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mardi 7 avril 2026

Améliorons les chefs-d’œuvre (33)

Le sourire de la dame en noir dans le jardin du presbytère, ajouté par un inconnu en 1903 sur le tableau de Van Gogh, détail avant sa récente restauration.
"Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat."
Gaston Leroux, Le mystère de la chambre jaune (1907).

Après 6 ans on avait oublié le vol, pendant la pandémie de 2020, de ce tableau sinistre et enfumé de Van Gogh, "jardin du presbytère de Nuenen au printemps", relaté ici : Améliorons les chefs-d’œuvre 16.
On avait aussi oublié que l’imprudent cambrioleur, qui avait laissé trainer son acide désoxyribonucléique un peu partout dans le petit musée hollandais, était arrêté un an plus tard, sans le tableau, qui ne fut restitué, anonymement, qu’après 2 ans en 2023, emballé dans une taie d’oreiller usagée et dans un sac d’une marque suédoise de mobilier en kit.

Et voilà quelques jours, le Groninger museum, musée des arts de la ville de Groningue au nord des Pays-Bas, alertait la planète : le Jardin du presbytère, son seul tableau de Van Gogh, une fois réparés les stigmates du brutal cambriolage, a été restauré. Il est enfin de retour sur les cimaises où une exposition comparant les différents états du tableau lui est consacrée jusqu’au 9 aout 2026 (mais la présentation didactique détaillée du tableau sur le site du musée est encore celle de l’ancienne version. Visitez-la cependant et zoomez notamment sur le sourire de la dame en noir, vous comprendrez plus loin…) 


La nouvelle version du tableau fera peut-être dire à certains passéistes paraphrasant Gaston Leroux que le "jardin du presbytère a perdu un peu de son charme", car la rigoureuse restauratrice de La Haye a découvert des tas de choses qui ont fort orienté son travail, notamment que le tableau avait été restauré en 1903 par une galerie de Rotterdam dans le cadre d’une exposition-vente, et qu’à cette occasion le tableau avait été "amélioré". Cela n’était alors pas rare, on modifiait les tableaux qui se vendaient mal en égayant les scènes trop déprimantes ; ici on avait ajouté beaucoup de feuilles sur les arbres, en particulier à gauche où Van Gogh avait peint une rangée d’arbres totalement déplumés, et greffé un sourire et deux yeux qui regardent le spectateur sur le visage de la dame où le peintre n’avait qu'esquissé une ombre. 

 

Convaincue de ses conclusions, la restauratrice a donc effacé le regard et le sourire de la dame en noir et balayé beaucoup de feuilles. Le titre du tableau "jardin du presbytère au printemps" y a perdu en exactitude, mais la perte est largement compensée par l’éclaircissement général dû à l’enlèvement de la poussière et au nettoyage du vernis, et ainsi au rafraichissement des taches vert printemps dispersées sur la toile.

D’ailleurs l'experte signale que le peintre, dans une lettre de 1883, avait d’abord intitulé le tableau "jardin du presbytère en hiver", puis changé d’avis et de saison dans une lettre de 1884 (et peut-être ajouté alors les taches de verdure).   


(ci-contre une comparaison des diverses reproductions - hélas de très mauvaise qualité - expliquée ici, et augmentée de la nouvelle version printanière, en bas). 


Le vol imbécile des œuvres d’art invendables les sort souvent de l’oubli, entraine parfois des recherches et des révélations piquantes et suscite éventuellement quelque chronique futile dans un blog de province, mais les statistiques, même rudimentaires, leur sont fatales : si on coince les malandrins dans un cas sur deux ou trois, on ne retrouve les œuvres subtilisées que dans moins d’un cas sur dix, et à peine plus quand le cambriolé est un musée.

samedi 1 juin 2024

C’est le printemps, allons tous à Giverny

Monet, Matinée près de Giverny, 1888, 80 x 74cm, Cat.W1205, Vente Christie’s 2015, 4,5M$. Cette prairie au sud de la propriété de Monet dans la plaine des Essarts est le sujet d’une douzaine de tableaux de 1888 (Cat.W1194-1208). Elle ferait un beau terrain pour le parking géant d’un parc d’attraction Monet-Land.



