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lundi 24 novembre 2025

Les ambassadeurs, un documentaire réussi

Les films documentaires sur les peintres et les tableaux sont généralement insupportables, y compris sur les chaines ou les sites dits culturels. On y voit essentiellement des gros plans sur les visages, boutons, pellicules, squames et autres psoriasis des responsables de musées importants, qui affirment que l’artiste est le plus grand de son temps et que le tableau qu’ils possèdent est le plus grand de son œuvre. Parfois ils nous racontent, avec un léger sourire entendu, une anecdote que tout le monde sait fausse mais qui restitue un peu d’humanité à cet être hors du commun qui aura peint trois pommes sur un coin de table. Il n’est pas rare qu’ils donnent également un avis personnel sur la chance insigne qu’ils ont, par leur métier, de contempler en vrai cette merveille tous les jours de la semaine, simplement en allant au bureau. Et on ne s'appesantira pas sur les grotesques reconstitutions filmées et les tableaux animés par un relief factice.  


Le documentaire "Les ambassadeurs, la face cachée du monde" (de Jacques Loeuille), diffusé actuellement sur le site d’Arte jusqu’au 5 avril 2026, qui décrit et illustre l’histoire de ce tableau incomparable de Hans Holbein le fils, conservé à la National Gallery de Londres, ne tombe qu’assez modestement dans les travers du genre. Bien sûr on aimerait que les éclaircissements apportés sur le fatras d’instruments minutieusement peints pour illustrer soi-disant la discorde, la confusion de l’Église, soient un peu plus étayés et probants (avouez que vous pensiez que ça n'était qu'un vide grenier dans la haute société), et on nous conte l’histoire du mariage de Henri 8 et des guerres de religion à l’aide de reconstitutions filmées, avec humour et d’antiques films qui tremblotent en noir et blanc. Mais ne nous plaignons pas, l’intrigue est prenante, l’histoire est belle, et on finit par y croire parce qu’elle est triste, et que s’y produisent des décapitations, des massacres, des guerres de religion, la peste, en bref nos tracas de tous les jours.


Pour qui ne s’intéresse pas à l’histoire mais à la peinture, le documentaire est laconique sur les aspects picturaux, à l’exception de l’incroyable anamorphose du crâne qui traverse le bas du tableau et dont il nous montre le fonctionnement. Il n’a pas le temps de nous dire que le spectateur devait découvrir le sens de cette énorme tache en sortant par une porte perpendiculaire à droite du tableau et en se retournant - ce qui était jadis le cas à la National Gallery.

Il ne nous dira pas que lors de la restauration du tableau en 1996, l'expert, soutenu par le musée, s’est jugé plus malin que le peintre, a modifié la forme et des détails du crâne, prolongé la mâchoire sur le bord du tapis, et changé le motif de la tapisserie sous la main pendante d’un personnage. Ces présomptueuses pratiques ne sont pas si rares.     


Et il ne vous dira pas, si vous souhaitez vérifier de près ses affirmations et les prouesses du peintre, que vous pourrez, sans avoir à vous rendre à Londres et à déclencher l’alarme du musée, vous promener comme une mouche sur les 4 mètres carrés de l'œuvre, en mode gigapixels, en vous rendant à cette adresse, en n’oubliant pas une fois sur place de sélectionner l’icône de la double flèche dans le coin haut-droit du tableau, et en piquant sur les détails au moyen de clics de souris et parfois de la touche majuscule.


vendredi 25 avril 2025

Razzia sur l'université

Winslow Homer, La cloche du matin (ou le vieux moulin), 1871, 97cm (Yale University Art Gallery, New Haven). Méconnu mais l’un des plus beaux Homer, avec ceux d’Orsay et de Philadelphie.



Aux États-Unis, la nouvelle administration fédérale déploie avec zèle depuis quelques semaines la politique prescrite par le boss, l’épuration du pays dans le but de préserver l’homme américain, blanc, croyant et riche. Elle utilise pour cela des méthodes de restriction et de contrôle des droits bien connues et éprouvées.   

Et comme elle imagine, à raison, que la science s’oppose à ses conceptions du monde, elle a nettoyé l’enseignement public de quelques dizaines de milliers d’impuretés, sans négociations.


Du côté de l’enseignement privé, les puissantes universités comme Harvard, Yale, ou Princeton profitent depuis longtemps de subventions publiques et avantages fiscaux, qui représentent 20% à 30% de leur budget annuel. C’est une faiblesse, et un levier persuasif que manipule aujourd'hui l’administration fédérale pour chercher à contrôler la pureté des étudiants, la soumission des enseignants, l’intégrité des programmes et la gestion des établissements.  



