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lundi 17 novembre 2025

Ce monde est disparu (22)

Holm, Emil - Vue de Palerme v.1861, 139cm. (marché de l'art 2025)


Encore un tableau impressionnant qu’on n’aura pas eu le temps de contempler ; 1,25 mètre carré, et tous les verts de la création. C’est la ville de Palerme, au loin, vue depuis le couvent de Sainte-Marie-de-Gesù, et au fond le mont Pellegrino, le matin vers 1861. 
À droite, la cabane avec sa terrasse est sans doute celle-ci, au pied de la falaise. En cherchant un peu en contrebas on distinguera parmi les arbres la voie qui mène au couvent vers lequel cheminent nos moines en bonne santé de 1861.
Les moines d’aujourd’hui, qui ne voulaient pas quitter leur église, ont dû être évacués de force par la police en juillet 2023 quand un incendie de forêt emportait une partie de l’édifice. 

Il fallut certainement plusieurs mois à Emil Holm, un de ces bienheureux peintres danois de la fin de l’Âge d’or, pour peindre soigneusement toutes ces feuilles, une par une. C’était durant un voyage de 6 ans en Sicile, qu’il quittait en 1863 pour retourner à Copenhague où il mourait dans l’année, à 40 ans.
C’est pourquoi on voit peu de Holm dans les musées ou les salles de vente (une douzaine en 30 ans) ; le musée national du Danemark (SMK) ne possède qu’une série de dessins de Sicile (pas même reproduits) et son portrait gravé par un collègue ; le musée de Boston (MFA) reproduit chichement une vue de Messine de 1859 où on ne peut même pas compter les feuilles des arbres. 

Cette vue de Palerme d’Emil Holm vient de disparaitre chez Bruun-Rasmussen, à Lyngby près de Copenhague, contre 50 000$ environ, 2 à 3 fois l’estimation. C’était le 30 octobre dernier.

vendredi 15 juin 2018

La mort, restaurée et triomphante


Après avoir, vers 1350, exterminé près de la moitié de la population de l’Europe, la Mort était à Palerme, en Sicile au début des années 1400. On le sait parce qu’un peintre anonyme l’a représentée triomphante sur un mur du palais Sclafani. La fresque a été depuis transférée dans le musée du palazzo Abatellis, tout proche.
Certains spécialistes supposent que Pieter Brueghel le vieux l’aurait vue au début des années 1550, lors de son voyage en Italie du sud, car il peignait 10 ans plus tard son propre « Triomphe de la mort ».


Mais l’hypothèse est superflue, car ce thème de l’égalité de tous devant la mort, baliverne destinée à calmer les revendications des pauvres et rançonner les riches, était alors un cliché rebattu et son iconographie explorée en tous sens sur les fresques et les enluminures du Moyen-Âge. Et s’il y a une influence à trouver sur le panneau de Brueghel, elle vient plutôt de sa fréquentation assidue des délires hallucinés de Hieronymus Bosch, mais dépouillés de leur fantaisie irréelle.
La mort fourmille et s’y déploie à une échelle industrielle en milliers de squelettes systématiquement malintentionnés, sur un panneau de bois d'une largeur d’un mètre et 62 centimètres.



Le tableau a toujours appartenu à des collections directement liées à la couronne d'Espagne, et depuis 1827 au musée du Prado à Madrid (non loin des plus beaux Bosch), où son vernis jaunissait irrémédiablement, et la mort s'encrassait avec lui.

Soucieux de ne pas la voir dépérir, le musée du Prado vient de la décrotter méticuleusement, remplacer son vernis, consolider son support de bois, et l’expose à nouveau depuis peu, dans un état de fraicheur remarquable, histoire de prolonger son triomphe durant quelques décennies encore.



Toutes les illustrations sont des détails du Triomphe de la mort de Pieter Brueghel (ou Bruegel) le vieux, récemment restauré.

mardi 15 novembre 2016

Améliorons les chefs-d'œuvre (11)

Le lecteur se souvient peut-être de l’aventure du luxueux facsimilé du tableau géant de Véronèse conservé au Louvre, les Noces de Cana. La société espagnole Factum Arte l’avait imprimé et accroché dans le réfectoire du couvent de San Giorgio Maggiore pour le compte d’une association vénitienne, et certainement vendu au prix de l’original si on considère les moyens techniques mis en œuvre et le faste de son inauguration.
Coutumière de ces reconstitutions pharaoniques et habile à émouvoir la sensibilité des autorités ecclésiastiques ou culturelles inconsolées de la disparition d’icônes de leur patrimoine, la société Factum Arte vient de brillamment récidiver, cette fois à Palerme en Sicile.

Caravage, Nativité (détail)
L’évènement fondateur remonte à la nuit du 17 octobre 1969, dans l’oratoire San Lorenzo de Palerme, quand d’anonymes indélicats découpaient grossièrement et emportaient une toile de Michelangelo Merisi dit le Caravage, une grande nativité.

