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lundi 19 juin 2023

Invendus (4)

Il était impensable, dans un blog respectable surveillé par quasiment 30 lecteurs réguliers et quelques centaines de robots indexeurs, de publier une image du tableau dont il est question dans cette chronique - d’autant qu’une bonne part de la presse sur internet s’en est chargé - nous avons donc pris le parti de ne pas nous éloigner du thème, le nu féminin, tout en restant de bon gout et instructif pour la jeunesse.


Monsieur N. n’a pas de chance. À chaque tentative il aperçoit, à sa portée, le sommet qui finalement se dérobe.

On se souviendra peut-être qu’il était en 2018 l’inventeur (au sens juridique de celui qui découvre) d’un grand nombre d'objets des Arts incohérents datant des années 1880, trouvés dans une malle, dont des raretés comme le célèbre "Combat de nègres de nuit" de Bilhaud en 1882. Les experts du musée d’Orsay en étaient émus. Les autres l'étaient moins. En 2021 certaines des pièces étaient décrétées "trésor national". Des doutes subsistaient cependant (relatés ici). Le journal Libération en fit une enquête en 2022, qui redoubla les suspicions. Finalement le très informé Vincent Noce pense, dans la Gazette de Drouot cette semaine, que monsieur N. pourra, à l’échéance de l’interdiction d’exportation fin 2023, rempocher ses trouvailles et tenter de les vendre à plus crédules.

Cette année, le même inventeur découvrait un tableau de Gustave Courbet, dument signé, qu’il avait acheté pour une misère, sans nom d'auteur, à Drouot. Ces choses arrivent parfois. C’est une femme nue allongée sur une toile de 1,60 mètre devant un peu de verdure et les doigts dans une mare. Tout y est parfaitement laid et maladroit. Des experts, sans doute intéressés, l’excusent en affirmant que c’est une étude, une esquisse du grand maitre de la peinture réaliste (sur 1,60 mètre, qui le croira ?)

Monsieur N., pressé de le vendre un bon prix, déclinait l’invitation par l’institut Courbet d'étudier son authenticité et trouvait l’attachante et serviable famille Rouillac pour y croire (ou le faire croire), et le soumettre aux enchères dans leur célèbre garden-partie annuelle, la 35ème, au château d’Artigny, après une promotion excessive et une étude convaincue de 7 pages dans le catalogue de la vente, sous le numéro 115. Les superlatifs les plus incongrus y sont employés (sulfureux, apogée, ultime témoignage spirituel...) À sa lecture le musée d'Orsay refusant d’être impliqué a demandé que soit retirée l’expression "[Tableau] exposé au musée Courbet à Ornans avec le soutien exceptionnel du musée d’Orsay". Il avait en effet été exposé en 2019 comme authentique aux côtés d’un Courbet d’Orsay patenté. L'expression est toujours dans le catalogue en ligne.

Le 4 juin on s'attendait à des offres de plusieurs centaines de milliers d’euros. Mais personne n’enchérit.
Cela rappelle la 33ème garden-partie et l’épisode des efforts acrobatiques des Rouillac père et fils pour se défaire sans succès d’un tableau de Monet absolument indigeste (narré là).
Ces déceptions adviennent parfois. Elles ne semblent avoir entaché ni le succès des ventes de la garden-partie - peut-être les ont-elles stimulées - ni l’enthousiasme des organisateurs.

Monsieur N. est reparti avec son Courbet sous le bras (façon de parler, le tableau encadré fait plus de 2 mètres). Si près du but, c’est dommage. Et dire que ça pourrait être un tableau authentique de Courbet. On lui en attribue de si mauvais.

vendredi 3 février 2023

Tableaux singuliers (17)


Nous nous inquiétions dernièrement et incidemment du sort des fraises de Chardin, ce tableau d’un panier débordant de fraises et d’un verre d’eau, acheté aux enchères le 23 mars 2022 à Paris par le musée Kimbell de Fort Worth au Texas, mais que la France cherche à s’approprier et a interdit de sortie du territoire, en attendant de réunir les 20,5 millions d’euros de l’adjudication (sans compter la commission)

En cherchant à connaitre le point de vue de l’acquéreur déchu sur son site internet on découvre, au mot "fraises", ce beau tableau en illustration qui abonde également en fraises (et en cerises). Elles furent peintes, 130 ans avant celles de Chardin, par Louise Moillon, peintre renommée en son temps, collectionnée par les plus nobles, mais dont la production parait s’être arrêtée dès son mariage, à 31 ans, et pour les 55 années qui suivirent.

Or, quand on retrace les circonstances de la vente de ces deux tableaux à la fraise, point une savoureuse coïncidence, presque romanesque. Voici les faits.