Heade (Martin johnson), Newburyport Marsh Haystacks, c.1871-75, 61cm (Princeton University Art Museum). Heade aurait peint plus d’une centaine de ces paysages des marais salants et des meules de Newburyport entre 1865 et 1875 (Monet ne découvrait ses premières meules qu’en 1888). Tous les musées de l’est américain en exposent. L’université de Yale en possède également plusieurs.



Aux dernières nouvelles, devant l’ultimatum, Princeton plie, Harvard grimace et Yale prend le maquis, mais cela peut changer du jour au lendemain. 


Ces universités ont un budget et un capital supérieurs à ceux de petits pays, elles sont propriétaires des plus importantes bibliothèques au monde et de riches collections d’art qu’elles exposent dans leurs musées et sur leurs sites, où on découvre des chefs-d’œuvre, parfois correctement reproduits.

Il serait sage d’y faire une petite récolte d'images avant qu'elles ne choisissent de se séparer des plus monnayables d'entre eux aux enchères, pour combler quelque déficit inopportun, et semble-t-il inévitable vu les méthodes crapuleuses de la négociation fédérale.



Misrach Richard, Pompes à essence submergées, Salton sea, 1983, Desert Cantos portfolio, photographie (Chromogenic print 58.5 cm) Harvard University Art Galleries, Cambridge.


samedi 8 mars 2025

Et où en est l'IA ?


"Five mins to opening", œuvre d’art créée par l’intelligence artificielle, sous la forme de courtes séquences - l'état actuel de l'art - raboutées par un humain qui lui en a fourni les scripts, tout en restant vigilant sur les profondes questions sociétales du vieillissement et du consumérisme, précise la description du lot soumis aux enchères chez Christie's le 5 mars 2025.
S'estimant dans le principe lésés par cette IA qui pille leurs œuvres sur internet sans les rémunérer et les concurrence en vendant ses imitations, 3000 artistes ont demandé par pétition à Christie's, sans succès, d'annuler cette première vente d'œuvres exclusivement créées par l'IA.
L’IA trouvant effectivement ses sources dans l’immense univers de l’internet, donc chez tous les artistes qui y sont visibles, et dans l'autre sens, les États-Unis ne reconnaissant pas pour l’instant de droits d’auteur sur les réalisations de l’IA, on ne sait pas clairement qui doit être crédité ici. Sans doute Niceaunties, l’humain cité plus haut qui a ficelé l’ensemble et touchera en bitcoins les mirobolants 11 340$ de l'enchère.
Profitons de ce brouillard juridique pour vous exaspérer avec cette œuvre qui enchantera les enfants (pensez à la visionner une bonne douzaine de fois après avoir monté le volume sonore).

***

Depuis quelque temps les médias ne cessent de nous seriner que l’intelligence artificielle (IA) est capable de faire 1000 fois plus vite et mieux tout ce que notre cerveau fainéant répugne à faire, et qu’il n’existe plus un problème qu’elle ne saurait résoudre. Hier, elle a authentifié une œuvre d’art, le célèbre et controversé "Cavalier polonais" de Rembrandt, de la collection Frick à New York. Et on se souvient qu’elle avait en 2021 jugé sévèrement le "Samson et Dalila" de Rubens, fierté de la National Gallery de Londres. 


Certaines personnes - par ailleurs tout à fait équilibrées dans la vie courante - pensent que ces deux tableaux sont des chefs-d’œuvre :

Le premier, malgré des erreurs de proportion - par exemple la jambe ridiculement courte et plate du cavalier - et malgré son aspect boueux et manifestement inachevé. Son attribution à Rembrandt a été contestée dans les années 1980, comme la moitié de son catalogue d’alors, mais presque rétablie depuis, faisant bien entendu varier sa valeur marchande d’un facteur 1000 à chaque revirement.  

Le second parce qu’acheté contre une fortune il y a 40 ans, chez Christie’s et les yeux fermés, sans expertise sérieuse, par la National Gallery. Elle le considère depuis comme un de ses joyaux, et ignore avec dédain les arguments sérieux des quelques experts qui en contestent l’authenticité.


Pour le premier, l’IA de la société Art Recognition a considéré en 2024, une fois exclues certaines retouches admises par tous comme datant du 19e siècle, que le reste était de la main de Rembrandt avec 69% à 83% de probabilité selon les zones analysées, très proche en cela des expertises humaines du tableau.

Pour le second, la même IA, inflexible, avait jugé le tableau indigne de la main de Rubens, et même des pieds du maitre, avec une probabilité de 91% !


