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mardi 3 février 2026

Mais où et quand s’arrêteront-ils ?

C’est exactement ici, dans une des grottes de cette éminence calcaire, Leang Karampung, qu’a été peinte il y a au moins 52 300 ans la plus ancienne scène narrative connue de l’histoire de l’humanité.

Naguère encore notre civilisation de performance et de records nous racontait que l’invention de la peinture, la grande peinture pariétale, était française, disons d’Europe occidentale, avec la grotte Chauvet et ses hordes d’animaux vieux de 37 000 à 28 000 ans, en passant par la bientôt noyée grotte Cosquer, entre 27 000 et 19 000, suivie de l’apogée artistique des parois de Lascaux et d’Altamira, entre 21 000 et 15 000 ans. Pendant 20 millénaires elle aura représenté quasi exclusivement des animaux, d’un style de plus en plus élégant avec le temps, et quelques signes géométriques.


Mais la science et ses techniques toujours plus portables permettent aujourd'hui aux archéologues de fouiller plus loin que le bout de leur nez et aux pays défavorisés de commencer à explorer leur passé.

Dès lors, régulièrement depuis 2014, des scientifiques de la Griffith University australienne, étudiant des peintures pariétales de l’archipel indonésien, notamment dans l’ile de Sulawesi, les datent de plus en plus tôt dans l’histoire d’Homo Sapiens, pulvérisant nos petits records européens, et élargissant les sujets peints à des scènes dynamiques et narratives, sans doute de chasse, et des représentations humaines : des mains et des cochons de 40 000 ans, puis une chasse ou un rituel de 44 000 ans (redatée depuis à 48 000), une autre scène avec trois humanoïdes et un cochon datée de 51 200 ans minimum (redatée dernièrement à 52 300), et récemment des mains négatives (au pochoir) d’au moins 68 000 ans (pour mémoire la date de la première sortie d’Afrique par Homo Sapiens aujourd'hui admise par les archéologues remonterait à 70 000 ans).


Comme on finit par se mélanger les pinceaux entre les localisations et les dates révisées, le site hominides.com en a fait l'historique depuis 12 ans : "des datations qui donnent le tournis !"


Ces dates bouleversent des certitudes, et ça n’est que le début, il reste tant à découvrir dans ces régions à peine explorées.

La chaine Arte diffuse sur ces découvertes un documentaire de 55 minutes disponible sur son site internet jusqu’au 7.07.2026, "Sulawesi, l’ile des premières images".

Le reportage est exaltant et vaguement vertigineux. Le but de la présente chronique n'était que d’inciter à le regarder. 


On conseillera simplement de l’arrêter exactement à 52:14 pour éviter sa conclusion insensée (au sens propre) "Et si l’art était le véritable écosystème de notre espèce ?", suivie d’une affirmation aussi vaseuse énoncée par un archéologue "nous sommes les seules créatures sur terre qui produisent de l’art, et nous n’avons aucune idée de la raison qui nous pousse à le faire […] L’archéologie doit résoudre ce mystère".

Effectivement, parmi ses moyens de communiquer, l’humain a créé une catégorie qu’il a appelée "Art", où il dépose un peu n’importe quoi selon l’humeur, et à laquelle il attribue une valeur supérieure à son contenu, en l’enjolivant de belles fictions gratifiantes (comme il a créé d’autres boites sur le même modèle, la religion, la philosophie…) Et il s’étonnerait ensuite de ne plus savoir pourquoi ? 

Qu’il le demande alors aux espèces qui décorent leur gite d’objets rangés par forme et par couleur pour séduire, marquer leur territoire, montrer leurs intentions. Qu’il le demande par exemple à cet oiseau jardinier à nuque rose qui joue d’une illusion d’optique.


mardi 3 septembre 2024

La renaissance de la peinture française

Thomas Lévy-Lasne, À Auschwitz 2020, huile sur toile, 194cm 
(Reproduite avec l'autorisation du peintre) 

Bien avant de savoir écrire, et peut-être de pouvoir parler, les humains ont échangé leur vision du monde au moyen de formes et de couleurs. Les résultats variaient du plus réaliste, pour les imitateurs et les minutieux, au plus abstrait, pour les décorateurs et les visionnaires. On appela ça la peinture.


