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lundi 22 juin 2020

Il n’y a pas d’H à Ermitage (1 de 3)


Saint-Pétersbourg, la place du Palais et la façade du Palais d’hiver, jadis résidence des empereurs de Russie et aujourd’hui musée de l’Ermitage, théâtre de notre quête. Ici l’histoire se fait à chaque instant. Le 20 juin à 1h, c’était la féerie d’un soir de printemps, et 6 heures plus tard une tentative de putsch militaire sans doute, infructueux si on en croit le silence des médias sur le sujet.

On raconte que le virus à couronne, devenu mondialement célèbre en mars dernier, souhaiterait refaire un tournée planétaire, qu’il réapparait en Chine et qu’il sera peut-être en Europe dans quelques mois. Préparons-nous, par précaution, pour un long voyage immobile.

D’abord, déçu par d’anciennes excursions, on pense qu’il est inutile de retourner à Pétrograd, enfin Léningrad, disons Saint-Pétersbourg, sur le site du Государственный Эрмитаж (musée d’État de l’Ermitage). La randonnée a toujours été épuisante. On le dit le musée le plus copieux du monde en nombre d’objets, en réserves ou exposés, mais les recherches y étaient trop laborieuses, en cyrillique, et les reproductions épouvantables.

Et puis un jour au gré d’une dérive distraite, on voit passer une page, en anglais. On constate en fouillant que ce ne sont pas seulement 3 ou 4 pages clairsemées, comme souvent, mais que le site du musée de l’Ermitage au complet, avec le catalogue détaillé des collections, existe désormais en deux langues, russe et anglais, et que les reproductions y sont maintenant d’une qualité suffisante pour une déambulation agréable et instructive, pour qui sait déchiffrer un peu la langue de Disney.
On va finalement pouvoir errer dans ce mystérieux musée inaccessible pendant près d’un siècle, dont on disait qu’il regorgeait de Rembrandt, de hollandais, de français, d’italiens, de Léonard de Vinci, de millions de choses merveilleuses que personne n’avait jamais vues.

Cette « ouverture » du musée n’est pas si soudaine, c’est en fait un long travail depuis la fin du siècle dernier, couronné et soutenu en 2011 par la création de la « Fondation pour le développement de l’Ermitage ». Et comme en France, où les véritables spécialistes de l’art sont les fournisseurs d’énergie, de béton ou de produits de luxe, dans la Russie moderne, les grands musées sont encore contrôlés par les représentants de l’État, mais à travers sa participation majoritaire dans de grandes firmes.
Ici, la fondation est pilotée par la banque Gazprom, une des plus grosses entreprises stratégiques russes, principale émettrice des gaz qui détruisent l’atmosphère terrestre, assistée par Coca-Cola, Vuitton, Samsung, et autres bienfaiteurs de l’humanité.

Et les effets s’en font sentir. Nombreux projets de succursales, à l’image de celle d’Amsterdam, à Las Vegas, Barcelone, Moscou, Vladivostok, ambitieuses opérations de restauration d’œuvres, expéditions archéologiques, traduction totale du site en anglais (Comment, vous ne maitrisez pas la langue des affaires ?), et création d’une visite virtuelle du musée sur internet.

Si beaucoup de ces opérations de prestige semblent s’être évaporées comme de la buée dans les nuits froides de Saint-Pétersbourg, la visite virtuelle de l’Ermitage est bien concrète, si on ose dire. C’est même la plus exceptionnelle expérience de promenade électronique dans un grand musée.
Dans ce monde vaste et silencieux, vous aurez à votre disposition les outils simples et traditionnels des jeux vidéos, pour vous repérer, vous déplacer et interagir.

Les webcams

Elles sont au nombre de trois et montrent le monde réel. Trois caméras en haute définition qui fonctionnent en permanence, placées sur la grande place du Palais face au musée, dans la cour centrale du Palais d’hiver, et dans le hall Raphaël (retenez qu’actuellement l’heure de Saint-Pétersbourg est celle de la France plus une). Vous ne verrez presque personne passer sur l’image des deux dernières, au cœur de l’Ermitage, tant qu’il sera fermé pour raison sanitaire, ou parce que c’est lundi.
Ces caméras vous serviront peu, mais il sera parfois reposant, comme devant le spectacle de la mer, d’afficher en plein écran l’immense place du Palais, aux heures animées, et de scruter les occupations de ces innombrables fourmis (notre illustration plus haut).

Le catalogue des objets à chercher

C’est le cœur de notre quête.
Comme le Louvre, l’Ermitage présente des artefacts de toutes les civilisations, dans un espace de temps plus vaste encore, de la préhistoire à l’art moderne, avec une préférence pour l’époque contemporaine de la création du musée, c’est à dire les arts et artisanats du 18ème siècle, ou très appréciés alors.

Dans le catalogue vous trouverez l'image, les caractéristiques détaillées, et l’historique des 3 millions d’objets conservés par l’Ermitage, ou au moins d’une bonne partie. Notez que 60 000 seulement sont exposées au public.
Nous reviendrons sur ce catalogue dans un prochain épisode. Il ne nous servira pas pour l’instant, car s’il indique la localisation des objets exposés (le numéro de la salle et l’emplacement de la salle dans le musée), il ne nous emmène pas sur place dans la visite virtuelle, ou parfois seulement, et par des détours subtils qui feront le plaisir des esprits fureteurs mais l’exaspération des flâneurs.