Nous n'alimenterons pas la vaine polémique des attributions. Un tableau plait ou ne plait pas, c’est tout. D’autant qu’on sait bien depuis les confidences du directeur du Metropolitan museum que près de la moitié des œuvres du marché et des musées sont de fausses attributions, des restaurations trompeuses ou de véritables contrefaçons, et que l’illusion se perpétue parce qu’elle satisfait finalement tout le monde.    


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Examinons cependant la fiabilité et la légitimité de l’expertise par IA.


Quand les médias parlent d’IA, ils parlent de ce que les informaticiens appellent L.L.M., ou Grands Modèles de Langage, ou IA génératives, ou agents conversationnels, car l’intelligence artificielle existe en réalité depuis 50 ans, depuis que les machines décident automatiquement à la place des humains, par le moyen de l’informatique, des logiciels et des algorithmes.

Ce que les médias appellent IA (et qu’on appellera ici aussi IA) est seulement l’évolution, certes spectaculaire, des traditionnels moteurs de recherche sur internet (Google, pour 82,5% de la planète). L’évolution est impressionnante à la mesure des moyens financiers considérables mis à la disposition de ces nouveaux moteurs de recherche, améliorant d’autant leurs capacités d’analyse des données et de dialogue avec l’humain.  


Prenons un exemple concret : depuis 25 ans et avant l’IA, on planifiait un voyage en demandant au navigateur sur internet des renseignements sur la région envisagée, ses villes, ses spécialités, ses attractions. Le moteur de recherche nous retournait un grand nombre de liens vers des sites dont on étudiait laborieusement la pertinence, filtrant les suggestions obsolètes ou manifestement rémunérées, vérifiant sur les sites de cartographie... Des heures de recherche et de réflexion.

Désormais les IA font tout cela automatiquement, organisent notre itinéraire et répondent en direct à des questions toujours plus précises ou épineuses, comme on aurait une conversation dans une agence de voyage avec une personne prodigieusement savante, et qui pourrait pareillement bavarder sur l’anthropologie ou les recettes de cuisine locale.  


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Le principe de fonctionnement de ces machines miraculeuses peut être expliqué simplement. On verra qu’il souffre d’écueils et de biais fondamentaux évidents. Les concepteurs les découvrent et tentent de les corriger à postériori.


On fait d’abord ingurgiter à une énorme machine une gigantesque base de données qui contient si possible tous les textes de l’Internet (ou les images ou les sons : la codification et le traitement de ces données diffèrent mais les modèles les combinent de plus en plus dans leur interface).

Comme on regorge de données à traiter on sélectionne en priorité les sources jugées fiables, encyclopédies, travaux universitaires, livres sérieux, médias et réseaux sociaux qui vendent leurs données. 

Premier biais, la base ne contient que les données numérisées sur internet, provenant donc presque exclusivement de la victorieuse et impériale culture anglophone, y compris ses jugements sur les autres cultures, et les données fournies par des entreprises commerciales, pas nécessairement irréprochables. 


Puis la machine triture ces données et calcule les statistiques d’occurrence des différents mots en fonction du contexte (en fait, elle décompose les texte en cellules de lettres, appelées tokens, les images en patches et les sons en frames). On lit parfois qu’une IA n'est qu'une machine à calculer le mot suivant dans une phrase.

Deuxième biais, la machine ne comprend pas ce qu’elle fait, elle répète ce que ses calculs statistiques complexes lui suggèrent comme réponse la plus probable, et si la réponse est erronée, absurde, incohérente, voire inconvenante, la machine ne le sait pas. Ces choses arrivent couramment, les concepteurs les appellent des hallucinations. 


Par exemple, si vous avez un peu de temps, demandez à l'IA de Google [il suffit, dans le navigateur Chrome, de taper "@" dans la barre d'adresse et de choisir Gemini] : "Combien y a-t-il de samedis et de dimanches entre le 29 mars 2025 (inclus) et le 28 mars 2026 (inclus) ?". Encore récemment l'IA répondait 54 samedis et 52 dimanches. Ne riez pas, seules 2 IA sur les 5 consultées ont donné la bonne réponse.

On interrogera donc toujours un nombre impair d’IA si une décision vitale en dépend. 


Ces biais sont connus et les correctifs sont progressivement mis en place : on greffe des fonctions de calcul, on accumule des filtres de conformité ou des règles de modération du contenu qui contrôlent les réponses. Ainsi, sur une IA chinoise, l’histoire du Tibet, du Népal ou de la Mongolie sera réécrite et une armée d'invasion deviendra une armée de libération, comme bientôt, sur les IA étasuniennes, disparaitront le golfe du Mexique et le dérèglement climatique. Anecdote récente, Grok, l’IA de la société xAI, vient d’être modifiée (puis rétablie) pour ne plus dire de mal de son propriétaire, E. Musk. 

