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mercredi 15 avril 2026

Un Piero lunaire

Piero della Francesca - Flagellation, Tempera sur tilleul 81,5cm vers 1444-1472, Galerie Nationale des Marches, Urbino.


Apparu sur internet on ne sait trop quand ni comment dans ses dimensions réelles, 81,5 centimètres (en réalité la reproduction est plus grande que l’original d’environ 33% sur un écran standard), ce tableau est une bénédiction pour les métiers d’expert et d’historien : on ne sait quasiment rien de lui, mais suffisamment pour soulever un nombre incalculable d’hypothèses. Nous ne détaillerons pas les controverses qui emplissent cartels et histoires de l’art à son sujet, elles ont peu d’intérêt et l’Encyclopédie s'en charge.

  

Le peintre a signé son œuvre, ce qu’il faisait très rarement (sur 3 tableaux seulement), en imitant soigneusement la gravure, sur le piédestal de l’homme assis : Opus Petri de Burgo Sancti Sepulcri (œuvre de Pierre de Borgo Sansepolcro), autrement dit Piero della Francesca. L’originalité de son style aurait suffi à révéler le nom de l’auteur ; cette atmosphère étrange, ces personnages figés dans plusieurs époques, au premier plan la conversation interrompue de trois hommes qui semblent ne pas se rencontrer, au fond les gestes suspendus d’une sorte de flagellation idéale, onirique, évoquent 500 ans avant lui l’ambiance des tableaux de Paul Delvaux (1,2,3).


L’œuvre n’est pas datée, et donne toute latitude aux experts, qui le situent pour certains en 1444, année de l’assassinat des trois personnages hypothétiques à droite, et à diverses dates allant jusqu’à 1472 pour d’autres, qui extrapolent que le tableau aurait été un cadeau luxueux - Piero était alors un érudit et géomètre renommé - fait à un duc d’Urbino pour l’inciter à organiser une croisade vers Constantinople !


Car le panneau, jusqu’à la fin du 19ème siècle, était oublié depuis 450 ans dans la sacristie de la cathédrale d’Urbino. Urbino était, du temps de Piero, un centre culturel influent. Raphaël Sanzio y naitra bientôt, et deviendra à Florence le plus grand peintre de tous les temps disent les gens d’Urbino, et derrière eux une grande part de l’Europe culturelle jusqu’à la fin du 19ème siècle. On visite encore sa maison natale qui expose des copies de ses tableaux et de son crâne (sala dei cimeli). 

Pillée pour enrichir les collections du Vatican et des Médicis à Florence, et aujourd'hui oubliée des circuits touristiques surpeuplés de la Toscane, il ne reste à Urbino, dans l’ancien palais ducal, qu’un petit nombre de chefs-d’œuvre miraculeusement épargnés, dont l’un des plus beaux portraits de Raphaël, et ce tableau lunaire de Piero della Francesca.


Soyons juste, il lui reste aussi, près de la cathédrale, inamovible depuis 326 ans, arbre remarquable, le plus grand platane séculaire à feuilles d’érable d’Europe ; enfin c’est ce que dit la carte, car en réalité il est loin des records de circonférence, de hauteur et d’ancienneté d’Europe (10m, 51m, et plus de 400 ans *), et même d’Italie.


* Ce lien vers le site des arbres monumentaux (MonumentalTrees.com) fonctionne très mal, et prend parfois plusieurs minutes pour répondre. Peut-être est-ce temporaire, mais sa vétusté était déjà préoccupante. Hélas il est encyclopédique et sans concurrent sérieux.

lundi 19 décembre 2022

Améliorons les chefs-d'œuvre (26)

Alternance de la nativité de Piero della Francesca avant et après restauration (cliquez pour les détails)
 
La bienpensante National Gallery de Londres sort au moment propice sa surprise de Noël. Elle expose pendant les fêtes, dans un nouveau cadre et isolée dans une petite salle, la naissance de Jésus, peinte en Toscane par Piero della Francesca vers 1480 et invisible depuis 2019 pour restauration.
Réalisée vers la fin de sa vie elle résume parfaitement le style épuré, limpide, solennel et désincarné de Piero.

