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mercredi 6 mars 2024

Améliorons les chefs-d’œuvre (29, Van Eyck)

Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, peint dans une scène religieuse traditionnelle par Jan Van Eyck vers 1440. Le panneau est présenté ici en alternance avant et après sa résurrection par les soins des restauratrices du musée du Louvre en 2023.

Qu'est-ce qui a enfin décidé le musée du Louvre à réaliser le détartrage d’un de ses tableaux les plus précieux ? 

Peut-être l’audace exemplaire de ce petit pays, la Belgique, qui s’est lancée voilà déjà 14 ans dans la restauration du trésor de l’art occidental, les 25 m² du polyptyque de l’Agneau mystique du même Van Eyck, opération qui ne sera terminée qu’en 2032, à temps pour le 600ème anniversaire de l’œuvre (ne croyez pas les dates de 2017, puis de 2026 annoncées, on en parlait déjà ici et ). 

Peut-être aussi la comparaison avec l’état de propreté des Van Eyck des autres musées, comme on peut le constater depuis que le projet CloserToVanEyck diffuse cette carte des Van Eyck du monde en très haute définition.


On avait fini par oublier que le Louvre détenait, derrière une couche de vernis crasseux sans l’avoir jamais débarbouillé en 223 ans (depuis la saisie révolutionnaire du tableau), un des chefs-d’œuvre du magicien flamand, le seul Van Eyck en France.


Maintenant restauré, le musée est sur le point d'en faire une exposition-dossier, Revoir Van Eyck, du 20 mars au 17 juin 2024 dans la salle de la Chapelle (pour mémoire, c’est ici qu’une partie de l’exposition des chefs-d’œuvre du Capodimonte a été annulée fin 2023 pour des fuites d’eau). 

Nous découvrirons donc bientôt comme neuve, si tout va bien, cette merveille que le Louvre dit ingénument "étonnament méconnue".  


Et pour "Aller plus loin" sur le sujet, comme on dit dans les articles promotionnels, eh bien il n’y a rien. 

Le catalogue de l’exposition n’est pas disponible pour l’instant. La base de donnée du musée et la boutique proposent toujours la vieille reproduction glauque avant lessivage. Aucune image sérieuse du tableau restauré n’est diffusée publiquement par le Louvre. On ne corrigera décidément jamais le plus grand musée de l’Univers, toujours fidèle à ses petites habitudes mesquines. 

La presse a droit à des reproductions acceptables des principaux prêts des musées étrangers à cette occasion, de Van Eyck la carte postale de Philadelphie, l'Annonciation de Washington, la Vierge de Francfort, et le Petrus Christus, le Bosch, le Campin, le Weyden etc, mais on ne lui a consenti qu’une copie terne et de taille réduite de l'objet de l'exposition.


Alors Ce Glob est Platpour satisfaire son innombrable lectorat gratuit, a compromis ses plus hautes relations pour produire ici discrètement une bonne reproduction du chef-d’œuvre restauré (5000 pixels, 2,5 fois les dimensions du panneau original de 62cm de large).

Elle n’a pas encore la précision de CloserToVanEyck, mais, si ce n’est pas un fake créé par l’intelligence artificielle et fourni par la mafia russe, la beauté du travail des restauratrices démontre qu’il n’est peut-être pas indispensable à un grand musée qui cherche à accumuler les chefs-d’œuvre, de dépenser en achats de fraises des fortunes qui ne lui appartiennent pas (80 à 90% des dons sont défiscalisés donc payés par le contribuable), quand il lui suffit de faire de temps en temps les vitres, les chromes et la poussière dans sa propre collection.


Mise à jour du 03.11.2024 : le Louvre a furtivement confié une reproduction du panneau restauré en très haute définition au projet CloserToVanEyck, puisqu'on la trouve aujourd'hui sur ce fabuleux site. Le cliché est sous-exposé comparé à l'image avant restauration, mais il est réellement immense en mégapixels. Et le projet à réussi l'exploit d'obtenir du Louvre des rapports de restauration qu'il met en partage.

mardi 28 novembre 2023

Encore un petit vert...