Évidemment ces couches de correction qui édulcorent et orientent les réponses entrainent d’autres biais parfois surprenants : sur un sujet où l’IA n’a pas de réponse définitive, si vous affirmez avec insistance une stupidité, volontaire ou non, il arrivera parfois qu’elle finisse, conciliante et pour éviter le conflit, par vous donner raison et surenchérir dans l’absurdité (les verbatims sont à la disposition du lectorat sceptique)

On interrogera donc l’IA dans des domaines qu’on maitrise suffisamment. 


Enfin, quand la planète entière utilisera les réponses et les productions de l’IA pour ses propres décisions et réalisations, se profilera le risque majeur, la dégradation rapide du contenu de la base de données, puisque la machine coprophage ne se nourrira plus que de ses propres productions, qui auront alors perdu tout lien avec la réalité perçue, comme des photocopies de photocopies à l’infini.

Le monde de l’IA a récemment pris conscience qu’elle finirait ainsi par ne plus créer que des monstres, mais elle n’a pas encore trouvé le moyen de reconnaitre ses propres rejetons pour les exclure de ce qu’elle ingurgite.


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Passons brièvement sur quelques dommages collatéraux de l’utilisation de l’IA.


Utiliser l’IA sera certes multiplier par 1000 les performances du porridge crânien qui nous sert à avoir un avis sur le monde et piloter nos décisions, mais au prix d’une consommation d’énergie multipliée également par 1000, comme le résume l'IA elle-même : "Une recherche par Google consomme 1000 fois moins d’énergie qu’une requête à OpenAI GPT-4" (GPT-4, février 2025). 


Utiliser l’IA sans vérifier soigneusement ses réponses sera renoncer à une grande part de ce qu’on estimait être notre liberté de choix, de jugement - mais on y avait déjà sérieusement renoncé en faisant confiance aux moteurs de recherche de l’ancien modèle - et il n'est plus temps de se demander si le besoin existait réellement : Google qui craint à raison de perdre sa suprématie a commencé à transformer son moteur de recherche pour y intégrer progressivement les fonctions de l’IA.  


Enfin il est probable qu’utiliser l’IA fera progressivement disparaitre les métiers qui consistent à regrouper, trier, classer et récapituler des données. Cependant pour satisfaire la formidable voracité de l'IA en électricité, les vieilles centrales nucléaires et à charbon commencent à renaitre, avec leurs besoins en main-d'œuvre. La nature est bien faite.


***

Concluons : en complément de l'examen de la littérature sur le sujet, Art Recognition dit avoir décomposé et analysé des reproductions en haute résolution des tableaux de chaque peintre, et des peintres proches ou contemporains, et en avoir déduit leur style, leur manière, leur technique ; déduction dit-elle exempte des travers et de la subjectivité de toute expertise humaine. 

Admettons, mais la base de données parait tout de même un peu mince pour des statistiques raisonnables et le résultat n’aura jamais la force probante d’une analyse physico-chimique des couches et des pigments. Par ailleurs est-on certain que les biais qui faussent habituellement tout jugement humain s’évaporent par miracle quand on les décompose en éléments minuscules dans une base de données ? Les filtres et règles de conformité empilés pour que les IA restent bienpensantes semblent démontrer le contraire.  

Finalement les réponses de l'IA sur l’authenticité des tableaux n'ont fait que confirmer pour Rembrandt, le jugement tiède des expertises à son endroit, et pour Rubens, la virulence des argumentations contestataires et la légèreté des réfutations officielles. La National Gallery dit qu'elle attend depuis 2021, pour répliquer, le rapport définitif et détaillé d’Art Recognition.


Un peu de bruit pour rien, mais qui nous aura donné l'occasion d'étudier de plus près le nouveau mirage que s'est inventé notre civilisation pour ne pas voir le chaos où elle se précipite.


Et si on nous fait remarquer, à la lecture de ce tableau des bienfaits de l’IA, qu’elle promet toutefois des avancées scientifiques notables, on rétorquera que ça serait bien la moindre des choses quand on réalise les pluies de milliards qui arrosent ces domaines bénis de nos dieux où l’IA n’est après tout qu'une nouvelle méthode d’analyse des données, d'autant plus fragile qu'elle sera performante. 



Mise à jour du 10.03.2025 : décidément les surprises pleuvent comme les milliards dans ce monde merveilleux de l'intelligence artificielle. Quand une voiture autonome devra décider entre percuter un mur et finir à la casse ou percuter un être humain et s'en sortir avec un passage dans une laverie automatique, quel sera son choix, à votre avis ? Cet article du 9 mars de Courrier international contient peut-être la réponse. 


mardi 26 mars 2024

La vie des cimetières (112)

Malaga, cimetière anglican. Sur une tombe abandonnée de longue date, l'épitaphe nous renseigne "Il n'est pas perdu, il nous a devancés". 