Mercredi 23 mars 2022, peu après 18h, chez Artcurial à Paris, au 7 rond-point des Champs-Élysées, assis dans la salle (que le film de la vente ne montre jamais de face), l’acheteur d’une galerie new-yorkaise pour le compte du musée Kimbell lève le bras régulièrement, depuis l’enchère de départ, 9 millions d’euros, jusqu’aux 20,5 millions de l’adjudication.

Jubilant de rentrer en Amérique avec le célèbre "Panier de fraises des bois" de Chardin sous le bras, il apprend, au moment de payer, que l’État français est sournoisement sur le coup, et qu’il va lui faire des misères, peut-être même le faire attendre deux ans et demi pour finir par lui dire "Oh finalement, on n’aime plus les fraises !" Et là, qui sait ce qu’il se passerait, le cas est si rare ? Il faudrait bien sûr payer le tableau, mais à quel prix ? Dans ce cas très particulier, le vendeur peut-il demander des intérêts pour retard de paiement ? Et deux ans et demi, au taux d’inflation actuel, même si le dollar maintient son ascension, ça chiffrerait ! 

Vendredi 25 mars 2022, le surlendemain, après une nuit fort arrosée et une journée très embrumée (ici c’est l’auteur qui imagine), l’acheteur américain inconsolable erre sans but sur le boulevard Haussmann et de dépit s’arrête devant la fameuse salle des ventes, 9 rue Drouot.
Il est 15 heures. Il se laisse tomber sur une chaise, au hasard, et c'est le mot fraise qui le fait sortir de sa torpeur : "Lot numéro 22, une nature morte à la coupe de fraises, panier de cerises et branche de groseilles à maquereaux, signée Louyse Moillon 1631, une huile sur panneau de 50cm par 36".
L’acheteur ouvre alors un œil sur une large assiette de faïence débordant de fraises, des fraises des bois comme chez Chardin, avec un grand panier de cerises. Et il croit entendre "on commence à 100 000 euros, one hundred…"
La suite est confuse. S’est-il cru dans un cauchemar en train de rejouer la scène chez Artcurial ?  Combien de temps l'hallucination aura-t-elle duré ?

Quoi qu’il en soit, celui qui emporta finalement l’enchère, exceptionnelle pour un Moillon, de 1 734 880 euros (Taxes et commission incluses), 10 fois les estimations basses, ne pouvait être que notre acheteur, puisque le 18 novembre suivant, les fraises qui firent enfin la fierté des cimaises du musée Kimbell de Fort Worth, près de Dallas en Amérique, étaient celles de Louise Moillon, dépoussiérées, rutilantes. 

Le Louvre possède 37 tableaux de Chardin qu’il expose presque tous. Il n’en a que 3 de Moillon et n’en expose qu’un, le plus beau restant dans les réserves. 
Tout à sa furtive manœuvre pour accaparer un Chardin supplémentaire hors de prix, il n’a même pas remarqué qu’un rare tableau de Louise Moillon, qui était dans ses moyens, partait pour l’Amérique. 

Note : en 1631 Louise a 21 ans. Avec ce tableau elle peaufine sa formation en copiant très exactement, fraise à fraise, un tableau de son beau-père François Garnier (parti à 34 000€ en 2008 à Drouot). En réalité elle dépassait déjà le maitre, dit-on, ce qui est difficile à juger d’après la mauvaise reproduction de l’original (page 44 ill.2). On remarque cependant qu’elle a aéré le sujet et modifié des détails comme l’anse du panier.

mardi 10 décembre 2019

Un portrait de Friant



Reconnaissons-le, s’il faut payer les tubes de toutes les couleurs, le charbon pour réchauffer l’atelier et les modèles, l’habit de soie vert, et les plumes d’autruche qui siéent au costume d’académicien, et puis la précieuse épée ouvragée, et toutes les réceptions d’amis influents pour s’élever dans les grades de la Légion d’honneur, s’il faut payer tout cela, qui est tout de même le minimum vital de l’artiste, un peintre ambitieux se devra de convenir exactement aux gouts de son temps.
Et entre 1880 et 1920, si l’impressionnisme ou le fauvisme éclairaient parfois la vitrine de rares galeries parisiennes, l’époque était plutôt aux grands tableaux charbonneux, sentimentaux et moralisateurs.

Or Émile Friant était naturellement enclin au pathétique quotidien. On l’appelait parfois le « pompier photographe » ou le « peintre des cimetières » (pompier au sens de pompeux, bien entendu).
Alors, tout se fit naturellement ; médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1889 à 26 ans, avec Légion d’honneur et achat de La Toussaint par le musée du Luxembourg, biographie éditée à 36 ans, médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1900, élu à l’Académie des beaux-arts en 1923, à l’Institut de France en 1924, pour finir Commandeur de la légion d’Honneur en 1931.