L’Ermitage expose deux tableaux de Joseph Wright of Derby, achetés à peine secs pour Catherine 2 de Russie dans les années 1770. Mais comment les atteindre dans la visite virtuelle ?


La visite virtuelle

C’est une fonction exceptionnelle, sans doute unique sur internet, à cette échelle.
Les 66 000 mètres carrés d’exposition du musée, boiseries, marbres, ors et somptuosités sont à la portée de votre main. Vous vous déplacez de salle en salle, zoomez pour détailler les vues panoramiques, vous arrêter sur chaque objet, en lire la notice, et voir l’œuvre de plus près.

Pour ne pas vous perdre, ou vous repérer si vous êtes déjà égaré, vous disposez d’un plan général interactif. Il affiche, sur 3 étages, la liste de toutes les salles (il y en a des centaines), le thème et la période exposés, et vous y emmène directement. Si vous connaissez le numéro de la salle recherchée, vous disposez sur la même page du plan où elle peut être sélectionnée, ce qui vous y téléporte également.

Trucs et astuces

• Il vous faudra quelquefois choisir un autre point de vue dans la même salle (elles sont vastes) pour accéder aux informations sur des objets de la pièce qui, d’où vous êtes, ne semblent pas documentés (signalés par un i cerclé).

• Certaines pièces ont peu d’objets documentés, mais n’oubliez pas de lire, en haut de page, les informations sur la salle, qui en disent parfois long.

• Pris d’un vertige naturel devant tant de luxe, vous ne vous souviendrez pas toujours de quelle salle vous veniez. L’Ermitage l’a prévu et vous indique sur une vignette, quand vous pointez la pièce suivante, si vous l’avez déjà visitée lors de la session.

• Quand vous vous arrêtez devant une glace, ne vous étonnez pas de ne pas voir votre reflet. Pour que l’expérience soit impressionnante, le musée est totalement désert, les visiteurs sont effacés. Mais peut-être réussirez-vous à apercevoir quelques silhouettes floues, au rez-de-chaussée par exemple, vers les vestiaires. Un témoin peu fiable dit les avoir vues, une fois.

• Dans son ensemble, le jeu est savamment développé, mais comme dans toute création humaine un peu complexe, il vous arrivera, pensant entrer dans une pièce, de vous matérialiser dans une autre, très éloignée. Ça ne sera pas un raccourci, mais une anomalie du logiciel.
 
Enfin, souhaitant atteindre un numéro de salle vu dans le catalogue des objets, vous pourriez ne pas le trouver sur le plan, ou tourner autour de la salle sans réussir à l’atteindre.
Ainsi, vous entreverrez peut-être des peintures impressionnistes, des tableaux de Caspar Friedrich, de Matisse, les plus fameux Gérôme, un carré noir de Malevitch, ou 43 Picasso, mais le plan refusera de vous y mener.
Peut-être faut-il, comme dans tout jeu vidéo, avoir acquis un niveau d’expertise suffisant pour que ces salles s'ouvrent, comme une récompense.

Nous verrons, dans le prochain épisode, comment atteindre ces mystérieuses pièces inaccessibles, et tenterons même de résoudre l’énigme de la salle 308.


Où se trouve le plus beau tableau du musée de l’Ermitage ?

lundi 29 juin 2020

Il n’y a pas d’H à Ermitage (2 de 3)


Comme dans ce tableau de Jan Kobell (Ermitage, non exposé), ouvrir une simple porte dans le musée virtuel de l’Ermitage est une expérience troublante qui ne vous mène pas toujours où vous le pensiez.

Exaltés par votre errance dans le palais de l’Ermitage, vous n’avez probablement pas résisté à chercher les artistes que vous aimez, et pour cela à consulter le catalogue des collections en ligne.

Mais les liens du catalogue vers la visite virtuelle ne sont pas fiables. Ils vous entrainent le plus souvent sur de fausses pistes.
Vous voulez voir un tableau dans son contexte, cliquez sur le numéro de la salle (Room), êtes transportés vers un nouveau plan, peu ou pas interactif, qui ne comporte pas toujours la salle demandée, ou qui mène à une page vide, et quand vous trouvez par hasard le bouton « Virtual visit 3D » ou « View in 3D », vous êtes admonestés d’un « Erreur 404 non trouvé ».
Alors vous renoncez et revenez au plan de visite virtuelle.
Mais vous savez, depuis l’épisode précédent, que nombre de salles manquent sur ce plan, notamment les arts du 19ème au 21ème siècle.