Où vont les morts ? Que deviennent-ils une fois rangés dans ces boites enfouies sous la terre ?

Nombreux se posent encore la question. Beaucoup ont la réponse. Pour certains, les morts vivraient à nouveau, mais dans un autre monde, un autre état du monde, une autre dimension. Pour d’autres, les cimetières ne seraient que les lieux de passage où s’effectuent les formalités de la décomposition, plus ou moins longue en fonction des capacités du sujet à résister aux bactéries et aux insectes.

Soit. On aimerait alors des preuves, des chiffres.
Dans les cas de doute toute personne sensée se tourne vers la méthode scientifique. 

Or David Elbaz est un astrophysicien qui écrit des livres de popularisation scientifique, et dans un beau livre écrit en 2021, "La plus belle ruse de la lumière", il présente, parmi les grands thèmes de la science, les chiffres de la disparition de chaque être humain.
On peut lui faire confiance, car son livre traite des questions les plus fondamentales, jugez-en à son sous-titre "Et si l'univers avait un sens…", les points de suspension suggérant qu’il en sait un bout sur la question et qu’il va nous le révéler… si on achète son livre.

Et on y apprend en effet que lorsqu’on meurt, les atomes de matière qui nous constituent, au nombre impensable de 3,6 fois 10 puissance 28 nucléons (protons ou neutrons), tous quasiment éternels, retournent dans le désordre à la nature d’où ils viennent, et participeront à la constitution d’autres organismes à venir à la surface de la Terre, dans une proportion de 10 millions de nucléons par organisme. C’est le facteur de dilution précise l’astrophysicien, sûr de ses calculs. 
Ainsi chacun de nous contiendrait 10 millions de nucléons ayant appartenu à Platon. Oui, c’est désagréable, convenons-en, mais on se consolera en pensant qu’ils sont délayés parmi les nucléons de Lucrèce, de Spinoza ou plus récemment de Clément Rosset, si ces derniers ont eu le temps de parvenir jusqu’à nous.
M. Elbaz quant à lui préfère penser aux 10 millions de nucléons hérités du corps de Cléopâtre, mais au risque de rafraichir son enthousiasme sensuel, ça ne représente jamais que le cent-mille-milliardième d’un grain de sable.

On sait par ailleurs, par l’encyclopédie Wikipedia, qu’auraient vécu approximativement 100 milliards d’être humains (sapiens) depuis les débuts de l’humanité, dont 8 milliards précisément sont encore vivants. Parmi les 92 milliards disparus, si on estime à 12 milliards - sans avoir aucune idée de la façon de les calculer - ceux en cours de décomposition dont les nucléons ne nous sont pas encore parvenus, il resterait 80 milliards d’individus parfaitement recyclés. 
Ainsi - en appliquant le taux de dilution de M. Elbaz - chacun de nous, vivants, hébergerait 10 millions de nucléons de chacun des 80 milliards d’anciens humains, soit deux cent-milliardièmes de l’ensemble de nos atomes, ou pour être plus clair environ le millième d’un grain de sable.
 
C’est vertigineux, non ?
On voulait des preuves chiffrées et la science les avait !

Le livre de M. Elbaz débute par une belle anecdote, une parabole. 
Dans le bois qu'il traverse pour aller au bureau, l’auteur voit tomber une feuille morte qui s’immobilise soudainement dans l’air, sans atteindre le sol. On sent alors le savant attiré vers l'irrationnel, au bord de la tentation mystique. Mais on l'attend pour une réunion. Il ne succombe pas et change seulement d’angle de vue.
La feuille était posée sur une toile d’araignée presque invisible.


Londres, aigrettes de pissenlit (dandelion) au cimetière d'Abney park. On pense fatalement aux pissenlits que les morts mangent par la racine dans la chanson de Ricet Barrier (n°81 p.97).

mardi 20 septembre 2022

Améliorons les chefs-d'œuvre (24)

S’il a effacé l’étagère de cruches derrière la tête de la Femme versant du lait, le minutieux Vermeer a laissé dans le mur les traces de clous.

Le Rijksmuseum, premier musée d’art d’Amsterdam, ouvre dans 4 mois la plus grande exposition Vermeer jamais réalisée, qui réunira 27 des 34 tableaux généralement acceptés dans le catalogue du peintre. "Ce sera la première et la dernière fois que le public pourra voir 27* Vermeer réunis" avertit M. Dibbits, directeur du musée, qui a déjà ouvert la vente des billets, à 1,11€ euro par tableau, mais le tarif inclut, après l’exposition, la visite des collections permanentes.