Et puis au vingtième siècle de l'ère actuelle, vers les années 70 ou 80, après des dizaines de millénaires de patouille jubilatoire et sans histoire avec la couleur, quelques intellectuels influents décrétèrent que l’histoire de l’art était une perpétuelle évolution et qu'elle progresserait désormais sans la peinture. Ça se passait en France. Dorénavant on n’enseignerait plus la peinture dans la plupart des écoles d’art, notamment aux Beaux-Arts. On tolérait encore un peu la peinture abstraite quand elle était mélangée à des matériaux grossiers, et ne ressemblait plus à de la peinture. On exposait encore les vieux peintres morts ou presque, dans de rares galeries, comme au zoo, pour attester qu’il y avait bien eu une histoire de la peinture et qu’on venait de l’enterrer. On l’aura compris, le cerveau de ces penseurs, dont les fusibles avaient sauté de ravissement quand Marcel Duchamp avait exposé son urinoir, s’était enrayé et n’avait jamais pu redémarrer.


Cette histoire de cerveaux qui se coincent aurait pu nous faire rigoler, si le virus n’avait été transmis aux décideurs politiques. Il y eut d’ailleurs à la même époque en France bien d’autres milieux touchés par la maladie, dont certains plus gravement encore, pour ne citer que la catastrophique méthode globale d’enseignement de la lecture, la confiscation de la création musicale par le maitre de l'IRCAM et son idéologie réactionnaire, les enregistrements "historiquement informés" de la musique ancienne dans les grincements des instruments d’époque, la mainmise de la psychanalyse sur la médecine et l’impact catastrophique de cette pseudo-science dans les traitements de l’autisme, par exemple…


Mais par chance, si la vérité ne triomphe jamais, ses adversaires finissent par mourir un jour, disait Max Planck, et la bonne nouvelle, au moins dans le domaine de la peinture, est que le bon sens serait revenu, depuis une dizaine d’années, et que les institutions en France auraient repris l’enseignement de la technique de la peinture et du métier de peintre. On se demande avec quels professeurs, mais peut-être n’étaient-ils pas tous morts, certains ont sans doute résisté dans la clandestinité.


Thomas Lévy-Lasne, qui est un de ces résistants, clame sur tous les réseaux que la peinture est renée en France. Il a appris à peindre dans les livres et sous les quolibets, pendant plus de 20 ans, et à force de persévérance, d’enthousiasme, d’éloquence et d’entregent, il n’est plus aujourd’hui clandestin et vit de sa peinture, dit-il.


En 2021 il organisait à Perpignan l’exposition "Les apparences", un succès local, de 50 peintres contemporains essentiellement figuratifs (ou réalistes) et jeunes (sauf Gilles Aillaud mort en 2005).

À la même époque il commençait à enregistrer des entretiens d’une heure en vidéo avec ces peintres vivants, qui parlent de leur métier et de leurs œuvres. On les trouve sur la chaine Youtube Les apparences, avec la vidéo d’une visite de l'exposition personnelle de Lévy-Lasne à la galerie "Les filles du calvaire" en 2020, commentée par le peintre, masqué et passionné.

On trouve ses projets et ses peintures sur son site personnel, sur internet, où il existe également des conférences et entretiens dont un récent de 54 minutes plein de verve et des plus réjouissants (on notera dans toutes ces vidéos que ses convictions et sa faconde font paraitre ses vis-à-vis un peu insignifiants).  


Alors, où voir cette renaissance de la peinture française ?


Dans une impressionnante exposition organisée par Lévy-Lasne, "Le jour des peintres", dans la nef du musée d’Orsay le 19 septembre 2024 uniquement, de 14h à 21h30, où seront présents 80 peintres de ce renouveau et 80 tableaux.

On y verra que la jeune peinture a peut-être encore à apprendre, puisqu’elle renait de rien, et qu’il ne nait pas un Rembrandt toutes les semaines, mais pour avoir une chance de le découvrir il faudra y aller. Peut-être s’appellera-t-il (ou elle), Cyril Duret, Miranda Webster, Guillaume Bresson, Henni Alftan, Bilal Hamdad ou Thomas Lévy-Lasne. 


Et puis Lévy-Lasne fait une exposition personnelle, "La fin du banal" au Centre d’art Les églises, à Chelles, en Seine-et-Marne, du 14 septembre au 17 novembre 2024. 

Ses peintures sont de plus en plus ironiques, voire cyniques, et minutieuses. Comme l’homme est volubile à l'écran, il l’est devant un chevalet, et comme il ne connait que le réel, il le montre exactement. Comme l'écrit Rosset dans Le démon de la tautologie, dit-il en entretien, "le meilleur moyen de raconter le monde c'est de dire que A égal A".


Il faut dire que Lévy-Lasne cite souvent Spinoza, et Clément Rosset qu’il a connu. Et quelqu’un qui a lu tout Rosset - trois fois dit-il - ne peut être que digne d’intérêt.