Or il existe un moyen d’atteindre ces salles hypothétiques, c’est d’utiliser la visite virtuelle en partant d’une salle que vous estimez proche de votre objectif. Pour cela vous disposez, en plus du plan interactif, de deux outils.
Le zoom, qui permet de lire les numéros de salles apposés près de l’encadrement des portes (mais ils manquent souvent et ne sont pas toujours ordonnés), et 150 raccourcis vers des salles prestigieuses que l’Ermitage a distinguées sur une page spéciale. Évidemment, les salles y sont baptisées mais pas numérotées, histoire de brouiller les pistes, mais c'est de là que vous pourrez accéder à Bonnard, Degas, Monet, Vallotton, et tant d'autres.

Illustrons. Vous bruliez de voir dans quel contexte est présenté le « carré noir sur fond blanc » de Malevitch, un des fondements de l’art moderne, dont l’auteur déclarait, dit la notice « Le carré n’est pas une forme subconsciente. C’est une création de la raison intuitive. […] Le carré est vivant, c’est le premier pas vers la créativité pure ».
Le catalogue le localise salle 443, qui est absente des plans.
En examinant la liste des 150 salles, vous trouvez sur l’onglet 11 des salles dont l’art vous parait moderne, le nom de Malevitch se trouve même sur la vignette de la salle « Dmitry A. Prigov ».
Vous êtes près du but. Vous cliquez sur la vignette…, puis sur le bouton « View in 3D »…

Sur place vous inspectez les salles avoisinantes. Pas de numéros de salle. Pas de Malevitch alentour. Mais vous arrivez par hasard dans une salle où vous reconnaissez, sur certains tableaux, un style caractéristique. Le titre de la page le confirme, vous êtes dans la « salle Friedrich ». Vous cherchiez la 443, vous êtes dans la 352, inaccessible autrement.

L'exceptionnelle salle des 8 tableaux de Caspar Friedrich, dont le catalogue des collections dit qu’elle porte le numéro 352, mais qu’on ne peut atteindre qu’en fouinant autour des salles de l’art contemporain, elles-mêmes accessibles un peu au jugé.

D’accord, l’exemple était mal choisi. Qu’à cela ne tienne, la physique la plus moderne prétend que la matière se comporte ainsi dans la réalité, qu’elle peut se trouver n’importe où et dans plusieurs endroits en même temps. Les physiciens appellent ce phénomène la non-localité. Et puis avouez que vous vouliez voir cette riche collection de paysages de Friedrich.

Abordons enfin un sujet gênant. Dans l’épisode précédent nous promettions de résoudre le mystère de l’introuvable salle 308, qui recèle notamment, dit le catalogue, 3 des tableaux les plus fameux de Jean-Léon Gérôme, dont sa plus grande version du nébuleux et pathétique « après le bal ».
Hélas, après des heures d’errantes insomnies, reconnaissons que c’était pure vantardise.
Nous nous excuserons en offrant un abonnement au blog, gratuit et à vie, pour tout indice déposé dans les commentaires.

Nonobstant ces petites déconvenues, maintenant familiers des lieux, vous avez réalisé que la plupart des œuvres (98%) ne sont pas exposées (Not on display), ou sont fréquemment introuvables, mais qu’elles sont bien documentées dans l'excellent catalogue en ligne qui regorge de curiosités et de raretés. Nous le feuillèterons dans le prochain épisode.

Au cours de votre visite de l’Ermitage virtuel, si vous êtes ici, c’est que vous êtes perdus, toujours dans le musée, mais dans une zone étrange qu’il vaudrait mieux éviter. Revenez sur vos pas, retrouvez les salles Picasso en passant par la salle Vlaminck, ou vous resterez à perpétuité dans cet environnement carcéral. 
À défaut reprenez le jeu au début, ou éteignez tout.

mercredi 8 juillet 2020

Il n’y a pas d’H à Ermitage (3 de 3)



Posologie : cette chronique contient presque autant de liens externes que de mots. Elle est par conséquent à manipuler avec précaution, voire à ingurgiter en plusieurs séances séparées par des périodes de repos d'une durée appropriée. Vous êtes avertis.

Les épisodes précédents ont montré que la visite virtuelle du musée de l’Ermitage à Saint-pétersbourg était une promenade plaisante, mais que la fonctionnalité était trop fantasque, voire aléatoire, pour une découverte instructive des collections.
Pour cela le site propose un catalogue, complet (antiquités, peinture, sculpture, gravure, dessin, mobilier, horlogerie, armurerie, numismatique, orfèvrerie, fiacres…) et efficace.
La recherche se fait en anglais (или по русски), elle privilégie la saisie multimot, les mots recherchés sont complétés en cours de saisie, les caractères jokers simple (?) ou multiple (*) sont autorisés (exemple : RU?SDAEL).  
Les images sont généralement de dimension et de qualité correctes (2000 pixels) et libres.

Avertissement en 2025 : en quelques années l'Ermitage a changé ses adresses, et ainsi tous les liens vers les tableaux de cette page sont morts. Il y a néanmoins moyen de retrouver les tableaux rapidement : les liens de la page actuelle vers chaque tableau se terminent par un numéro de 5 chiffres. C'est le numéro du tableau dans le catalogue du musée. Notez-le, ouvrez cette page, et changez dans la barre d'adresse le numéro 32018 par le numéro noté.  