Le vert Lamorinière au milieu de la gamme des verts de la maison Blockx.

Qui a un jour appuyé sur des tubes de peinture débouchés et fait des mélanges de couleurs sait que le tube de vert est inutile (comme l’orange et le violet) et qu’on obtient tous les verts imaginables en mélangeant, superposant ou juxtaposant essentiellement du jaune et du bleu.
 
D’ailleurs l’artiste parcimonieux et méfiant n’achète pas de tube de vert. Il porte malheur* et rend malade. Les pigments utilisés pour confectionner les verts, à base de cuivre voire d’arsenic, ont longtemps été dangereux et instables - on ne compte plus les tableaux de paysage dont le feuillage est devenu une bouillie brune ou grise.

* Au bout de ce lien, en bas d’un court et instructif récapitulatif sur les inconvénients du vert vous trouverez une captivante conférence (65min.) de l’inévitable Michel Pastoureau sur l’histoire du vert dans la peinture. Il déplore l’état lamentable des tableaux de Delacroix et de Constable et en accuse le mélange de mauvais jaunes avec de piètres bleus, mais il oublie que les tableaux d’autres peintres contemporains plus rigoureux qui utilisaient alors les mêmes matériaux, Ingres par exemple, n’ont pas subi ces ravages. C’est que la persistance des couleurs et des matières dépend pour une grande part des bonnes pratiques du peintre, notamment de l’emploi réfléchi des liants et de l’observation des temps de séchage.

Depuis, la chimie et la peinture en tube se sont nettement améliorées, et les fabricants de couleurs proposent maintenant d’opulentes gammes de nuances de vert, lumineuses, persistantes, siccatives et inoffensives, disent-ils.
Au moins simplifient-elles sur l’instant la vie du peintre de plein air, qui a rarement le loisir de fignoler mélanges et superpositions et n’a que le temps de déposer furtivement ses touches de couleurs entre deux averses passagères, les nuées de moucherons et la poussière soulevée par les rafales de vent.

Pour ajuster la chimie de leurs verts les marchands de couleurs vont jusqu’à s’acoquiner avec des peintres professionnels, et leur rendent parfois hommage en octroyant leur nom à un pigment. C’est ainsi que dans les années 1860, vers Anvers, le chimiste Jacques Blockx et le peintre François Lamorinière concoctèrent un "vert Lamorinière".

Lamorinière était alors un peintre paysagiste exclusivement et méticuleusement consacré aux arbres, déjà Chevalier de l’ordre de Léopold, et apprécié, pour ses teintes raffinées, par le Léopold suivant, fils du Léopold précédent, qui deviendra également roi des Belges, et propriétaire du Congo et de tous ses habitants. 
Blockx deviendra une marque renommée de produits de qualité pour artistes.

Personne n’aura sans doute compté le nombre d’arbres peints minutieusement par Lamorinière, de ses débuts autour de 1850 à son dernier tableau, vers 1898, quand il devenait aveugle. On en contemplera dans les musées de Bruxelles, Gand et surtout au Kmska d’Anvers (Forêt de lapins sapins, Forêt près de Schilde, Forêt sur l’ile de Walcheren, Marais sans aucun arbre - un moment de déprime du peintre, manifestement).

Valentina Sarafian, à Bruges, vend actuellement un bosquet d'arbres particulièrement échevelés, dont on dénombre une bonne centaine, peints sur un panneau d’acajou de plus d’un mètre (avec un chasseur, discret, pour l’échelle). 
Encadré, signé Fçois Lamorinière, daté de 1874 et authentifié au dos, le tableau contient certainement une bonne dose de vert Lamorinière, qui aura donc traversé déjà 150 ans sans dommages.

