Affichage des articles dont le libellé est Trompe-l'œil. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Trompe-l'œil. Afficher tous les articles

mardi 10 février 2026

Nuages (49)

Les stratocumulus, la collégiale, la statue équestre de Louis-Philippe et les marronniers d'Eu au printemps. On notera au nord (à gauche) un peu de ciel bleu.

Eu est une petite ville de 7000 administrés mais fière de ses monuments estampillés historiques : sa vaste église collégiale de 800 ans qui cache une confortable crypte dotée de l’éclairage électrique et peuplée de gisants jadis célèbres et riches, et son château historique où ont résonné les voix des Médicis, des Guise, des Bourbons, des Orléans, et les outils de Viollet-le-Duc. 
Le château d'Eu est aujourd’hui pour une part consacré au musée Louis-Philippe, ouvert 7 mois sur 12, qui, au moyen de mobiliers et de décors d’époque(s), fait voir à près d’une centaine de visiteurs par jour comme il est confortable d’être puissant. L’autre part est utilisée par l’hôtel de ville, l’administration municipale et prosaïque du maire.

D’Eu on aimera avant tout les ciels changeants et variés par la présence adjacente de Mers-les-Bains, Le Tréport, et la mer, encore un peu normande. On dit son climat faiblement ensoleillé, humide et venteux, mais orgueilleusement océanique.
D'ailleurs Eu chérit son ciel au point de l’avoir reproduit fidèlement au plafond de l’escalier d’honneur de son château.

L’idée n’est pas originale et se pratique depuis qu’on peint des trompe-l’œil sur les murs et les plafonds, mais il est difficile de savoir, à travers les vicissitudes du château, si ce ciel nuageux remonte au 16ème siècle, ou aux restaurations successives de Fontaine en 1811 ou 1830, de Viollet-le-Duc de 1872 à 1879, ou de 1905, après le grand incendie du 11 novembre 1902.

À voir les photos du désastre on imagine mal que le plafond du grand escalier d’honneur ait survécu, mais l’idée d’un ciel uniquement de nuages datait au moins des travaux de Fontaine ; un mémoire sur la restauration par Viollet-le‑Duc (T. Guern 2021) précise que le ciel bleu nuageux du plafond de l’escalier d’honneur n’a pas été modifié alors (p.44) et que le plafond du salon noir contigu, nuageux également (pp.43, 282), a été peint à son image.

Notez que les deux ronds blancs ne sont pas les astres du jour et de la nuit mais des dispositifs détecteurs de fumée.

Si durant vos loisirs vous regardez plutôt les nuages que les stupidités anesthésiantes des robinets à séries filmées, n’oubliez pas que l’Organisation Météorologique Mondiale les a identifiés, classés, codifiés, répertoriés et illustrés pour votre éducation.  

mercredi 27 avril 2022

Un autre fruit

On trouve parfois, ornementant des vases ou des meubles "art nouveau", ou sur des natures mortes hollandaises du 17ème siècle, et même dans un autoportrait d’Egon Schiele, le physalis, cette curieuse plante au fruit comme une cerise enfermée dans un calice de feuilles orangées ou jaunes, qui se transforme en cage, et dont on prétend parfois qu’il viendrait des Incas, de la colonisation espagnole du Pérou au 16ème siècle ; mais Wikipedia en aurait trouvé des traces de cueillette et de consommation déjà au néolithique, il y a 6000 ans, dans l’Ain.

 
Pendant que les grandes maisons d’enchères survendent leurs fonds de tiroir de Basquiat ou Monet ratés (ici l'estimation est indécente. On ne nous la dit qu'en privé), Dorotheum, l’antique maison viennoise, entretient son petit gagne-pain régulier en écoulant des tableaux de qualité généralement discutable, fin de siècle (le 19ème), mais à des prix très bas. Elle vend parfois des pépites aussi, un peu plus cher, mais pas au point de ne plus pouvoir compter les zéros comme chez les confrères chics. 

Et justement le 11 mai, Dorotheum vend une Arrestation du Christ, par Frans Francken 2, superbe et presque romantique (on est au début du 17ème siècle et on entend déjà les cuivres tonitruants d’un Richard Wagner), puis un beau et rare paysage de déforestation par Claude Gellée, et qui semble bien de la main du lorrain, et enfin, pour le prix d’un bel appartement en province, des physalis par Abraham Mignon, accompagnés de raisins, de pêches et de 7 insectes et un arachnide. Comme toujours chez Mignon, ça n’est fait que pour le régal des yeux et une douce somnolence de l’esprit. C’est le principal.