Le musée est si riche qu’il donne l’impression d’héberger peu de chefs-d’œuvre. C’est sans doute vrai relativement, mais il recèle une profusion de curiosités dont voici une liste évocatrice, incomplète et désordonnée, mais avec tous les liens (qui ne vivront peut-être plus si vous lisez cette chronique dans quelques années).

Plus de 50 Hubert Robert, beaucoup non exposés, 26 paysages du nord de Rockwell Kent, non exposés, des Rembrandt comme s’il en pleuvait, des David Teniers en pagaille, une vingtaine de paysages de Claude-Joseph Vernet, une dizaine de Bellotto, des Van Dyck à ne plus savoir où les mettre.

Huit Boilly dont la splendide scène de billard, deux nocturnes de Wright of Derby, des Degas exceptionnels, trois Willem Duyster aux mises en scène toujours aussi curieuses, plusieurs intérieurs d’église de Granet, comme d’habitude, dont un avec un chat inattendu, de splendides Alessandro Magnasco.

Une série de bluettes anecdotiques où François Flameng, vers 1900, imaginait Napoléon lutinant dans le parc de Malmaison ou pouponnant sur la terrasse de Saint-Cloud, des contes lestes de La Fontaine illustrés par Subleyras (non exposés), un tableau heureusement rarissime de l’actrice Sarah Bernhardt, et le célèbre et édifiant tableau de Jean-Paul Laurens qui figure l’empereur Maximilien du Mexique, juste avant d’être exécuté, promettant au prêtre effondré qu’il lui enverra des nouvelles du ciel.

Sans oublier ce charmant tableautin d'Hans von Marées avec sa gracieuse fontaine dont l’eau coule d’endroits imprévus, un Jacob Vrel agrémenté d'un gros numéro peint en rouge, quelques anonymes remarquables, comme ce saint Jean-Baptiste raccourci dans une architecture infernale, ou cette allégorie sanglante de la Révolution Française fourmillant de détails réjouissants, sans compter un nombre certain de tableaux en très mauvaise condition.

Enfin quelques magnifiques tableaux de peintres rares, Oswald Achenbach, Jan Asselijn, Gerard Ter Borch, Karl Buchholz, Jakob Hackert, Louis Tocqué, et la découverte d’un peintre remarquable, August Matthias Hagen, russe de la Baltique, certainement marqué par Friedrich, et dont l’Ermitage possède trois beaux paysages qu’il n’expose pas.



Et pour finir le plus beau tableau du musée, de 1699, cette merveilleuse femme au voile, sans doute le plus beau de Jean-Baptiste Santerre, portraitiste inégal universellement méconnu.

Avec vos propres critères de recherche, vous trouverez évidemment des dizaines d’autres merveilles dans ce catalogue.
Mais vous y ressentirez peut-être aussi un vague ennui, un sentiment de déjà vu, comme d’un voyage qui finalement ne vous aura pas divertis. C’est que l’Ermitage est un musée européen, fait à l’image des grands musées de l’Europe, pour leur ressembler et les dépasser, avec les mêmes artistes, et fait pour attirer sans les dépayser les 3 à 4 millions annuels de touristes européens d’aujourd’hui.

Il suffirait de sortir de l’Ermitage par la perspective Nevsky, de suivre les quais de la Moyka sur quelques centaines de mètres, de contourner la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-sang-versé, énorme pâtisserie bourrée de crème et de fruits confits, puis de traverser le jardin où Pouchkine tend un bras de bronze couvert de pigeons et indique un grand bâtiment triste et ocre clair à l’architecture néo-classique. C’est le Musée Russe.
Là, vous seriez dans un autre monde. Celui de l’art russe. Mais le flux pâteux des touristes n’y passe pas, et le musée n’a pas les ressources pour construire un grandiose site virtuel à l’image de son voisin prestigieux.

Mise à jour le 15.07.2020 : Pour information, le musée de la vraie vie vient de rouvrir doucettement après 4 mois de lutte sans merci contre le virus planétaire. Le masque et les gants de caoutchouc sont obligatoires.

Détail des illustrations de la page : en haut August Hagen (bord de mer), au centre Jean-Baptiste Santerre (femme au voile), ci-dessous, Jan Asselijn (rupture d’une digue), Gerard ter Borch (portrait de Catarina van Leuninck), et un montage de 3 détails, de Flameng (Napoléon), Magnasco (bandits dans des ruines) et Oswald Achenbach (Fête nocturne à Naples).



 

samedi 29 juin 2013

Friedrich aux oubliettes


Lorsqu'une mode remplace la précédente, elle l'ensevelit sans distinguer le bon du mauvais. Puis périodiquement renaissent des gouts, des styles similaires, et si les ferveurs religieuses et les vagues de fureur intégriste n'ont pas tout détruit au passage, quelque spécialiste exhume un jour des œuvres perdues au fond d'un musée de province et reconstitue avec peine des bribes de la vie d'un artiste oublié.
Ainsi furent ressuscités Vermeer et Georges de La Tour au tournant du 20ème siècle, et quelques décennies plus tard, Caspar David Friedrich. Reconnu depuis comme un des plus sublimes paysagistes de la peinture occidentale, Friedrich reste méconnu et rare parce que tous ses tableaux sont exilés dans des musées lointains de Russie et de l'est de l'Allemagne.

