samedi 5 décembre 2009

L'âge d'or de l'épicerie parisienne


Alice - qu'est-ce qu'un cadeau de non-anniversaire ?
L'œuf Humpty Dumpty - C'est un cadeau offert quand ça n'est pas votre anniversaire, évidemment.
Alice réfléchit, pour déclarer
- Je préfère les cadeaux d'anniversaire.
Humpty Dumpty s'écria - Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Combien de jours y a-t-il dans une année ?
Lewis Carroll, À travers le miroir, chapitre 6.
Depuis longtemps déjà, l'amateur de peinture aura remarqué (peut-être à la raréfaction de ses propres visites), que les «grandes expositions» médiatisées, souvent parisiennes, sont en général des non-évènements, forgés sur presque rien, avec beaucoup de propagande autour. On y regroupe des œuvres mineures éparpillées dans les musées français, on dépoussière des brouillons, des esquisses préparatoires, on négocie, de l'étranger, le prêt d'un tableau illustre sur lequel on concentre la communication, et le public se précipite, les yeux fermés.

La Madeleine, à Paris, quartier de l'élégance, de l'épicerie et du bon goût.Dans cet esprit, la Pinacothèque de Paris a inventé le non-évènement de luxe, l'alliance de l'épicerie fine et du raffinement du 17ème siècle hollandais. Cet espace d'exposition privé, appartenant à une grande banque agraire, situé dans le 8ème arrondissement de Paris, place de la Madeleine (entre un magasin Fauchon, l'illustre épicier, et un magasin Fauchon, le traiteur haut-de-gamme) présente pour deux mois encore, dans ce décor opulent, une exposition alléchante, «L'âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer, avec les trésors du Rijksmuseum».

Situation scandaleuse aux Pays-Bas, le musée d'art d'Amsterdam, le mythique Rijksmuseum, est fermé pour travaux depuis 6 ans et pour 5 ans encore. Les principaux joyaux sont alors exposés dans une aile annexe. Le reste est éparpillé, entre quelques prêts, un entrepôt, et des expositions itinérantes, comme celle de la Pinacothèque de Paris. N'y cherchez donc pas les plus profonds Rembrandt ni les Vermeer les plus délicats. Seules ont été prêtées des œuvres dont l'absence ne dépareillera pas la collection, quelques tableaux mineurs de (ou attribués à) Rembrandt, un des plus laids des tableaux de Vermeer (1), surchargé, aux couleurs mal accordées, inachevé ou trop nettoyé, plat et sans vie, et une quantité de tableaux, plutôt mineurs (ou mal exposés), de grands peintres hollandais.

En effet, on ne louera jamais assez les compétences de la Pinacothèque en matière d'exposition : des tableaux accrochés dans un angle, face à face, inaccessibles en cas d'affluence ; un respect discutable de l'amateur exigeant, qui achète un billet pour la première heure, arrive à la première heure, et se retrouve inexplicablement incapable d'approcher le moindre tableau, empêché par des ribambelles d'étudiantes gribouillant sans inspiration et de riches retraités presbytes apparus d'on ne sait où ; et surtout, un éclairage indigent (2) au point, même pour les petits tableaux, de n'en distinguer qu'une partie sous les faveurs d'un spot jaunâtre, laissant le reste dans la pénombre.

Mais qu'importe, le public nyctalope accourt. On ne lui a pas dit que c'était un non-évènement. S'en rendra-t-il compte, il ira alors, pour se consoler, à deux pas, chez Fauchon, déguster quelques éclairs au caramel au beurre salé, et oubliera là ses déconvenues d'esthète.