Le petit bois peint sur un panneau de bois par Lamorinière avec du vert Lamorinière, en vente chez Valentina Sarafian à Bruges.

mercredi 4 juillet 2018

Tout n'est pas désespéré

Est-il spectacle plus réjouissant que celui de gens simples, éparpillés, démunis, terrassés par les mesures aveugles de fonctionnaires zélés qui exécutent une décision arbitraire, motivée par le pouvoir ou l'enrichissement de politiciens soudoyés par des entreprises privées, quand ces gens se regroupent clandestinement, résistent par des sabotages taquins, et obtiennent, avec bravoure mais bonhommie, l'abandon d’un projet dévastateur ?

C'est un plaisir extrêmement rare (il faut déjà avoir réussi à lire cette phrase indigeste sans sourciller).

« La bataille de l’Eau Noire » (2015), de Benjamin Hennot, plus qu’un documentaire, est un film humaniste, libertaire et euphorisant, qui fait le récit, par le témoignage de ses principaux acteurs, de la résistance des villages belges de la région de Couvin, afin d’empêcher la construction d’un barrage dans la vallée de l’Eau noire, en 1978.
Le sujet peut sembler rébarbatif. C’est une jubilation permanente.
Téléchargez-le pour 8 euros sur le site de la coopérative audiovisuelle « Les Mutins de Pangée », et savourez-le entre amis. Il est médicalement conseillé contre toutes les formes de mélancolie, les neurasthénies les plus tenaces et devrait être bientôt remboursé par la Sécurité sociale.

Et vous réaliserez une bonne action, car il est temps de redonner espoir et courage aux luttes actuelles qui s’embourbent en France sous la violence des autorités, comme à Notre-Dame-des-Landes, ou sur le plateau de Bure, en Lorraine. Là, de minables technocrates prétendent se mesurer à l’éternité en projetant, à l’aide de l’armée et des forces de l’ordre, d’escamoter des dizaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs sous un petit bois communal, et pour des millénaires.

Le Bois Lejuc, près de Bure et Mandres-en-Barrois en Lorraine, avant qu'il ne soit repris par les forces de l'ordre. Il se trouve à 30 km de Domrémy-la-Pucelle. C’est dire si l’endroit était destiné à devenir historique, définitivement cette fois-ci.

Pour exemple, voici un épisode récent de la Bataille biblique du Bois Lejuc, raconté par la Fondation BLE Lorraine le 17.08.2017
Le conseil municipal de Mandres-en-Barrois a voté le 18 mai dernier sous haute tension la cession du Bois Lejuc à l’Agence Nationale de gestion des Déchets Radioactifs (ANDRA) pour accueillir le projet d’enfouissement de déchets nucléaires CIGEO. La cession de ce terrain de près de 220 hectares avait déjà été actée en conseil municipal en juillet 2015 de manière rocambolesque avant d’être invalidée par le Tribunal Administratif de Nancy le 28 février 2017 pour vice de forme. Ce dernier avait en effet été saisi par des riverains. La commune avait quatre mois pour régulariser la situation. Une centaine d’antinucléaires avaient fait le déplacement pour empêcher la tenue de ce second vote et dénoncer la « mascarade démocratique » ayant lieu dans ce village de 120 habitants, où des gendarmes mobiles avaient été mobilisés en nombre. Arrivés à la mairie peu avant vingt heures, les onze élus de Mandres ont donc adopté la cession du Bois Lejuc contre un autre bois propriété de l’ANDRA par six voix pour et cinq contre. Quelques jours après le vote, 35 habitants de la commune ont décidé d’attaquer la décision du conseil municipal qui n’a selon eux « aucune légitimité ». Ils dénoncent en effet le fait que « parmi les six élus ayant voté pour l’échange avec l’ANDRA, plusieurs conflits d’intérêts sont avérés. Certains ont des membres de leur famille qui travaillent pour l’ANDRA, tandis que d’autres ont obtenu des terres ou des baux de chasse ». Ces citoyens lorrains veulent également mettre en évidence le « système clientéliste qui écrase les élus et les rend dépendants ». Ils rappellent également la présence massive des gendarmes, plus nombreux que les habitants, le jour du vote, « vécue comme une pression sur la population rurale ».

lundi 12 mars 2018

Et encore un scandale scandaleux

Il faut s’y habituer, et accepter le fait qu’une proportion non négligeable des tableaux admirés dans les expositions ou les musées sont des faux, surtout la peinture moderne, depuis la deuxième moitié du 19ème siècle, qui est facile à contrefaire. « Faux » signifie en fait qu’ils ne sont pas attribués, sciemment ou non, à ceux qui les ont réellement peints.