Et si la presse avait fait son métier qui est d'informer, vous auriez certainement su que 18 chefs d’œuvre du peintre étaient regroupés durant trois mois au musée du Louvre dans l'exposition « De l'Allemagne 1800-1939, de Friedrich à Beckmann » qui vient de fermer. Jamais les Français n'avaient vu autant de tableaux de Friedrich réunis depuis la mémorable exposition de l'Orangerie sur la peinture allemande à l'époque du romantisme, fin 1976.
Mais la presse n'a pas daigné informer sur cette réunion exceptionnelle. Tous les articles sur l'exposition, nombreux, n'ont eu de mots que pour une polémique imbécile soulevée par la presse allemande à propos de l'histoire de l'art qui conduirait inévitablement au nazisme.

Il faut reconnaitre que le Louvre aura tout fait pour rater le rendez-vous. Le gros et couteux catalogue de l'exposition, par exemple, n'en est pas un. En principe, un catalogue contient au minimum une liste énumérative méthodique et commentée des œuvres exposées. Ici, rien de tout cela. Vous ne saurez (et encore, partiellement) ce qui était exposé que par des illustrations éparpillées.
Par ailleurs, hormis Friedrich, un paysage de Böcklin, quelques œuvres de Carus, d'Otto Dix et des portraits au crayon de Menzel, étaient accrochées là les peintures les plus laides que le 19ème siècle a produites. Von Marées, Von Stuck, Böcklin, Corinth, et les peintres nazaréens affectés et empesés, cautionnées par les divagations pseudo-scientifiques de Goethe sur les couleurs. Une ratatouille de romantisme et de symbolisme un peu trop cuits surnageant dans une sauce de légendes germaniques et de religiosité.

On comprend qu'au milieu de ce vacarme idéologique il était inattendu de découvrir ces paysages silencieux de Friedrich et leurs minuscules personnages qu'on ne voit que de dos, perdus dans des brumes glaciales, des ciels d'orage ou des aubes éblouissantes.

***
Reconstitution de la liste des tableaux de Friedrich exposés au Louvre du 28 mars au 24 juin 2013 :

Brume matinale en montagne 1808 (Rudolfstadt) - illustr. centre droite 
Paysage du Riesengebirge 1810 (Moscou M. Pouchkine) - ill. bas gauche
Riesengebirge au clair de lune 1810 (Weimar musée d'état)
Ville au clair de lune 1817 (Winterthur)
Neubrandenburg 1818 (Greifswald Landesmuseum)
La cathédrale 1818 (Schweinfurt)
Nuit au port (les sœurs) 1818 (Munich NeuePinakothek)
Femme devant le soleil couchant 1818 (Essen Folkwang)
À bord du voilier 1819 (St-Pétersbourg Ermitage)
Tombeau hunnique en automne 1820 (Dresde GNM)- illustr. bas droite
L'arbre aux corbeaux 1822 (Paris Louvre)
Paysage rocheux Elbsandsteingebirge 1823 (Vienne Belvédère)
Matin en montagne (170cm) 1823 (St-Pétersbourg Ermitage) - ill. haut droite
Le tombeau d'Ulrich von Hutten 1824 (Weimar musée d'état)
Le Watzmann 1824 (Berlin Alte Nationalgalerie) - illustr. haut gauche
Entrée de cimetière (inachevé) 1825 (Dresde Galerie Neue Meister)
Le temple de Junon à Agrigente 1828 (Berlin Alte Nationalgalerie)
L'étoile du soir 1830 (Francfort) - illustr. centre gauche

L'exposition de 1976 (voilà 37 ans), monumentale, était presque une rétrospective Friedrich. Il y était de loin le mieux représenté, avec 38 œuvres (sur 255), dont 27 toiles. Parmi elles, La Grande Réserve et Tumulus dans la neige du musée de Dresde, Lever de lune sur la mer de Berlin, Prairies près de Greifswald de Hambourg. Brume matinale, Paysage du Riesengebirge et 4 autres toiles de l'exposition de 2013 y étaient également.

mercredi 29 avril 2026

La grande loterie du Prado

Vous n’avez pu manquer cette nouvelle d’un quidam qui a dépensé 100€ dans une loterie de bienfaisance, et gagné un croquis à la gouache de Picasso, ce fameux peintre espagnol. Il faut dire qu’il y en a tellement sur le marché, des milliers dit-on, qu’on ne sait plus comment s’en débarrasser, alors on les fait acheter, à un prix délirant fixé d'avance, dans une tombola de luxe chez Christie’s par des dindons qui ne gagneront rien qu’un peu de tranquillité d’esprit, convaincus de leur bonne action. Et on se demande maintenant comment le pauvre gagnant va bazarder discrètement son gros lot.

