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samedi 4 juillet 2026

Loeb a soldé ses Kyhn

Vilhelm KyhnJournée d’été au bord d’un lac, 1880, 116cm

(vente Phillips 02.06.2026 est. 3k$, réal. 7,7k$)


Loeb, c’est l’ambassadeur étasunien John L. Loeb Jr. Nommé au Danemark en 1981, il n'aura été ambassadeur que 2 ans sur bientôt 97. Deux années qu’il mettra à profit pour découvrir l'Âge d'or de la peinture danoise, et en acheter 150 tableaux. Le reste du temps, "banquier d’affaires", il aura grenouillé, confortablement assis sur un grand nombre de sièges de conseils d’administration, entre affairisme, politique et religion. Précisons qu’il était né avec un biberon signé Lehman Brothers, une de ces banques frauduleuses à l’origine de la grande crise financière mondiale de 2008, et qui a fait faillite, ou plutôt qui a été dépecée par ses copines pour poursuivre les mêmes activités sous un autre nom. 
 
Aujourd'hui à 96 ans, monsieur l’ambassadeur qui songe à se retirer de toute activité et partager son butin - peut-être y songe-t-on pour lui - vient d'achever de disperser sa collection de tableaux danois chez Phillips, à New York le 2 juin 2026. 
Les plus rentables avaient obtenu 8,3M$, l’estimation moyenne, dans une première vente le 19 mai (4 Hammershøi et 1 Kroyer) et 27 autres tableaux prometteurs (de Krøyer, Hammershøi, Ilsted, Exner, Ring, Holsøe, Ancher, Lundbye, Slott-Møller…) estimés 1,4M$, avaient obtenu 4,5M$ dans une deuxième vente le 21 mai, une belle opération sans un seul invendu.


Vilhelm KyhnAprès-midi en fin d’automne, Horneland près de Faaborg, 1863, 126cm

(vente Phillips 02.06.2026 est. 3k$, réal. 7,9k$) 


Il restait la petite monnaie, 90 tableaux à solder, avec toutefois des noms comme Skovgaard, Marstrand, Købke, Jensen, Mønsted, Exner ou Ring.

Le tout estimé à 640k$ a disparu contre 955k$, excepté 11 invendus. 

L’ensemble n’était pas d’une qualité exceptionnelle, mais comptait quelques belles surprises, notamment une revenante, la célèbre Florentine (celle du centre), dans la version de Ludvig Smith, qui a ému des amateurs puisqu’estimée à 10 000$ elle a été disputée jusqu’à 83 850$, ainsi que trois grands paysages de Vilhelm Kyhn, plutôt appréciés, estimés 9k$, adjugés 32k$, que nous reproduisons ici.
 
Ainsi la collection danoise de Loeb n’existe plus. Il ne reste qu'une trentaine de toiles au destin indéterminé, peut-être déjà dispersées, et 11 invendus, de ce qui aura été, finalement durant peu de temps, la plus belle collection de peinture danoise hors du Danemark.
Achetée en 1981-1983, estimée aujourd'hui à plus de 10 millions de dollars, elle aura rapporté 13,8M$, dont plus de la moitié grâce au flair de l’ambassadeur qui lui avait adjoint, à partir de 1984, 14 œuvres de Vilhelm Hammershøi, peintre dont la (re)découverte depuis - peut-être Loeb y est-il pour quelque chose - a fait sérieusement grimper la cote (voir l’exposition "Lumières du nord" au Petit palais en 1987, et la rétrospective d’Orsay en 1997).


Vilhelm KyhnOrage imminent près de Ry, 1896, 127cm
(vente Phillips 02.06.2026 est. 3k$, réal. 16,7k$)


Le catalogue en ligne de la défunte collection, exposé sur le site loebdanishart, va sans doute disparaitre, ou dépérir abandonné. Aujourd’hui rien n’y indique la dispersion, à l’exception de deux Hammershøi affublés d’un tampon rouge incongru, "SOLD" (vendu).  


lundi 24 novembre 2025

Les ambassadeurs, un documentaire réussi

Les films documentaires sur les peintres et les tableaux sont généralement insupportables, y compris sur les chaines ou les sites dits culturels. On y voit essentiellement des gros plans sur les visages, boutons, pellicules, squames et autres psoriasis des responsables de musées importants, qui affirment que l’artiste est le plus grand de son temps et que le tableau qu’ils possèdent est le plus grand de son œuvre. Parfois ils nous racontent, avec un léger sourire entendu, une anecdote que tout le monde sait fausse mais qui restitue un peu d’humanité à cet être hors du commun qui aura peint trois pommes sur un coin de table. Il n’est pas rare qu’ils donnent également un avis personnel sur la chance insigne qu’ils ont, par leur métier, de contempler en vrai cette merveille tous les jours de la semaine, simplement en allant au bureau. Et on ne s'appesantira pas sur les grotesques reconstitutions filmées et les tableaux animés par un relief factice.  


Le documentaire "Les ambassadeurs, la face cachée du monde" (de Jacques Loeuille), diffusé actuellement sur le site d’Arte jusqu’au 5 avril 2026, qui décrit et illustre l’histoire de ce tableau incomparable de Hans Holbein le fils, conservé à la National Gallery de Londres, ne tombe qu’assez modestement dans les travers du genre. Bien sûr on aimerait que les éclaircissements apportés sur le fatras d’instruments minutieusement peints pour illustrer soi-disant la discorde, la confusion de l’Église, soient un peu plus étayés et probants (avouez que vous pensiez que ça n'était qu'un vide grenier dans la haute société), et on nous conte l’histoire du mariage de Henri 8 et des guerres de religion à l’aide de reconstitutions filmées, avec humour et d’antiques films qui tremblotent en noir et blanc. Mais ne nous plaignons pas, l’intrigue est prenante, l’histoire est belle, et on finit par y croire parce qu’elle est triste, et que s’y produisent des décapitations, des massacres, des guerres de religion, la peste, en bref nos tracas de tous les jours.


Pour qui ne s’intéresse pas à l’histoire mais à la peinture, le documentaire est laconique sur les aspects picturaux, à l’exception de l’incroyable anamorphose du crâne qui traverse le bas du tableau et dont il nous montre le fonctionnement. Il n’a pas le temps de nous dire que le spectateur devait découvrir le sens de cette énorme tache en sortant par une porte perpendiculaire à droite du tableau et en se retournant - ce qui était jadis le cas à la National Gallery.

Il ne nous dira pas que lors de la restauration du tableau en 1996, l'expert, soutenu par le musée, s’est jugé plus malin que le peintre, a modifié la forme et des détails du crâne, prolongé la mâchoire sur le bord du tapis, et changé le motif de la tapisserie sous la main pendante d’un personnage. Ces présomptueuses pratiques ne sont pas si rares.     


Et il ne vous dira pas, si vous souhaitez vérifier de près ses affirmations et les prouesses du peintre, que vous pourrez, sans avoir à vous rendre à Londres et à déclencher l’alarme du musée, vous promener comme une mouche sur les 4 mètres carrés de l'œuvre, en mode gigapixels, en vous rendant à cette adresse, en n’oubliant pas une fois sur place de sélectionner l’icône de la double flèche dans le coin haut-droit du tableau, et en piquant sur les détails au moyen de clics de souris et parfois de la touche majuscule.