Et à ce propos, la directrice du musée de Gand en Belgique, très riche en peintures flamandes, n’est pas vernie. À peine prenait-elle ses fonctions en 2014, que l’aréopage d’experts réunis pour le 500ème anniversaire de la mort de Jérôme Bosch déclassait le tableau fétiche du musée, sa « Joconde », le célèbre Portement de croix, et le confinait au rang de « travail d’un épigone de Bosch ». Ce mot cruel, épigone, était tellement vexant que le musée, appuyé par une autre école d’experts, décidait de ne pas corriger l’étiquette qui commente le tableau.

Fut-ce l’évènement déclencheur qui incita la dame à défier depuis toutes les expertises, et l’entraina dans la spirale infernale d’une fuite en avant sans fond, jusqu’à la conduire au pinacle de l’opprobre ? En bref, la directrice vient d’être suspendue de son poste par la ville de Gand. Il faut admettre qu’elle n’avait pas lésiné.

Conservatrice de la Biennale de Moscou en 2013, spécialiste en art contemporain, elle avait organisé fin 2017 dans son musée l’exposition de 24 tableaux et sculptures rares de « l’avant-garde russe (Malevitch, Kandinsky, Larionov…) »
Les œuvres appartenaient à un milliardaire russe fraichement émigré en Belgique et dont la collection était déjà mêlée à plusieurs affaires actuellement en justice ; une exposition à Tours en 2009, fermée et saisie avec mise en examen de l’expert et organisateur pour contrefaçons diverses, une autre affaire à Wiesbaden en 2013, une enquête autour d’un trafic de faux dans une galerie moscovite, une accusation de falsification d’un catalogue du musée de Kharkov.

En janvier 2018, une quinzaine d’historiens et marchands d’art donnaient l’alarme par une lettre ouverte, résumée ainsi par le directeur du musée d’art contemporain d’Anvers « Ces pièces majeures, cataloguées nulle part, doivent susciter le doute, tant l’avant-garde russe est un domaine peu ordonné. »
Le scandale s’amplifiant, les tableaux et sculptures étaient retirés fin janvier et le ministère de la Culture nommait un comité d’experts pour les authentifier. Le comité démissionnait illico en raison, semble-t-il, des conditions imposées par le collectionneur, qui avait dénoncé le contrat de prêt et aurait fait enlever les œuvres fin février.
La directrice suspendue du musée, également « conseillère scientifique » du milliardaire, se réfugiait derrière la confidentialité des informations sur l’authenticité, fournies par le collectionneur même, et affirmait avoir consulté deux expertes de l’art russe pour organiser l’exhibition. Mais dans sa confusion, tête de linotte, elle avait oublié de les prévenir. Lesdites expertes ont démenti.

Tout cela est regrettable, le tableau de Kandinsky, entre autres, avait un air bien décoratif avec toutes ses couleurs pimpantes. Et puis une exposition de plusieurs mois dans ce musée à la réputation internationale en aurait affermi le pédigrée, un grand pas vers l’authenticité.


On ne se rend jamais bien compte comme il est laborieux et délicat de réaliser un beau Kandinsky original. On peut considérer celui-ci en illustration comme assez réussi, et même, si son expertise scientifique est un jour pratiquée, peut-il se révéler peint par Kandinsky en personne, ou au moins, ne soyons pas trop gourmand, par un contemporain proche. Pour l’instant il fait l’objet de sérieuses suspicions dans l’affaire du musée de Gand.