On pourra trouver loterie plus enrichissante, à Madrid, au Prado par exemple. On sait que le musée interdit toujours au visiteur, qui a payé son entrée, de photographier les œuvres exposées, et que pour faire avaler cette privation de liberté il effectue quelques louables tentatives d’exhibition du catalogue de sa collection sur internet, notamment avec des reproductions, bien que de taille moyenne et d’une accessibilité déplorable, d’une meilleure qualité que celles du Louvre.
Et il a également mis en place une attrayante visite virtuelle de ses salles d’exposition.

Si on se souvient de l’extraordinaire épopée qu’était en 2020 la visite virtuelle, toujours active, du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, on sera tenté de se lancer dans l’aventure de celle du Prado, d’autant qu’une légende raconte qu’elle contient, comme dans une loterie, des reproductions en gigapixels de très haute qualité de 90 des 9000 œuvres exposées. C’est déjà en soi une aventure car leur existence n’est pas signalée dans le catalogue de la collection, car il n’y a aucune fonction de recherche dans cette visite virtuelle, et qu’on devra donc, pour les découvrir, errer dans un dédale de salles indéterminées à la recherche d’une icône d’appareil photo.
Mais après tout la visite d’un musée peut aussi se vivre comme un jeu, et cela vous rappellera avec émotion la recherche d’un tableau dans le labyrinthe du musée du Louvre réel.

Alors tentons l’expérience.

On sait le Prado richissime en tableaux de Jérôme Bosch, on connait déjà depuis 2009 chaque atome du fameux Jardin des délices, alors recherchons des détails d’une œuvre méconnue, son triptyque de l’Adoration des mages.
On cherchera d’abord l’œuvre dans le catalogue de la collection pour connaitre la salle où elle est exposée, seul moyen de la localiser dans la visite virtuelle. C’est la salle 056A.
Aucun lien n’y conduisant instantanément, on aura pris soin de conserver dans le navigateur un onglet ouvert sur le seul point d’entrée de cette promenade numérique, dont la recherche au sein du site du Prado fait déjà l’objet d’une autre expédition intrépide qu’on contera un autre jour. 

L’aventure peut alors commencer. Entrons.

Premier constat, l’image est superbe, la définition remarquable. Devant un tableau, on peut s’approcher jusqu’à agrandir les plus petits détails, lire le titre, parfois le contenu des cartels. Mais les techniciens de l’entreprise qui a créé cette visite virtuelle, Second Canvas (nous en reparlerons) sont des êtres humains, et les endroits précis où ils se sont arrêtés pour photographier, indiqués par des cibles sur le sol, limitent d’autant le nombre de points de vue. Ainsi beaucoup de tableaux seront déformés par les lois de la perspective, et les cartels des œuvres qu’on aimerait voir de plus près ou redressées sont souvent illisibles, compliquant la recherche dans le catalogue des collections (cependant le filtre "localisation dans le musée" y est disponible).  

Une fois remis de notre émerveillement, cherchons la salle 056A.
On l’aura compris, la visite débute obligatoirement au point d'entrée, la salle 27, à l’étage " I ", dans la grande galerie, devant l’entrée de la salle 12, avec ses Vélasquez (ou Velázquez), fierté du musée avec Goya, El Greco, Zurbaran et Bosch (ou Bosco)On ne peut pas directement aller par exemple à la salle 67, la célèbre salle des Peintures noires de Goya, que réclame pourtant tout amateur d’art un peu dépressif, ni à la salle 056A, donc. Il faut les chercher sur un plan, en bas à gauche de l’écran.
 
Hélas Second Canvas, qui se glorifie de fournir les plus grands musées de la planète, et qui n’a visiblement pas entendu parler du mot utilisabilité, n’a pas jugé utile de renseigner le plan avec des numéros de salle, mais avec 200 gros points noirs identiques et anonymes, si bien qu’il faut, sur un ordinateur, déplacer minutieusement la souris au-dessus de chaque point pour que s’affiche un numéro de salle (qui ne sont pas ordonnées numériquement). Sur tablette ou téléphone, le jeu est encore plus énervant puisque les numéros ne s’affichent jamais et qu’appuyer sur un point vous y transporte illico sans prévenir où vous alunirez.

Petit point positif que les concepteurs ont imité de la visite virtuelle de l'Ermitage : un point noir devient blanc sur le plan si la salle a été visitée lors de la séance en cours. 

Et nous ne parlerons pas du choix de l’étage dans le bâtiment (0, I ou 2), qui relève du pur hasard quand on appuie à peu près n’importe où sous le plan, mais exige toutefois une certaine dextérité.

Enfin sachez que certaines salles sont conçues comme des souricières, vous y entrez pour ne jamais en sortir ; ainsi en quittant Rembrandt en salle 76, si vous prenez vers le hall Goya, ne choisissez pas le couloir à gauche qui indique trompeusement salle 76, vous tomberiez dans une boucle temporelle par un long vestibule qui vous mènerait éternellement au même vestibule, vous abandonnant avec les bustes moroses et muets des muses de la comédie, et de la tragédie.