Y a-t-il chose plus agréable que la perspective d’une suite de jours sans aller au travail, que de partir flâner dans des jardins parfumés par la venue du printemps, s’asseoir à l’ombre et se faire lire Le droit à la paresse de Paul Lafargue, ou l’Éloge de l’oisiveté de Bertrand Russell, et à la question de savoir s’il y aurait une quelconque noblesse dans le travail, s’assoupir ?

Pour cela le créateur de toutes choses nous a offert le mois de mai. Il l’a généreusement fleuri de jours fériés parfois agrémentés de ponts (japonais) et n’a pas manqué d’en avertir les poètes et les peintres, puis la presse et les médias, qui se sont empressés de monter tout cela en mayonnaise et de fabriquer chaque année pour l'occasion un nouvel évènement impressionniste.
Cette année c’était le 150ème anniversaire de l’exposition à Paris, chez le photographe Nadar, parmi 200 tableaux refusés au Salon officiel, du célèbre Impression, soleil levant de Monet, qui deviendra le fanion de l’école impressionniste.

Forcément les gens lisent les journaux, regardent la télévision, et se disent "Si nous allions voir ce jardin de Claude Monet ? Il l’aurait conçu pour avoir quelque chose à peindre sans se déplacer, entre deux apéros, le petit malin". Alors par curiosité ils prennent l’automobile et la route de Giverny.

C’est à Giverny, en effet, entre Paris et Rouen, que Monet a passé les deux tiers de sa vie de peintre, de 1883 à 1926, sur 1,7 hectare, et que l’Académie a soigneusement reconstitué, depuis les années 1980, la grande maison et le vaste jardin - on dit désormais "les jardins" - afin qu’ils ressemblent aux tableaux qui y furent peints. Pour mémoire la maison et les jardins de Monet, avec 70 hectares acquis alentour, appartiennent à l’une des 5 académies de l’Institut de France, celle des beaux-arts, constituée de personnalités importantes qu’on dit immortelles, quoique souvent un peu oubliées déjà de leur vivant. 

Hélas les voies du Créateur sont impénétrables, particulièrement l’autoroute A13 qui relie Rouen et Paris à l’occasion des weekends providentiels de mai.
Et ça n’a pas raté cette année encore, entre le 8 et le 12 mai. Présage évident, les réservations en ligne pour Giverny avaient été closes bien avant. 
On parle de 3000 visiteurs dès le premier jour, dont une partie n’aura vu de Monet que le nom sur la plaque de la rue où ils patientèrent, pour certains pendant 3 à 4 heures, pour acheter un billet, et parfois pour rien, la caisse fermant à 17h30.

Sans connaitre la jauge de visiteurs admis dans l’enceinte du musée, on n’essaiera même pas d’imaginer combien peuvent se tenir simultanément sur les quelques centaines de mètres des étroites allées qui sillonnent le jardin.

Le musée de la fondation Claude Monet en quelques chiffres

0 (zéro) : c’est le nombre de peintres ou même de dessinateurs que vous verrez dans les allées du jardin. Ils sont interdits. Comme les photographes dans un musée moderne, ce sont des grumeaux dans le flux de touristes.
500 : c’est le nombre d’habitants de la commune de Giverny (en réalité de moins en moins).
1000 : c’est le nombre de places des trois grands parkings actuels consacrés à Claude Monet dans Giverny.
1840 : c’est en mètres la longueur de la rue Claude Monet qui traverse le village et où se trouve l'entrée du musée, ce qui permet d’envisager sereinement des files d’attente d’un bon millier de visiteurs sans billet.
700 000 : c’est en mètres carrés la surface de terrain devenue propriété de l’Académie des beaux-arts dans le but de préserver l’environnement qui a fait le cadre de vie du peintre. En respectant les normes actuelles on pourrait y ranger 20 000 voitures et il resterait 20 hectares, 10 fois le jardin actuel, pour un parc d’attraction horticole qu’on appellerait Monet-Land.