Laissons au lecteur fidèle et pointilleux le soin de constater la tendance de ce blog à parler de plus en plus souvent des fraudes retentissantes, comme dans la meilleure presse à scandale. Mais on ne peut pas oublier que c’est au cœur du musée de Gand, dans un grand atelier vitré, que se poursuit sous les yeux du public, depuis 2012 et jusqu’à fin 2019, l’une des opérations les plus périlleuses de l’histoire de la peinture, le ravalement, pardon, la restauration du prodigieux polyptyque de l’Agneau mystique de Van Eyck.

dimanche 14 juin 2015

Nuages (36)




Bruxelles avant l'orage, Place de l'Albertine et Hôtel de ville, 5 juin 2015.

dimanche 9 novembre 2014

Émile Claus, peintre flamand

Comme la plupart des peintres de son époque qui inventeront plus tard l’impressionnisme ou ses courants succédanés, Émile Claus (1849-1924) apprend d’abord à peindre des sujets académiques et sombres, réalistes et sociaux.
Dans les années 1880, quelques voyages, en Espagne, en Afrique, et à Paris où il découvre Monet et les courants impressionnistes, orienteront sa peinture vers le soleil et ses effets.

Émile Claus, Le pique-nique, 1887, collection du Palais royal, Bruxelles.

Après sa mort il sera presque oublié, malgré un succès notable en Belgique où il vivait au bord de la Lys, à Astène-Deinze non loin de Gand.

Émile Claus, Les patineurs, 1891, musée des beaux-arts, Gand.

Rarement exposé ou reproduit, il connait cependant depuis quelques temps un renouveau, comme son ami Le Sidaner. Le musée d’Orsay présente une ou deux toiles qu’il recelait depuis longtemps, et le musée des impressionnismes de Giverny a exposé récemment une belle série d’une dizaine de tableaux, dont voici trois.

Émile Claus, La levée des nasses, 1893, musée des beaux-arts, Ixelles.

dimanche 15 décembre 2013

Magritte en Bretagne



Y a-t-il frisson plus délicieux que de contempler le spectacle d'une nature dont les lois sont transgressées ?

Le peintre belge René Magritte s'en était fait une spécialité.
Sur ses toiles, d'une figuration sobre et distante, on peut voir la nuit s'étendre sur des villes dont le ciel reste parfaitement diurne, on peut voir des nuages prendre la forme d'instruments sophistiqués, des déchirures dans un paysage champêtre épousant des silhouettes d'hommes à chapeau melon, et toutes sortes de choses pesantes qui flottent sans gravité dans des ciels où moutonnent des cumulus épars, comme dans ce « Château des Pyrénées » peint en 1959.

Ça s'appelle le Surréalisme. La raison fait semblant de perdre le contrôle et c'est la conscience d'un décalage avec la réalité qui procure un vertige. On sait bien que ça n'est pas vrai.
Jusqu'au jour où flânant le long d'un quelconque littoral, le badaud découvre des panneaux énigmatiques mettant en garde contre une menace dont la nature n'est pas précisée « Danger, nombreuses victimes ».
Par exemple à Saint-Guénolé dans le Finistère (illustration ci-dessous), on dit que c'est ici l'endroit exact choisi par Magritte en 1959 pour peindre le Château des Pyrénées (la géographie n'était pas son point fort).

Mais depuis lors, l'influence du courant surréaliste faiblissant, l'énorme rocher a fini par s'effondrer ensevelissant un important groupe de touristes qui piqueniquaient au bord de l'eau.
Les Bigoudens racontent qu'ils entendent encore, quand le vent s'insinue entre les débris du rocher, des hurlements plaintifs.

samedi 10 août 2013

Jan Van Eyck, photographe



Le secrétaire du duc

Jan Van Eyck est un peintre invraisemblable tant sa vie a été romanesque.
Né vers 1390-1395 près de Liège (maintenant en Belgique), une fraternité stylistique certaine dans l'invention d'un réalisme méticuleux le rapprocherait de Robert Campin, son ainé d'une dizaine d'années alors actif à Tournai, mais on ne sait rien de sa formation. Peut-être a-t-il été instruit par son frère ainé, Hubert (c.1385-1426), peintre également.