Pieter de Hooch, Intérieur avec une femme épouillant un enfant (c.1660, huile sur toile, 61 x 52 cm., Rijksmuseum)

Post-scriptum : le mordu tenace prêt à surmonter tous ces obstacles sera cependant récompensé, amèrement. Il y découvrira, peut-être, un tableau radieux de jan de Bray, portrait de l'imprimeur Casteleyn et de sa femme, vivant moment d'un bonheur naïf et bourgeois, et l'incroyable gamme d'oranges et de jaunes ensoleillés d'un des plus éblouissants tableaux de Pieter de Hooch, où une femme épouille un enfant tandis qu'un petit chien regarde, dans l'enfilade des pièces, la lumière ruisselant doucement, comme un miel.

Mise à jour : Le 22 novembre 2015, la Pinacothèque (la société Art Héritage France) est en redressement judiciaire.

***
(1) Quand on voit ces tableaux attribués à la fin de la vie de Vermeer, comme les femmes à la guitare ou à l'épinette, dans lesquels on retrouve si peu de finesse, d'équilibre des tons et de profondeur, et qui sont comme des Vermeer inachevés (comparés au miracle de lumière qu'est la Laitière, également au Rijksmuseum), on imagine leur ajouter les glacis colorés qui manquent pour leur restituer relief et vie.
(2) Par exemple la splendide lumière du tableau d'Adam Pynacker, dont la reproduction, sur le site du Rijksmuseum, est plus belle que le vague ectoplasme rencontré au bout d'un couloir de l'exposition ou que l'image amputée du catalogue.

7 commentaires :

Anonyme a dit…

Je trouve ce blog excellent, merci!

Gisèle Bonehill a dit…

Ce blog est non seulement excellent, mais cet article sur l'expo de la Pinacothèque correspond tout à fait à
l'interlocation que j'ai eue après avoir fait la queue pour un billet à 8 euros, et m'en aller 10 minutes plus tard, outrée par la présentation; l'accrochage et des tableaux qui n'avaient rien de bien séduisants quand on connaît les oeuvres majeures de certains grands Maîtres, pour le prix retournons au Louvre , malgré l'envahissement de groupes bruyants et pressés, on peut s'attarder dans les petites salles sur les oeuvres de peintres d'un exceptionnel talent!!! Notamment les hollandais et les flamands!!! Merci Monsieur ou Madame Costar, je viens de commencer un blog très modeste sur la peinture justement, mais j'envie votre talent et votre humour!

Costar a dit…

Vous êtes trop gentille.
Pour la question de l'état civil, c'est comme votre favori le petit Rembrandt.

Costar a dit…

Par ailleurs, Gisèle, ne parvenant pas à enregistrer un commentaire sur votre blog (?), je vous le poste ici :
Savez-vous que le sublime «homme au casque d'or» de Berlin ne serait pas de Rembrandt (Voir hélas ici) ?

Gisèle Bonehill a dit…

Zut ce qu'il y de mieux, j'avais vu votre commentaire au moment où j'ai commencé cet article et j'ai fait l'erreur, je suis une tête en l'air, pensez-vous que je sois obligée de l'enlever, de toute façon vous êtes pour le moment le seul lecteur de mon blog qui comme vous avez pu le voir, est en tout début, quand je lis le votre, j'ai quelque hésitation!!!
Vous vous définissez comme un peintre réaliste, moi je dirai surréaliste et bien plus, même inclassable à la limite, tellement original par vos cadrages, les choix de vos thèmes ou sujets, et aussi le travail et la connaissance que l'on sent derrière vos oeuvres.
Comment ce fait-ce que l'on ne puisses mettre de commentaire sur mon blog, comme je débute aussi dans cette technique j'ai pas dû appuyer sur les bons boutons!!!!!
Au plaisir de vous lire et merci d'exister je n'exagère pas!!!!
Le mot clé sous ce commentaire est CULANS

Costar a dit…

Gisèle, je pense que la zone "Choisir une identité" de vos commentaires est trop réduite (en dimensions) et ne propose donc pas les options de connexion, d'où l'impossibilité de communiquer...

Gisèle Bonehill a dit…

J'ai retourné les paramètres dans tous les sens je ne vois pas quelle case je n'ai pas cochée ou celle qu'il faut cocher, je suis nulle je vous dit!!!!