mercredi 2 mai 2018

Une autre fuite du domaine public

Rappel : le domaine public est l’ensemble des réalisations des êtres humains dont la propriété est passée des mains du créateur (ou des profiteurs, pardon, des ayants droit) aux bras accueillants mais maladroits de l’humanité entière. Car si tous s’accordent, aux dates près, sur sa définition, son utilisation divise les nations.
Pour simplifier, d’un côté, les pays anglo-saxons et du nord de l’Europe considèrent que le domaine public est un patrimoine (matrimoine dirions-nous aujourd’hui) que les états doivent maintenir et propager généreusement. Et de l’autre côté, les pays latins et du sud de l’Europe exploitent le domaine public comme une ressource naturelle, et en privent le public au profit de sociétés ou de personnes privées (ah, ne protestez pas, on a dit qu’on simplifiait !)

Il n’est pas un mois sans que tombe la bonne nouvelle d’une bibliothèque ou d’un grand musée, hollandais, anglais, américain, qui a numérisé les documents ou les images de sa collection et les partage sans condition sur internet (par exemple il y a quelques jours la célèbre et un peu surfaite fondation Barnes de Philadelphie), et au même moment la mauvaise nouvelle d’une partie du patrimoine français ou italien vendue à une entreprise commerciale (ainsi l’accord du 4 avril dernier, entre le ministère italien de la Culture et du Tourisme et le vendeur de posters et de droits de reproduction sur internet, Bridgeman).

Revenons sur cet accord qui vient d’émouvoir quelques spécialistes.
Le ministère italien (MiBACT pour les intimes), constatant qu’il côtoyait la France dans les abysses de la médiocrité en matière de reproduction et de diffusion de son patrimoine culturel, et enhardi par de récentes décisions déraisonnables de la justice en matière de domaine public, s’est soulagé en confiant cette gestion à une entreprise privée.
Il vient donc d’accorder à la société Bridgeman la commercialisation des reproductions de toutes les œuvres des 439 musées qui dépendent de sa responsabilité. Désormais, au moins dans tous les domaines de l’édition, artistique, scientifique, universitaire, pédagogique, l’auteur qui souhaitera reproduire une œuvre de ces musées se verra renvoyé illico chez Bridgeman, devenu curateur des biens de l’humanité pour le compte de l’État italien, et là, domaine public ou pas, il faudra passer à la caisse.
Le ministère compte bien en tirer des bénéfices.

Cet accord ne lui interdit pas de faire évoluer les sites de ses musées et la diffusion philanthropique du patrimoine italien, mais ça n’est pas en cédant une partie du domaine public qu’il en prend particulièrement le chemin. La pratique est courante, c’était en 2013 la méthode de la Bibliothèque nationale de France, en 2016 du ministère de l’Éducation nationale français, et tant d’autres exemples.

Et pour répondre aux rouspétances du lecteur révolté par le premier paragraphe de cette chronique, si on s’interroge sur la raison qui différencierait les comportements du « nord » et du « sud », il serait évidemment niais de penser qu’une frontière sépare les nations intègres des peu scrupuleuses, car il y a sans doute partout la même proportion de personnes sans vertu et infréquentables, c’est à dire d’humains qui exercent un pouvoir sur d’autres humains et en abusent.
Alors les explications de ces abus sont vraisemblablement à rechercher dans les moyens que le système juridique de chaque pays a mis en œuvre pour les contrarier, ou les encourager.
Ainsi faire un parallèle entre les systèmes civilistes issus du droit romain et les systèmes jurisprudentiels influencés par la « common law » serait certainement instructif, mais surement très fatiguant, pour l'auteur et le lecteur.

De toute manière, quand le domaine public commence à fuir de partout vers des intérêts privés, il est temps pour l’humanité (enfin vous et moi, si vous préférez) de reconquérir par tout moyen le libre accès à sa propriété.




Ce portrait supposé d’un anglais, souvent appelé « l’homme aux yeux glauques », peint vers 1545 par Tiziano Vecelli (dit le Titien), un des plus beaux portraits d’homme qui soient, est quasiment invisible. 
S’il en fallait une preuve, on n’en trouve aucune image satisfaisante sur internet, parce que personne ne peut le photographier. Il est exposé, au palais Pitti de Florence, dans une pièce interdite par un joli cordon rouge qui oblige à l’apercevoir de loin et de biais en se penchant, comme toutes les peintures du musée, ce qui est pire à l’amateur que de le cacher dans les réserves. 
Et serait-il présenté sur un plan perpendiculaire à l’axe du regard qu’on ne le verrait pas plus sur internet puisque le palais fait partie des nombreux musées de Florence où la photographie est prohibée. Et les sites officiels de Florence, indigents, ne le citent même pas. 
Tant de secret n’augure rien de bon pour la carrière de ce peintre, qui sera très vite oublié.