Il apparait vers 1424 comme peintre à la cour de Jean 3 de Bavière. Puis de 1425 à sa mort en 1441, peintre, valet de chambre (secrétaire particulier) et diplomate secret du duc de Bourgogne. Chargé de missions confidentielles pour le duc, il se rend dans les grandes cours européennes d'où il rapporte, avec les réponses des personnalités qu'il visite, leur portait minutieusement peint.
C'est la guerre de cent ans. La peste noire vient d'exterminer la moitié de la population européenne et ceux qui ont survécu dans la région des Flandres sont français, bourguignons ou anglais au gré des alliances et des trahisons dynastiques. Jan Van Eyck monnaye son prestige et son art en installant un atelier à Bruges, où il arrondit sa rente ducale annuelle en exécutant des petits portraits raffinés de bourgeois flamands.
Pour la première fois un peintre signe ses œuvres (par exemple, Johannes de eyck fuit hic 1434 sur le portrait des Arnolfini). À Gand il termine, aidé de son atelier, un retable monumental qui avait été commencé par son frère Hubert, et qui devient dès son achèvement en 1432 un sommet de l'art occidental, symbole d'une révolution des styles et des techniques, le gigantesque polyptyque de l'agneau mystique aujourd'hui dans la cathédrale Saint Bavon de Gand.

Son utilisation inédite d'un mélange d'huile et de résine, comme liant, donne une telle transparence aux couleurs que la lumière et l'espace en deviennent palpables, et que les choses qu'il peint méticuleusement en deux dimensions acquièrent profondeur et vie.
Cinq siècles avant Nicéphore Niépce, il invente la photographie. Et aussi la réalité. Plus rien n'est idéalisé. Les figures bibliques s'incarnent dans des décors et des costumes contemporains. Les visages, les lieux, les plantes, ne sont plus que des représentations fidèles de la réalité quotidienne, peintes avec une précision d'entomologiste.

L'art de l'image en occident en sera bouleversé pour des siècles. Seul Caravage, 150 ans plus tard, parviendra à le perturber un peu en y introduisant les ténèbres.





Les tribulations du polyptyque

Depuis presque 600 ans le monumental retable de Gand a été convoité, démembré, mutilé, incendié, contrefait, enterré...

1521, le 10 avril, Albrecht Dürer le visite à Gand et en fait l'éloge dans son journal, particulièrement des figures d'Ève et d'Adam.
1566, le 19 aout, les protestants calvinistes défoncent la porte de la cathédrale pour réduire en cendres l'hérésie catholique. Mais le retable n'est plus là. Ils ignorent qu'il est enfermé en haut de la tour.
1628 et 1640, le retable échappe à des incendies.
1781, l'empereur Joseph 2 offensé par le réalisme des nus, Ève et Adam, fait enlever les deux panneaux.
1794, Napoléon fait voler les quatre panneaux centraux pour les exposer au Louvre.
1815, après Waterloo, Napoléon restitue les quatre panneaux volés.
1816, le diocèse de Gand vend six panneaux à un collectionneur anglais.
1821, le roi de Prusse Frédérick William 3 les achète en secret et les fait scier dans l'épaisseur afin de séparer les rectos des versos pour les juxtaposer. Ils ne mesurent alors plus qu'un centimètre.
1822, un incendie déforme et détériore certains panneaux, dont le central qui doit être partiellement repeint. Depuis, l'agneau mystique, au centre exact de l'immense composition, arbore quatre oreilles.
1860, Ève et Adam sont de retour, copies couvertes de pudiques peaux de bêtes.
1861, le diocèse de Gand sort Ève et Adam nus des réserves pour les vendre à l'état belge.
1914, les quatre panneaux centraux qui restaient à Gand sont cachés dans des maisons. Les allemands pourtant inquisiteurs ne les trouveront pas.
1923, le traité de Versailles oblige l'Allemagne à restituer les panneaux du roi de Prusse, Bruxelles restitue Ève et Adam. Ainsi le polyptyque est reconstitué et une gigantesque célébration officielle et tonitruante enfièvre alors les rues de Gand.
1934, le 10 avril, deux panneaux accolés sont volés par Arsène Goedertier. Il demande une rançon et prouve son méfait en abandonnant le panneau qui figure Jean Baptiste dans la consigne de la gare du nord à Bruxelles. Il meurt quelques mois plus tard en avouant son larcin mais sans révéler la cachette de l'autre panneau, qui représente (ironiquement) les juges intègres. On dit que le personnage en noir, vers le centre, était un autoportrait de Jan Van Eyck.
1940, devant la menace allemande, le retable fuit vers le Vatican, mais Mussolini et Hitler s'acoquinent. Le retable reste à Pau.
1942, finalement la France le donne à Göring, qui l'emporte en Bavière, dans un joli château.
1943, Pendant la guerre, Jef Van der Veken, restaurateur, peint une copie du panneau manquant. Un des portraits ressemblerait à Léopold 3, alors roi des Belges.
1945, le retable est retrouvé avec des milliers d'œuvres d'art, dans une mine de sel autrichienne, à Altaussee. Il est restitué à Gand.
2013, le panneau volé en 1934 est toujours manquant.