Dans l’illustration animée ci-dessus (un va-et-vient de 2 secondes au format Gif), on remarquera en zoomant que les choses se déplacent légèrement entre les deux états du tableau. C’est dû aux défauts des reproductions photographiques, car en principe une restauration ne modifie un tableau que dans l’épaisseur. Mais il y a des exceptions, et c’est le cas ici. Les deux versions du tableau n’ont pas la même largeur. Elle a été augmentée de 2 ou 3 millimètres. 
La restauratrice, qui considérait que l’ovale de la rosace du luth à droite ne correspondait pas à l’orientation du reste de l’instrument, chose peu plausible chez ce mathématicien et maitre de la perspective qu’était Piero, a compris que la largeur du tableau avait été réduite. Lors de son transport au 19ème siècle le panneau de bois avait été séparé verticalement en 2 parties dans un axe passant par le visage du musicien, la rosace et les mains de l’enfant (curieux traitement pour un tableau d’à peine 123 cm ! Aurait-il voyagé en fraude ?)
À Londres, les deux parties ont été recollées, mais il manquait l’épaisseur de la lame de scie, que la restauratrice a donc recréée. Probante sur l’ovale de la rosace, sa manipulation l’est nettement moins sur la bouche et l’œil du musicien, et devient amusante quand on note que le majeur et l’index droits de l’enfant esquissent maintenant la lettre V.

Lors d’une ancienne tentative de lessivage un peu trop volontaire, les visages des deux paysans avaient presque disparu. Là encore la restauratrice les a reconstitués. Le résultat est décevant. Même s’ils sont dans l’ombre de l’auvent, Piero les aurait-il peints avec si peu de relief, si plats et aussi rouges ?
Petite remarque à l’attention des mécréants, le jeune paysan sous l’abri ne lève pas la main pour interpeler le chauffeur d’un hypothétique autobus qui parcourrait la campagne toscane. Il désigne en réalité un trou dans le toit de paille par où serait passé l’Esprit saint, ou le doigt de Dieu, ou peut-être l’enfant même. Reconnaissons que son témoignage n’est pas très clair. 

La disparition de la corne du bovin est aussi mystérieuse. Un commentaire du Giornale dell’arte affirme que Piero l’aurait peinte, puis effacée. Elle aurait donc été révélée lors d’une ancienne restauration, et enfin effacée par la restauratrice actuelle qui connaitrait les intentions du peintre ? Remarquable ! 
Il est en revanche certain que l’âne qui brait en direction du trou est un repentir de Piero (et peut-être aussi le bovin). Il l’a peint par dessus un mur de pierre achevé mais pas totalement sec, et comme toujours dans ce cas la couche supérieure a été partiellement absorbée faisant lentement réapparaitre les pierres. La restauratrice en a atténué l’effet. 

Il y a nombre d’autres détails à observer dans ce jeu des 7 erreurs, comme l’apparition d’un plectre entre les doigts du musicien à gauche, mais le plus notable cadeau de cette opération de maintenance, c’est l'illumination de l'ensemble. Un merveilleux air frais a balayé le voile d'impuretés grises et jaunes incrustées dans les couches de vernis.

On pourrait affirmer aujourd'hui, pour paraphraser Cioran à propos de Jean-Sébastien Bach, "S’il y a quelqu'un qui doit beaucoup à Piero della Francesca, c'est bien Dieu". Y a-t-il une manière plus belle de représenter la féérie, l’irrationnel, que par ces lignes pures, ces couleurs douces, ces visages distants, impassibles, ces personnages légendaires qui ne projettent pas d’ombre, cette paix ? 

En prime, en cliquant sur la vignette ci-dessus, vous pourrez télécharger (11Mo), imprimer en taille réelle et accrocher au-dessus de la cheminée ou d'un radiateur la splendide reproduction de la National Gallery. C’est gratuit (sauf l’impression).

Mise à jour le 7.01.2023 : La restauration d'une œuvre importante crée systématiquement une polémique. Dès le 17 décembre, un article du Guardian stigmatisait le nouveau Piero, insistant sur le visage repeint des deux bergers.
Mise à jour le 22.12.2023 : La polémique persiste, on demande toujours dans Il giornale dell'arte qu'une commission d'experts internationaux se prononce sur les deux paysans avinés reconstitués par la restauration de la National Gallery.