vraiment un mystère, le tableau est reproduit un peu partout, mais son iconographie est réellement déconcertante et Ce Glob en publiera prochainement une version en haute définition, téléchargeable of course).


Sur internet le musée est resté discret, sinon muet, sur tout cela. Il existe bien une page, qu'on ne trouve qu'en connaissant son adresse précise, où il survole le programme des évènements de cette année anniversaire, mais vous n'y verrez que les flagorneries et les complaisances habituelles du marketing le moins subtil : "le musée est à vous... c'est vous qui avez l'imagination et le talent... 1000 tableaux rien que pour vous..."    


En attendant d’aller admirer sur place les merveilles de Van Eyck, Mabuse, Léonard et les autres dans ces nouvelles conditions, notamment de lumière, fêtons ici ces furtives festivités avec une reproduction de 2.3 fois les dimensions originales (36 x 46cm) de cette nature morte de Ruysch, distinguée sur la page d'accueil du musée (et téléchargeable ici-même, puisque la National Gallery l’interdit).


Rachel Ruysch était une des peintres de fleurs (et un peu de fruits) les plus célèbres de son temps, achetée autant que Rembrandt l’avait été dans ses années prospères, et à des tarifs comparables. Le Rijksmuseum d'Amsterdam en conserve 4.

À Londres, avec 3 tableaux exposés, elle est la reine de la salle 28 de la National Gallery consacrée aux natures mortes flamandes et hollandaises. Ce bouquet de 1716 en illustration, silencieusement explosif, est un de ses plus beaux.


Les natures mortes de fleurs, très prisées dans le nord de l’Europe aux 17ème et 18ème siècles, jugées artificielles et passées de mode aujourd'hui, gardent cependant un peu de la sympathie du grand public, qui reste confondu devant la minutie de la réalisation et la générosité des couleurs. 

Bientôt, quand la plupart des espèces de fleurs de la planète auront disparu après l’extinction des insectes et oiseaux pollinisateurs, ces tableaux que les anglais et les hollandais appellent "vies immobiles ou tranquilles" justifieront leur nom français de "natures mortes" et seront certainement de nouveau appréciés et reconnus à l'égal des tableaux des peintres de ruines.