mardi 4 janvier 2022

Et la littérature, dans tout ça ?

Giambattista Moroni, portrait d’homme au livre, v.1560, Florence Offices.
 
Êtes-vous de ces 150 ou 200 000 acheteurs réguliers des livres si ponctuels d’Amélie Nothomb ? Ça n’est pas déshonorant. Il lui arrive de réussir un roman, avec une bonne idée, racontée d’un style soigné et spirituel, mais qui s’essouffle très vite. On le réalise quand on est déjà à la fin.
Cependant la brièveté n’est pas signe de mauvaise qualité. Un écrivain comme Éric Chevillard la pratique beaucoup et y atteint des altitudes.

Mais ce que Nothomb réussit le mieux, ce sont ses entretiens, tournées de promotion, rencontres avec ses lectrices et lecteurs. Après quelques coupes de champagne, elle se délie, les bulles aèrent sa pensée qui se met à pétiller. Elle est brillante.   
 
Écoutez les 4 minutes de cette superbe répartie (ou excuse prête-à-l’emploi ?) transcrite ci-dessous, lors d’un entretien d’une heure en public organisé par la revue Télérama en 2018.

« Vous me faites plaisir en aimant mes fins, vous n’êtes pas l’expression de la majorité, parce que c’est ce qui déconcerte, qui déplait le plus aux lecteurs dans mes livres, c’est leur fin. Mes fins sont vues comme insatisfaisantes, décevantes […] La fin d’un livre doit être d’une certaine façon la métaphore de notre mort. Nous sommes tous appelés à mourir, ce sera notre fin, et dans nos espoirs mirobolants nous espérons que nos vies feront sens, et donc que viendra le moment de la parole finale qui donnera du sens à tout ce qu’on a vécu, et je crois qu’il faut nous préparer à l’idée que ça ne se passera pas comme ça. […]  On va mourir stupidement, et ça sera bien difficile de donner un sens à toute notre vie à travers notre mort […]

Les fins, dans les processus classiques, sont toujours chorales. On sent que la fin arrive en ceci que la musique se précipite, […], on sent qu’on s’achemine vers quelque chose de grandiose, il va y avoir un point d’orgue ou tout d’un coup tout va faire sens, on sortira de l’œuvre avec une intense satisfaction de tous les sens. Et malheureusement nous nous imaginons que notre mort va ressembler à quelque chose de pareil, alors que...

Regardez Roland Barthes, cet immense esprit s’est fait écraser par la camionnette du laitier. Vous pensez bien que cet immense sémioticien n’a pas eu le temps de prononcer une parole sublime au moment de se faire renverser. Je ne suis pas Roland Barthes mais quelque chose me dit que ma mort sera tout aussi stupide vu ma façon de traverser la rue.

Voilà, […] je sais qu’en étant la plus satisfaisante possible, je ne vais pas pouvoir vous combler, parce que c’est comme ça, la vie se termine de façon insatisfaisante. Parce que le mécanisme n’est pas complet, parce que c’est à nous de compléter le mécanisme du sens. Mes fins […] sont honnêtes c’est-à-dire qu’elles essayent de reproduire notre vie en ceci qu’elle se terminera forcément de façon extrêmement frustrante. »

Ah, après cela vous attendiez peut-être un conseil de lecture ?
Vous êtes bien conscients que les préférences littéraires sont une lente sédimentation dont la chimie devient, avec les années, incompréhensible, même pour soi, et qu'un conseil dans ce domaine n'a pas beaucoup de sens et tombe le plus souvent à côté de la cible ?

Alors essayez Chevillard, c’est un écrivain au style et à la pensée remarquables, cocasse et cynique, tellement singulier qu’il semble impossible d’en parler… Chevillard est invendable, on ne peut pas l'expliquer, on le découvre un jour, par chance. Il le sait, le regrette et en plaisante souvent dans ses aphorismes quotidiens. Lisez, en attendant, cette vieille chronique qui parlait (mal) de lui, et de lui, commencez par Le Désordre azerty, ou La Nébuleuse du crabe, ou L'Œuvre posthume de Thomas Pilaster. On en reparlera peut-être (*).

Et si la citation ou l'entretien de Nothomb ont éveillé votre curiosité, vous pouvez lire Stupeur et tremblements, et, si vous avez apprécié, peut-être Métaphysique des tubes ou Hygiène de l’assassin (on trouve ces livres partout), c'est déjà bien. Mais ça n’est pas douloureux, vous vous en rendrez à peine compte, comme la vaccination.

 (*) En attendant, vous trouverez ici au fur et à mesure des lectures faites par le rédacteur dans l'ordre chronologique de parution, régulièrement mise à jour, la liste des Chevillard qu'il aura préférés, classés par ordre de préférence (il faudra donc y revenir de temps en temps) :
Ronce-Rose (2017)
Le Vaillant petit tailleur (2003)
Le désordre Azerty (2014)
Démolir Nisard (2006)
L'explosion de la tortue (2019)
La nébuleuse du crabe (1993)
L'Œuvre posthume de Thomas Pilaster (1999)
Dino Egger (2011)
Dans la zone d’activité (2007)
Défense de Prosper Brouillon (2017)
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