La rétrospective de 1996 au Mauritshuis de La Haye en montrait 23, et l’exposition lamentablement organisée en 2017 par le Louvre, seulement 12.

C’est l’occasion pour le musée de remettre une nouvelle fois sur la table d’opération les tableaux qu’il détient, dont la fameuse Femme versant du lait (qu’on appelle parfois impertinemment Laitière, voire yaourtière dans l’industrie agroalimentaire). 

Pour tenter de comprendre le savoir-faire si particulier du peintre, les experts ne cessent de l’éplucher avec des outils toujours plus modernes et indiscrets, et d’inventer à chaque examen un nouveau mystère que personne ne cherchait et qui trouve ainsi au même instant sa propre révélation. Les mots mystère, secret, révélation et découverte sont les moteurs de toute promotion bien pensée. 

Sous l’influence d'une lubie de l’authenticité, et parce que ces spécialistes pensent connaitre les intentions d'un peintre mort et oublié depuis 350 ans, au lieu de se contenter de remplacer un vernis un peu sombre, ils se sont mis à transformer ses tableaux, ajouter des personnages, y refaire la décoration à leur propre gout, sous prétexte que d’autres avant eux l’auraient fait au mépris de ce qu’ils estiment aujourd’hui avoir été l’inspiration originale du peintre. 

Dans le cas de la Femme lisant une lettre du musée de Dresde, persuadés que le tableau peint au fond de la pièce avait été masqué après la mort du peintre (donc sans son consentement), les experts ont restauré le Cupidon grassouillet et allégorique caché dans le mur, éliminé ainsi tout doute sur le contenu de la lettre, et surchargé le fond du tableau (ce que Vermeer, il est vrai, faisait généralement).
Dans leur élan, les experts de Dresde ont même proposé à ceux de Berlin, qui hébergent un des rares murs restés libres dans les tableaux de Vermeer, de les aider à faire réapparaitre la carte géographique dont on sait, par la radiographie, qu’elle ornait ce mur dans l’idée originale de Vermeer. 
Prudemment, Berlin a répondu que la carte n’était certainement qu’une esquisse effacée par le peintre (de son vivant, donc). 

Or cette année, en prévision de la grande rétrospective en 2023, et au moyen de la réflectance infrarouge à courte longueur d’onde (c’est nouveau, c’est militaire dit l’AFP), l’expertise vient de révéler très clairement les repentirs que recouvre le mur blanc derrière la dame versant du lait et au sol au fond de la pièce, et qui en deviennent ainsi terriblement énigmatiques. En réalité on en connaissait l’existence, on les distingue à l’œil nu (au séchage les repentirs ressortent toujours).
Mais cette technique sophistiquée a dévoilé avec précision que le peintre avait prévu, derrière la petite chaufferette pour pieds, un grande panière de séchage du linge, et sur le mur derrière la tête de la dame, une longue étagère et des cruches suspendues.
Et le procédé technique est si puissant que M. le directeur du musée, lyrique, a distinctement entendu les paroles du peintre devant son tableau : "Après réflexion, Vermeer s'est dit - cela fait une composition trop chargée, je vais la repeindre" a-t-il déclaré. 

On remarquera donc qu’en 2022, à Amsterdam, les motivations stylistiques attribuées au peintre sont à l'exact opposé de ses intentions profondes imaginées à Dresde en 2019. Aujourd’hui, le peintre chercherait à éviter l’atmosphère intimiste et confinée, surchargée d’objets, et aspirerait à la monumentalité, à l’épure.

On ne se plaindra pas de cette interprétation. Il ne reste que 2 ou 3 intérieurs de Vermeer dont le mur du fond encore vide renforce (pour un œil moderne) la présence palpable du personnage dans la pièce, l’isole dans l’espace sans le noyer au milieu d’un assemblage d’ornements et de bibelots.


Le type d’étagère que Vermeer prévoyait derrière la dame versant du lait (modèle réduit du Rijksmuseum).

dimanche 14 novembre 2021

Les grandes questions du siècle (1)

Aujourd’hui, la réponse à la question « peut-on rire de tout ? »

Bien que Daniel Goossens ait répondu définitivement à cette question, on trouve encore des penseurs pour proposer leur point de vue, comme l'avait fait vers 1900 ce fameux philosophe français, Henri Bergson, en 55 000 mots dont aucun n’est réellement rigolo, et comme ce monsieur Boris Cyrulnik qui avance dans les médias populaires que personne ne peut rire le jour d’un enterrement, et qui l’interdit presque. C’est qu’il n’a rien retenu des films de Jacques Tati, notamment Les vacances de monsieur Hulot.