Une vie réussie donc, globalement heureuse, on le suppose. Et peu importe que ses tableaux fleur bleue, moralisateurs, voire mythologiques, soient aujourd’hui regardés avec dédain et échangés contre quelques milliers d’euros seulement dans les enchères publiques.

On aurait pu ainsi oublier Friant, invendu dans quelque salle des ventes de province.
Mais le marché de l’art, qui ne peut pas se tromper tout le temps, ne serait-ce que statistiquement, montre depuis un certain temps, bien avant la superbe rétrospective de Nancy en 2016, une attirance sensible vers ses portraits.
Et Friant a sans doute peint parmi les plus beaux portraits de son temps, souvent plus expressifs que ceux des messieurs Bonnat, Cabanel et autre Bouguereau qui ne figuraient en général que de belles enveloppes creuses.
D’ailleurs Friant ne s’intéressait foncièrement qu’à l’humain qu’il représentait. Le fond l’ennuyait. Il torchait ses décors en trois coups de pinceau délavés, ce qui est astucieux, l’œil se concentre alors sur ce qui reste net, le visage.

Une vente récente est venue confirmer brillamment cet engouement des amateurs, le 29 novembre, au 9 rue Drouot, à Paris.
Quatre portraits par Friant étaient mis aux enchères, timidement estimés, une petite aquarelle à 3000€, un pastel à 4000 (notre illustration), une petite toile à 8000, et une toile moyenne à petit pédigrée, à 15 000 (estimations hautes).

Et les résultats de la vente alimenteront les annales. L'aquarelle, un portrait raté, est partie pour 7700€, les deux huiles pour 84 000 et 122 000 (pour le portrait de madame Paul, à la mise en scène si originale). Pour les deux toiles, c'était 10 fois les estimations. Quant au pastel, magnifique portrait, il frôlait 100 fois les estimations à 324 000€ (1).

Double record, pour les chasseurs de superlatifs, parce qu’aucune œuvre de Friant, sauf erreur, n’avait atteint un tel prix, certainement même du vivant à succès du peintre (2), et parce que, sauf exception, le prix des pastels, médium extrêmement fragile et déconsidéré, est habituellement très largement inférieur au prix des huiles.

 *** 

(1) Le titre du pastel, « La modiste », attribué sur le catalogue de la vente, est assez inapproprié. « Chez la modiste » aurait mieux convenu. La scène se passe effectivement dans un magasin de mode, mais la jeune femme est habillée chaudement comme une cliente, et elle tient à la main un petit pain et un maigre bouquet d’œillets blancs. On retrouve ici la tendance à la sensiblerie d’Émile Friant. La jeune femme, habillée avec un soin discret, vient d’entrer dans le magasin, mais son regard rêveur et un peu triste et ses modestes courses suggèrent qu’elle ne fera qu’admirer les présentoirs de la modiste. 
(2) Grossièrement calculé, 300 000€ aujourd’hui feraient 100 000F en 1890, c’est à dire le prix que Bouguereau demandait pour les immenses pensums cuisinés particulièrement pour les musées et qu’il ne parvenait pas toujours à vendre.

mercredi 19 juin 2019

L’arme du crime

Que reste-t-il d’une existence ?

Jules Romains dit que c’est à la prise de conscience de la disparition de ceux qui nous précèdent, de l’empreinte en négatif de leur existence, fut-elle anonyme et insignifiante, que nous accordons un prix à notre propre vie.

Ajoutons que parfois, ne sachant rien de ces vies qu’on n’a même pas remarquées, on les rehausse rétrospectivement, on les embellit, on les dramatise, puis on commémore le résultat. On s’en trouve grandis.


Aujourd’hui dès 14h30, dans la salle 6, rue Drouot, sera mis aux enchères, en vedette devant des tableaux de Renoir, Pissarro, Signac, et caillebotte, un vieux morceau de ferraille rouillée en forme de révolver.
Il parait que c’est un « système Lefaucheux à broche de calibre 7 mm », et qu’il a été découvert dans un champ de blé près d'Auvers-sur-Oise, vers 1965, après y avoir moisi environ 75 ans d’après « une analyse » providentielle.

Exhibée dans l’exposition « Au bord de la folie » en été 2016 par le Musée van Gogh de Copenhague, cette chose est en train de devenir une sainte relique. On en attend au moins 40 000 euros.

Déjà, un courant dissident soutient que ce n’est pas l’instrument d’un suicide mais d’un crime. Le peintre aurait été abattu par inadvertance par un adolescent compagnon de beuverie.

Quant aux icônes de la foi, elles ont depuis longtemps envahi les portes des réfrigérateurs, la vaisselle et le linge de maison, mouchoirs, coussins, torchons, serviettes.