Pour mémoire, chez Dorotheum, on peut encore télécharger de magnifiques reproductions en haute définition. Ici pour Mignon, elle fait à l'écran 5 fois les dimensions réelles du tableau. De quoi s’émerveiller.

samedi 20 mars 2021

Tableaux singuliers (14)

« Parrhasios, dit-on, proposa la dispute à Zeuxis. Celui-ci apporta des raisins peints avec tant de vérité que des oiseaux vinrent pour les becqueter ; l'autre apporta un rideau si naturellement représenté, que Zeuxis, fier de la sentence des oiseaux, demanda qu'on tirât enfin le rideau, pour voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s'avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu qu’il n'avait trompé que des oiseaux, alors que Parrhasios avait trompé un artiste, qui était Zeuxis. »
Pline l’ancien (23-79), Histoire naturelle (livre 35, sur Zeuxis, peintre au 5ème siècle avant notre ère)

Les peintres de trompe-l’œil pensent souvent que l’illusion est d’autant plus crédible que le motif peint est commun, d’où une profusion de pommes, de verres d’eau, de pinceaux, et de diverses choses banales et immobiles qui renseignent avant tout sur le contenu du grenier de l’artiste, de son atelier ou de sa cuisine.

Pour éviter l’ennui devant ces objets répétés à l'infini, quelques peintres plus subtils ajoutent à leurs assemblages des choses insolites, des rébus, ou des points de vue inattendus, dignes quelquefois des géniales inventions de Cornelius Gysbrechts.


Jacques Poirier (Paris 1928-2002), qui a longtemps été illustrateur notamment de livres pour la jeunesse, a consacré ses 20 dernières années au trompe-l’œil virtuose et ironique.
Didier Leplat lui rend hommage dans une galerie de 35 reproductions hélas trop petites pour deviner avec précision les rébus peints et en comprendre les multiples sous-entendus.
Remarquons néanmoins l’exhaustif « J’ai ce qu’il te faut », la triste « Vanité » en bien mauvais état, ou encore le « saint Sébastien » transpercé avec ce que Poirier avait sous la main.

Notant les prix (assez représentatifs) atteints la semaine dernière, en vente publique à Lyon chez De Baecque, par deux extraordinaires petits tableaux (20,5 x 16cm) de Poirier, 2800€ et 6000€ hors frais, on s’interrogera sur la rentabilité de la discipline. 
Un trompe-l’œil de dimensions moyennes demande 400 à 500 heures de travail (plusieurs mois) d’une déraisonnable et incessante concentration.    
 
Le tableau en illustration, le plus cher, est intitulé « Jacques Poirier s'excuse de n'avoir pas eu le temps d'exécuter le motif de ce panneau ». C’est le texte manuscrit peint sur la carte de visite peinte sur l'envers du panneau, peint lui-même sur l'endroit.
Y a-t-il plus jubilatoire ?

lundi 5 février 2018

Tableaux singuliers (8)


Dans l’art, indéfiniment, comme dans la vie, l’humain s’ennuie. La Bruyère le disait dès la première phrase de ses Caractères « Tout est dit, et l’on vient trop tard … ».
Alors il ne rêve plus que d’inédit, de jamais vu. Il invente un mouvement artistique chaque matin et le renie le soir-même. Il n’innove pas, puisque tout a déjà été dit, il le croit seulement.

Avant de peindre son célèbre Carré blanc sur fond blanc - en fait un gris pâle sur un blanc cassé un peu jaune - en 1918, Casimir Malevitch s’était exercé en 1915 à réaliser un Carré noir sur fond blanc, notion moins complexe. Il l’avait d’ailleurs antidaté à 1913 parce que les avant-gardismes changeaient décidément trop vite. Il se voulait l’indépassable fondateur de l’art le plus minimal.
En réalité, dans la Galerie Tretiakov, à Moscou, le concept se lézarde de jour en jour et le fond blanc réapparait en centaines de crevasses de la couche noire. Bientôt des éclats de peinture tomberont et il faudra recoller les morceaux.

Tant pis. À ce jeu, c’était loin d’être le premier tableau minimal dans l’histoire de la peinture. Paul Bilhaud, adepte des Arts incohérents, ami d’Alphonse Allais, avait exposé en 1882 à Paris un « Combat de nègres dans un tunnel », ou « Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit », tableau totalement noir.

Eh bien, avant toute cette agitation, deux siècles et demi avant Duchamp, Malevitch, Allais et autres Tzara, un certain Cornelius Gysbrechts, spécialiste flamand du trompe-l’œil peint à l’huile, inventait d’un seul geste l’art conceptuel, l’art minimaliste, le constructivisme, le canular et le dadaïsme, en représentant l’envers d'un tableau encadré, comme en abyme. Peint probablement pour le roi du Danemark lors du séjour de Gysbrechts à Copenhague entre 1668 et 1672, on raconte qu’il eut un grand succès.

L’intérêt pour l’envers des tableaux est encore vivace aujourd'hui. En 2016, Vik Muniz, artiste qui reproduit habituellement des tableaux célèbres avec du chocolat fondu, des haricots ou des nouilles en sauce, exposait dans le musée Mauritshuis de La Haye des copies parfaites, en facsimilés, du revers des tableaux les plus illustres de Léonard de Vinci, Rembrandt, Vermeer…


Gysbrechts Cornelius - Envers d’un tableau encadré, c.1670, huile sur toile, 87 x 66 cm (musée national SMK de Copenhague)