Épilogue

En bref tout finira bien, on trouvera la salle 056A après un temps indéterminé, on y constatera que 5 tableaux de Bosch, dont l’Adoration, sont reproduits en Gigapixels - ce qui est exceptionnel, les merveilles de Patinir dans la salle contigüe mériteraient la même attention et sont néanmoins à peine lisibles - et on découvrira que les deux voyeurs cachés derrière la Vierge de l’Adoration avaient été originellement dessinés par Bosch dans des positions très différentes, révélées par la détection des rayonnements infrarouges dans la vision en gigapixels,  ce qui n’a pas en soi un grand intérêt, reconnaissons-le (voir notre illustration plus haut en Gif animé).

Le revers des panneaux de l’Adoration, le triptyque fermé, extraordinaire quasi grisaille avec trois étonnantes taches rouges, a été oublié en mode gigapixels, comme les faces cachées des autres triptyques de Bosch. On le retrouvera par chance sur le site du projet Bosch. 

Nonobstant quelques défauts inhérents à toute activité humaine, et les moqueries corollaires, la visite du Prado virtuel est une promenade immobile à conseiller, pleine de surprises et de gigapixels.
Une visite virtuelle est une attitude de vie, presque une éthique. Il est bon de ne rien en attendre, de ne pas ronchonner quand la perspective distord un visage ou quand le nom du peintre n’est pas reconnaissable, et on se réjouira d’avoir passé des heures sans s’ennuyer, comme sur un réseau social addictif ou un poste de télévision avec un seul programme.
En y déambulant tôt le matin, avant l'ouverture, dans les premiers jours du mois de mai, vous y croiserez sans doute encore l'auteur de ces lignes.  

mardi 9 juin 2020

Grosse déprime pour Mona Lisa

Alors que la planète sort lentement de réclusion forcée, le monde de l’art cherche à relancer ses activités publiques tout en respectant la règle imposée par les autorités médicales, éviter les rapprochements entre humains.

Ainsi les musées et les salles de vente rouvrent leurs lieux recevant du public sous des conditions de visite radicales, qui font ressembler une visite à l'exposition à un rendez-vous au service des impôts ou au commissariat de police quand vous ne savez pas le motif de la convocation.
Pour combien de temps ? Faisons confiance à l’être humain, il fera tout ce qu’il peut pour tuer le virus, après quoi, il s’amalgamera à nouveau. Il n’y peut rien, il faut qu’il se groupe, c’est ce qui lui a permis de survivre et ainsi se répandre sur Terre.

En attendant, les amateurs d’art en public subiront les modalités de visite suivantes :

Réduction sévère du nombre de visiteurs. Par exemple le Prado de Madrid qui reçoit habituellement 15 000 visiteurs par jour s’est organisé pour un maximum de 1800 et a regroupé ses principales œuvres de tête de gondole en quelques salles seulement pour un survol résumé. 

Visite uniquement sur rendez-vous, réservée à l’avance sur internet en précisant l'heure d'arrivée (s’il reste des places disponibles).

Prise de température à l’entrée. Pas d’information encore sur la température au-delà de laquelle l’entrée est refusée, ni sur les modalités de remboursement (musée Jacquemart, Prado).

Pas de vestiaire disponible, donc pas de sac à dos, gros sac, ni manteau, arrivez léger (voir l’encart du musée Jacquemart).

Pas d’audioguide portable

Pas de coin thé et restauration (mais on ne va pas jusqu'à fermer les boutiques des musées). 

Masque obligatoire (non fourni) pendant la visite. Règle appliquée partout, ici au Louvre Lens.

Durée de visite réduite, au moins pour les expositions temporaires. Le musée Jacquemart par exemple limite les visites à 60 personnes et à une heure. Le musée d'Orsay dit qu'il ne pratiquera pas de restriction pour la collection permanente.

Obligation de suivre un marquage au sol, sens et durée de la visite imposés, au moins pour les expositions temporaires ou dans certains musées zélés comme dans la succursale de l'Ermitage à Amsterdam. Dans ce nouveau jeu de la marelle, qui crée un bouchon ou évite certaines cases sera banni comme nuisible au genre humain.

Nombreuses salles d’exposition permanente fermées puisque le personnel est mobilisé pour l’accompagnement et la surveillance.

Maintien d'une distance d’un mètre entre personnes, regroupements interdits en cours de visite. Pas de visites en groupe.

Plus d’exposition « monstre » et autres superproductions, les couts de prêt et d’assurance des œuvres ne pourront plus être assumés par des évènements qui recevront désormais 5 à 10 fois moins de visites. 

Tout ceci n’est pas une plaisanterie et peut être vérifié. Bien entendu, les sites peu fréquentés ou mal dotés aménageront certainement ces contraintes, par exemple la température du corps ne sera peut-être pas vérifiée sur les sites qui n’ont pas les moyens de la relever sans contact.





Quant aux salles d’enchères, qui sont depuis longtemps entrainées aux ventes à distance, par téléphone et sur internet, elles adaptent leurs expositions aux nouvelles contraintes, les visites se font sur rendez-vous, et les ventes en ligne, donc sans voir les objets, se multiplient.

Les musées américains, qui vivent de grandes difficultés financières, ont obtenu le droit de vendre les œuvres qu’ils détiennent pour échapper à la crise. Ce qui présage des ventes bien attrayantes.