En attendant la résurrection

Aujourd'hui, près de 600 ans après sa réalisation, tout ce que les Flandres et la planète comptent comme compétences en médecine des peintures anciennes se retrouve au chevet du retable de chêne.
Car il est malade, le bois se déforme, le vernis a jauni, noirci, l’humidité, les millions de visiteurs.
Et avant de se lancer dans la périlleuse opération de restauration, qui devrait durer cinq ans (voir le dossier du projet au format PDF, avec la sidérante figure 6 qui montre l'effet du nettoyage d'un nuage), les années 2010 et 2011 ont été consacrées à le photographier dans toutes les longueurs d'onde.

Cette documentation iconographique est disponible sur un site Internet extraordinaire, à la navigation particulièrement agréable, où l'ensemble de l'immense polyptyque peut être contemplé jusqu'à un niveau de détails que Van Eyck n'aura jamais imaginé, jusqu'à dix fois la taille réelle.

***
Les illustrations proviennent, pour la signature de Jan Van Eyck, du site de la National gallery de Londres qui conserve le portrait des époux Arnolfini, et pour les anges chanteurs et les fleurs du site Closer To Van Eyck : rediscovering the Ghent altarpiece.

Mise à jour le 30.12.2021 : Depuis 2018 ou 2019 l'adresse du site Closer To Van Eyck, comprenant la restauration de la partie basse (l'agneau) du panneau central, a changé. On la trouvera dans cette chronique. L'ancien site avant restauration subsiste.

dimanche 25 octobre 2009

Nuages (18)

Jan Fabre, Totem (2004 Leuven)
Jan Fabre est un artiste belge actuel, provocateur polymorphe aux idées amusantes, connu pour ses chorégraphies symboliques, grandiloquentes et parfois choquantes. Il est très apprécié de la Reine des belges, Paola, qui ne manque pas non plus d'humour. Elle lui a commandé une création monumentale et l'a même décoré de l'ordre de la Couronne.

Jan Fabre, Totem (2004 Leuven)Longtemps, obsédé par les scarabées, Fabre a recouvert de millions de carapaces et d'élytres verts irisés tout ce qui lui passait sous la main. Cette hantise a vécu une sorte de couronnement, en 2004, avec l'érection du Totem, un scarabée bleu-vert de 3 mètres, piqué au sommet d'une aiguille verticale de plus de 20 mètres. Commandé par la vieille université de Louvain pour agrémenter l'austère place Ladeuze, il est censé figurer toute une théorie de pesants symboles, l'art, la science, la mort, la résurrection.

Jan Fabre, Totem (2004 Leuven)

Mais au-delà des métaphores fumeuses, le monstrueux coléoptère demeure, au centre de cette grande place bourgeoise lessivée par les averses septentrionales, au pays de Bosch, d'Ensor et de Magritte, une fabuleuse incongruité décorative épinglée au milieu des nuages.