N’insistons pas et revenons à Daniel Goossens.
Auteur de bandes dessinées décapantes et désopilantes, mais scientifiques, où il se moque essentiellement des ambitions spirituelles de l’être humain (Georges et Louis écrivains, Sacré comique, Voyage au bout de la Lune, La vie d’Einstein, Laisse autant le vent emporter tout), Daniel Goossens ne respecte pas grand chose, reconnaissons-le, même pas l'intelligence artificielle, c'est dire (écoutez cet entretien de 19 minutes).
Si bien que nombreux, débordés par son art de la dérision, le qualifient d’humour absurde, comme ils l'avaient fait en leur temps des Shadoks de Jacques Rouxel, ce qui est bien pratique pour ne plus avoir à y réfléchir. 

Or voici la réponse sage et pondérée que donna un jour ce grand homme à cette grande question posée par un journaliste grandement inspiré :

« Peut-on rire de tout ? Non. Il y a des limites. La plus connue est celle de la loi de la gravitation universelle. On ne peut pas en rire. Ça ne sert à rien. La grande majorité est d'accord à ce sujet. Quelques grands penseurs y arrivent encore peut-être, mais le commun des mortels a renoncé. En fait, il faut se résigner, les sujets dont on peut rire forment une liste restreinte : les croyances, les convictions intimes, la générosité, la politesse, l'intelligence, la gentillesse et la beauté. »
(La source de cette citation immémoriale, généralement tronquée de sa dernière phrase, demeure inconnue. Toute information sera bienvenue).

jeudi 14 octobre 2021

Nouvelle pas fraiche

Saviez-vous que Nikita Mandryka, l’immortel auteur des bandes dessinées du Concombre masqué, est mort entre le 13 et le 14 juin dernier ?
Les médias n’en ont pas fait un foin. Il ne sera probablement pas enterré au Panthéon ; on n’y met pas les libertaires. Il avait reçu fin 2019, à 79 ans, le Grand prix Töpffer de la ville de Genève pour l'ensemble de son œuvre, juste à temps.

Depuis plus de 20 ans il publiait régulièrement et gratuitement des fables légumineuses sur son site, peu visité. 
Il y publiait depuis 2003 une lettre d’information potagère vaguement mensuelle, puis annuelle (environ), pleine d’esprit et de dessins.
Il y vendait aussi des cartes postales originales en couleurs peintes à la main pour 50 euros (les prix avaient doublé il y a peu).

Il faisait tout lui-même. Que va devenir tout cela ? Disparaitre aussi, vraisemblablement, comme se dissolvent les liens sur internet.

Alors si vous aimez, visitez son site biscornu sans trop attendre, et récoltez tout ce que vous pouvez, pour le sauvegarder et le replanter ailleurs.


Un des derniers dessins de Mandryka paru dans son dernier fanzine fait main « Cosmic Stories » n°1 en novembre 2019, avec une jolie faute d'accord sur la première de couverture (édition des 40 amis du concombre, numérotée sur 100).

mercredi 22 septembre 2021

Améliorons les chefs-d'œuvre (20)

Vers la fin du 18ème siècle, et au début du suivant, David (Jacques-Louis) était le plus grand peintre de France, au moins relativement à la surface peinte exposée. Militant forcené du retour au modèle antique, celui de l’empire romain, adepte d'un classicisme monumental, il était à son tour un modèle pour nombre de peintres formés dans son atelier. 

À peu près au même moment et au même endroit, Antoine de Lavoisier faisait perfectionner la balance de précision et quelques outils de mesure et, par des expériences minutieuses sur des gaz et d’autres corps, démontrait qu’ils étaient tous décomposables en éléments simples dans des proportions déterminées et constantes. C’est la loi de conservation de la masse des éléments après transformation, et la véritable invention de la chimie scientifique. 

David, membre de l’Académie royale de peinture et sculpture, soucieux de diffuser ses idéaux, qu’il pensait progressistes, mais aussi de bien vivre de sa peinture, faisait parfois des portraits mondains de l’aristocratie et de la bourgeoisie, pour se reposer de ses grandes tartines moralisatrices et pseudo-historiques. 
C’est ainsi qu’il rencontra les Lavoisier et en fit un beau portrait en 1788. Lavoisier, alors fermier général, conseiller ministériel, régisseur des poudres, était un scientifique fameux. Il finançait ses expériences et son train de vie en contrôlant et percevant les impôts à Paris pour Louis 16.