Christie’s reprend les activités sérieuses en ligne avec de l’art gnangnan mais qui a fait ses preuves, qu’elle appelle art européen, vente close le 17 juin, et Sotheby’s avec une valeur sure, les peintres orientalistes, dont les plus fameux, et inévitablement quelques Gérôme, vente close le 11 juin.
Il y a toutefois dans ces ventes de belles choses, dont certains détails illustrent cette chronique (de haut en bas, une vue de Venise par Henry Pether, dans la forêt par Atkinson Grimshaw, Pandora par Odoardo Fantacchiotti, femme au miroir par Anton Einsle, lavandières par Adam Styka, toutes chez Christie).

Et pour finir, le plus grand musée de l’univers n’a pas encore décrit les modalités de visite de sa réouverture du 6 juillet, mais restez à l’écoute, on peut s’attendre à des innovations extravagantes afin d’éviter que la Joconde ne fasse une dépression nerveuse carabinée en voyant le torrent estival quotidien de ses 30 000 idolâtres se réduire à un robinet qui goutte.


Mise à jour le 20.06.2020 : Le Louvre vient de rendre publiques les nouvelles conditions de visite du musée à partir du 6 juillet 2020. Finalement, sans grande surprise, les règles et pratiques énoncées plus haut sont toutes reprises, notamment la réduction de 40% des collections exposées (par exemple Georges de La Tour et Baugin seront invisibles), à l'exception du contrôle de la température corporelle, qui n'est pas évoqué.


dimanche 7 janvier 2024

Ce monde est disparu (9)

Michael Sweerts, tableau d'une jeune femme priant présenté par un jeune homme qui pourrait être le peintre, vendu chez Christie's, sans le cadre, le 7 décembre 2023.

C’est peut-être sous l’influence de ses collègues à Rome, artistes venus comme lui des Flandres et qui peignaient avec fantaisie des scènes populaires de rues et de tavernes, ou de son caractère qu’on dit instable et inquiet, que Michael Sweerts, mort à 40 ans à Goa, n’a jamais peint de tableau banal ou conventionnel - à l’exception peut-être de son autoportrait du musée d'Oberlin. 
C’est ce qui fait une bonne part de l’attrait de ses tableaux, souvent ténébreux dans la lignée de Caravage, jusqu’à en être énigmatiques, mais ne l’a pas préservé de l’oubli.  

C’est en 1996 seulement que Rolf Kultzen publiait le catalogue raisonné du peintre, inventaire toujours en travaux puisqu’apparaissent encore sur le marché de l’art des tableaux de Sweerts inconnus. Découvertes ou réapparitions, c’est toujours un étonnement. 

En 2019 réapparaissait Le toucher, d’une suite de cinq portraits figurant les cinq sens, tous disparus il y a moins de 100 ans, à l’exception de L’odorat aujourd'hui à l’Académie des beaux-arts de Vienne (voir la photo des 5 tableaux dans cette courte vidéo instructive de 5 minutes).
Curieux tableau où l’on réalise, d’après l’expert M. Turquin, que le sens du toucher n’est pas illustré par la caresse du pelage du chat, vision traditionnelle que suggérerait une lecture un peu rapide du tableau, mais par le coup de griffes que le personnage simple d’esprit va provoquer inévitablement en touchant l’oreille de l’animal irrité. 

Et le 7 décembre 2023 disparaissait à Londres, contre une enchère de 2,2 millions de dollars (3 fois l’estimation), un tableau plus singulier encore, inconnu et absent du catalogue raisonné, ni signé ni daté mais attribué sans réserve à Michael Sweerts par Christie’s.
Il représente un jeune homme dans l’ombre - dans son descriptif la maison de ventes s’efforce d’y trouver une ressemblance avec les autoportraits de Sweerts - caché par un tableau qu’il présente avec ostentation et qui figure une jeune femme à mi-corps aux mains jointes - Christie’s affirme que c’est la Vierge de la croyance chrétienne.
Si les peintres se sont souvent représentés - ou leurs collègues - devant leur œuvre, ils se sont rarement cachés derrière. 

La mise en abyme du tableau dans le tableau est encore plus spectaculaire au fond du grand cadre gris sombre dans lequel il était exposé chez Christie’s (illustration ci-dessus), Christie's qui n’en oublie pas les affaires et précise que ce cadre, qui n'est pas l’original (peut-être est-ce celui-là), est vendu séparément.

Lors de la même vente, un autre tableau de Sweerts, une couturière et un serviteur emporté dans un insolite mouvement comme sur un instantané - procédé courant chez Sweerts - tableau pourtant connu et de qualité, restait invendu. 

Quelques Sweerts intéressants : L’atelier du peintre (Detroit Institute of arts), Joueurs de dames (Rijskmuseum Amsterdam), Garçon au chapeau (Wadsworth Atheneum), Portrait en vanité, Chasseur somnolent et chiens tristes (Ermitage Saint-Petersbourg), Fillette blessée (Boijmans Rotterdam), Portrait de jeune femme (en prêt au Mauritshuis, La Haye), Portrait de jeune fille à la coiffe blanche (Leicester museum) , etc.


Le tableau de Michael Sweerts sans cadre.