*** Nécrologie *** 
Le directeur de la Maison et des jardins Claude Monet, académicien qui avait beaucoup fait pour la reconstitution et l’essor du musée, vient de mourir le 25 mai 2024.

mercredi 1 avril 2020

Améliorons les chefs-d’œuvre (16)


En dépit de la pandémie et de la réclusion planétaire les affaires continuent.
30 mars 2020, l’Agence France Presse signale qu’un tableau de Van Gogh vient d’être dérobé par effraction au musée Singer de Laren aux Pays-Bas.

On demeure surpris qu’il puisse encore exister un marché pour des tableaux documentés, reproduits, estimés en millions d’euros, dont la mise en vente serait immédiatement repérée et qui ne pourraient faire l’objet que d'une rançon. Et encore ! Rappelons que le panneau de gauche du polyptyque de Van Eyck dans l’église saint Bavon de Gand est une copie depuis 1934, parce que le gouvernement Belge a d’abord refusé de payer, et que le rançonneur est mort avant de dévoiler sa cachette.

Le titre courant du tableau volé est « Le jardin du presbytère de Nuenen au printemps ». Il date de 1884, mesure 57 cm par 25, peint à l'huile sur papier collé sur un panneau. Van Gogh passait alors deux ans dans le presbytère familial. Au fond de l’image, la petite église, aujourd’hui entourée d'arbres et de pavillons, porte le nom de Van Goghkerkje (l’église Van Gogh). Une autre vue de cette église, et une vue de la mer à Scheveningen, avaient été volées à Amsterdam en 2002 et retrouvées près de Naples en 2016 dans l’appartement d’un maffieux célèbre.

Contrairement au Van Gogh du musée Khalil du Caire volé en 2010 (voler un Van Gogh est décidément un loisir), cette fois, la presse ne s’est pas égarée dans des extrapolations et a tout de suite trouvé la bonne reproduction du tableau. L’adjectif « bonne » est pris ici dans le sens de pertinente, conforme, car elle figure bien le tableau volé.

Mais la reproduction en elle-même n’est pas bonne. D’ailleurs à sa vue les réseaux sociaux ce sont exclamés à l’endroit des malandrins « vous pouvez bien vous garder le tableau tellement il est laid ! »
Il faut reconnaitre que les tableaux peints par Van Gogh aux Pays-Bas au premier tiers de sa courte carrière sont très assombris, au moins autant par le vieillissement des médiocres couleurs et vernis employés que sous l’influence du gris plombé du ciel brabançon. Toutes les reproductions du tableau le confirment (voir notre illustration ci-dessus).

Rappelons que la tradition l’appelle « Le jardin […] au printemps », alors que la première image, du site BFMTV, tronquée, évoque plutôt l’automne, la suivante, du site WGA, presque l’hiver, et la troisième, du site ArtDaily ou du Monde, une fin d’hiver boueuse. Toutes proviennent de la même source plus ou moins manipulée.

Profitons alors de cette discordance pour ajouter, dans la quatrième image, une interprétation plausible en retirant de la troisième sa couche uniforme de vernis fortement jauni, ce que les outils graphiques comme Photoshop savent faire en une simple commande, mieux que les restaurateurs, pour retrouver en moins d’une seconde les couleurs d’un printemps naissant, la saison originale qui explique le titre de l’œuvre, comme Van Gogh l’a certainement peinte il y a 126 ans.

« On se prend à regretter que le tableau ait été chapardé ! » diront les réseaux sociaux.

Mise à jour le 25.09.2021 : L'auteur du vol du Van Gogh et de deux Frans Hals dans la région vient d'être jugé et emprisonné pour des traces d'ADN trouvées sur les lieux des vols. Aucun tableau n'a été jusqu'à présent retrouvé.