Au centre du portrait (voir ci-dessous), debout et en pleine lumière, dans une grande robe blanche ornée de rubans rouges et coiffée d’un extravagant chapeau noir à plume orné de fleurs et d’un gros nœud vermillon, madame Lavoisier regarde rêveusement vers le spectateur. Elle s’appuie négligemment sur l’épaule de son mari assis en partie dans son ombre, vêtu d’un habit à boutons dorés et d’une grande écharpe rouge, et qui la regarde presque affectueusement, surpris à écrire, sur un bureau de style au décor de bronze doré. 
Au fond, une grande bibliothèque est remplie de gros dossiers reliés.


À droite sur le bureau, la trace d’un globe et de feuilles de papier déroulées qui renseignaient peut-être sur l’identité du couple... 
Arrêtons la plaisanterie ! Vous ne retrouvez pas tous ces détails sur l’illustration. Pas de chapeau rouge, pas de bibliothèque, pas de boutons dorés… C'est normal, ils n’y sont plus. 
Ils ont été repeints par David, recouverts par une grande nappe rouge, un mur gris, des rubans bleus, des appareils scientifiques en verre.
Le Metropolitan museum of art héberge le tableau à New York depuis 40 ans, et ne s’en est aperçu qu'en 2019 en cherchant à remplacer le vernis vieillissant. Insoupçonnée depuis deux siècles, la dissimulation était presque parfaite, l’intégration des retouches faite avec des ingrédients chimiques couvrants et stables.

Signé en 1788, le tableau devait être présenté au Salon de 1789. Mais exposer le portrait d’un collecteur d’impôt représentant le pouvoir royal, et régisseur des poudres, sujet explosif en été 1789, n’était peut-être pas opportun. Il fut décidé de ne pas le montrer. 

On ne sait pas réellement à quel moment le fermier général et sa femme, coiffée et décorée à la mode, furent métamorphosés en un savant émérite couvé par une muse bienveillante. L’étude du Metropolitan museum « suppose prudemment », sans certitude, qu’au paiement du tableau, en décembre 1788, les modifications étaient déjà effectuées. Le « blanchiment » aurait alors répondu à une demande de Lavoisier, plus qu'à un repentir du peintre. 
C’est plausible ; en 1788, moins d’un an avant les États généraux qui deviendront Assemblée constituante, la contestation d'un pouvoir royal quasi absolu enflait un peu partout dans les corps de l’État, et de mauvaises récoltes mal gérées avaient provoqué de nombreuses révoltes populaires. 
Mais il est plausible aussi, et peut-être plus réaliste, que la transformation ait été faite entre 1790 et 1793, ce qui justifierait mieux son absence au Salon de 1789. 

Pendant ces quatre années, Lavoisier poursuivra ses expériences et collaborera activement aux comités de finances du gouvernement et à la création du système métrique. 
David, zélé politique, travaillera à la suppression de toutes les Académies et élucubrera des projets de tableaux de plus en plus vastes (le Serment du Jeu de paume devait faire 70 mètres carrés). Patriote convaincu, député en 1792, il sera nommé en 1793 président de la section des interrogatoires du Comité de sûreté générale. Il n’aura alors plus beaucoup de temps à consacrer à la peinture, organisera la propagande révolutionnaire et les grandioses fêtes de l’Être suprême où l’on brulait notamment des effigies de l’Athéisme, et validera les listes de comparution devant le tribunal de la Terreur. 

Dans ces longues listes d'accusés, on trouvait les noms de certains de ses amis, comme l'ancien fermier général Antoine (de) Lavoisier dont le corps sera séparé en deux parties inégales le 8 mai 1794. Il n'est pas prouvé que l'expérience aurait été faite afin de vérifier, en vertu du principe de conservation, que la masse additionnée des deux parties valait exactement le poids du savant avant décollation.

Dans le volume 5 de ses réflexions sur l’évolution (La foire aux dinosaures), le paléontologue Stephen Jay Gould place Lavoisier « parmi les 6 plus grands génies de tous les temps », et il cite, dans le chapitre 24 qu’il lui consacre, la dernière lettre à son cousin : « J’ai eu une assez longue vie, qui fut par-dessus tout heureuse, et je pense qu’on se rappellera de moi avec quelques regrets, et peut-être laisserai-je une certaine réputation derrière moi. Que demander de plus ? Les événements dans lesquels je me trouve impliqué vont probablement m’épargner les troubles du grand âge. Je vais mourir en pleine possession de mes facultés. »

Le tableau du couple Lavoisier amélioré par David restera chez les descendants jusqu’en 1924, quand il entrera dans la famille Rockefeller, puis au Metropolitan museum of art en 1977.