Les bruits les plus effrayants ont couru sur le sort de l’œuvre, jusqu’à celui de sa perte définitive, d’après le témoignage d’un maffieux qui déclarait en 1996 que la toile avait été tellement pliée et abimée par les manipulations que le commanditaire du vol en aurait pleuré et ordonné sa destruction.
Puis durant 45 ans, pour en raviver le souvenir, une photographie aux couleurs fanées remplaça dans son cadre baroque le chef-d’œuvre de Caravage.

Mais la société Factum Arte est arrivée, consolatrice de la veuve et de l’orphelin patrimoniaux. Elle a mis en œuvre son abondant argumentaire technique, ses expertises cabalistiques, ses imprimantes uniques au monde, mobilisé les officiels les plus considérables jusqu’au président de la République italienne en personne, et le tour était joué.
L’oratoire San Lorenzo est depuis le 12 décembre 2015 orné d’une photographie plus belle encore que l’original, que Factum Arte n’hésite pas à baptiser « Re-matérialisation de l’œuvre ». Reconnaissons tout de même qu’où elle se situe, à 4 mètres au dessus du sol derrière son mobilier rococo, on ne distingue pas bien les subtilités du délicat relief imaginé pour simuler les défauts d’une toile et les traces de pinceau du peintre.
Et soyons persuadés que Factum Arte dans ses laboratoires les plus secrets, et à l’aide de technologies pointues, est en train de concocter le facsimilé le plus parfait qu’on puisse imaginer, et qui remplacera définitivement tous les autres, le facsimilé d’un président de la République inaugurant un évènement quelconque avec son cortège d’officiels. D’ailleurs c’était peut-être le cas à Palerme.

Afin de ne pas briser le charme de cette émouvante histoire de résurrection nous éviterons de nous demander si l’exorbitante fabrication d’un facsimilé (avec des techniques ultramodernes) est aujourd'hui le meilleur moyen de préserver le souvenir d’une œuvre disparue.

samedi 20 juin 2009

La vie des cimetières (21)


Faut-il respecter les morts ?

Les moines capucins de Palerme, en Sicile, l'affirment. Et comment les respecter ? En ne les photographiant pas, répondent les moines, par le moyen d'affichettes libellées «Pas de films, pas de photos, les catacombes sont un lieu sacré à respecter».

NO FILM, NO FOTO, Le catacombe luogo sacro da rispettareParce qu'ils les exposent, les morts. Par centaines, grimaçants et difformes, habillés de tenues folkloriques rapiécées ou de sacs de toile, en cage ou dans des niches, le long des galeries des catacombes du monastère qui régurgite par jour des légions de touristes horrifiés, un peu dégoutés, mais rafraichis par l'air ambiant et les plaisanteries égrillardes des pères de famille rassurants.

De tout cela, les morts se contrefichent, naturellement. Ils sont dans le pays de l'immobilité où les cellules, désorganisées, inconscientes, ne produisent plus que de la poussière.

Alors pourquoi leur prodiguer ces égards révérencieux, proches du fétichisme ? Parce que le culte des morts est une immense entreprise d'autosuggestion qui affirme qu'on n'aura pas vécu pour rien, qu'il y a une continuité de l'espèce, un héritage, mais qui admet implicitement que la seule survie de l'individu est dans la mémoire des survivants.

Résumons-nous :
On devra respecter les morts afin qu'ils survivent un peu.
NE CLIQUEZ PAS sur cette image si vous aimez les enfants !Pour cela on les exposera aux visiteurs, sous forme desséchée, comme des grenouilles dans les vitrines poussiéreuses d'un vieux museum d'histoire naturelle, si possible sous une lumière sinistre dans des caveaux glacés.

Et on ne s'étonnera plus alors de découvrir parfois, dans une campagne proprette du sud de Londres, une grand-mère racornie clouée avec tous ses chats, depuis des mois, sur le mur du salon d'un pavillon quelconque. Le petit-fils aura certainement, jeune, visité en famille les momies de Palerme.

mardi 27 février 2007

Les banyans de Garibaldi

En pénétrant dans le jardin Garibaldi, au cœur de Palerme, le flâneur ne s'attend pas à faire soudain quelques pas dans la préhistoire. Il se trouve entouré d'une famille de gigantesques végétaux dinosauriens. Ce sont d'énormes banyans (Ficus magnolias) plantés là vers 1860. Le promeneur se rappelle alors que les frères de ces pachydermes immobiles cherchent depuis des siècles à engloutir les temples d'Angkor dans une jungle minérale.

 
La rédaction de Ce Glob Est Plat, consciente de la confusion faite dans cette chronique entre le minéral, le végétal et l'animal, n'en garantit pas la rigueur scientifique. Elle a néanmoins rappelé à son reporter de ne pas fumer systématiquement tout ce qui se trouve dans les jardins publics.