« La famille, les fleurs, les croque-morts, que d'histoires. On n'en a jamais tant fait pour vous quand vous étiez vivant. C'est dommage qu'on ne soit plus là. »
Jules Romains - Mort de quelqu'un

Mise à jour du 19.06.2019 à 19h19 : le marteau est tombé sur une enchère (anonyme sur internet) de 162 500 euros frais compris.

vendredi 19 avril 2019

Au doigt mouillé

Certains jouent aux enchères de l’Hôtel des ventes comme à la bourse ou aux courses de chevaux. Pris d’une intuition qu’ils attribuent à leur longue pratique de la spécialité, ils décident d’engager une fortune sur un bout de papier crayonné d’une main anonyme.

Mais ils croient seulement décider. Car les neurosciences les plus récentes nous ont appris que les décisions sont prises par le cerveau humain avant même qu’il en informe la conscience. Et quand il la prévient, on peut supposer qu’il le fait pour ne pas avoir à supporter la culpabilité des erreurs de jugement, et en transférer la responsabilité à l’humain conscient, qui ne sait pas vraiment ce qui se fomente dans ses couloirs obscurs.

Ils étaient deux, le 12 avril 2019, lors d'une vente à Drouot, à croire qu’un dessin de la Renaissance attribué à Giovanni Francesco Penni, un assistant du peintre Raphaël, était en réalité de la main du maitre.
C’est un petit dessin pas vraiment séduisant de 12 centimètres par 20, légèrement abimé et très moucheté de rousseurs, représentant d’un trait estompé un groupe de quatre personnages bibliques.
Le dessin était estimé entre 5 et 7 000 euros. Le plus opiniâtre des deux enchérisseurs l’empocha contre 1 400 000 euros, frais compris. Soit 200 fois l’estimation haute.

Il y a, disent les spécialistes, dans nombre de tableaux de Raphaël, des morceaux entiers de la main de Penni, comme d’autres assistants (il en aurait embauché une cinquantaine dans sa courte vie).
L’estimation du griffonnage défraichi en devient un exercice de haute voltige, à moins que l’acheteur soit confortablement maintenu en l’air par un filin invisible du sol, une preuve qu’il sortira de sa poche au moindre coup de vent.

Mise à jour le 11.07.2019 : record explosé en juin chez Schuler Auktionen à Zurich, un portrait de jeune homme considéré comme de l'école de Sandro Botticelli, estimé 7000CHF (6400€) est parti à 6 400 000CHF, soit 914 fois l'estimation haute.

lundi 14 janvier 2019

Publicité inactuelle

La Seille, un beau jour à Vic-sur-Seille.

Ce blog s’est quelquefois amusé des turpitudes du monde de l’art, des experts aux faussaires, des commissaires aux gestionnaires de musée. Le profane pourrait croire, au ton ironique employé, ici, et puis , ou encore , que ces choses sont très exagérées, que le trait est grossi pour la beauté de la caricature.

Eh bien qu’il se détrompe. Car Vincent Noce (c’est un pseudonyme), spécialiste du marché de l’art et du patrimoine, qu’on rencontre fréquemment dans les médias, interrogé sur les radios nationales, et dont on lit régulièrement, la prose dans les principaux journaux et revues d’art, de Libération à Beaux Arts, et les billets d’humeur dans la Gazette de Drouot, Vincent Noce donc, vient de publier un livre captivant qui fourmille d’anecdotes et d’histoires navrantes sur le milieu des ventes aux enchères.
Il l’a intitulé avec esprit « Descente aux enchères, les coulisses du marché de l'art » (1). Sous une plume limpide et pondérée, on y retrouve, dans des situations très délicates, les plus grands noms d’experts et de commissaires-priseurs qui ont fait la renommée de l’Hôtel des ventes de la rue Drouot, fortement impliqués dans des affaires de détournement et des malversations variées, voire les organisant eux-mêmes.
Ces histoires sont véridiques, palpitantes et l’auteur est espiègle. Il définit par exemple ainsi la Valeur, dans un petit glossaire des ventes publiques : « VALEUR : d'éminents scientifiques ont élaboré des modèles prédictifs sur les variations de la valeur de l'art, qui ont le grand mérite d'expliquer le passé. »

Et puis, un auteur qui raconte, dans son chapitre 15, en quelques pages trop courtes, l’aventure de la découverte en 1993 d’un saint jean-Baptiste, peut-être le dernier tableau de Georges de la Tour (oublié depuis dans une salle sombre du musée de Vic-sur-Seille, sa ville natale), mérite inévitablement la curiosité de tous.

***
(1). Vincent Noce, Descente aux enchères, JC Lattès éditeur,  2002 (2), disponible en ePub, moins cher et moins nocif qu’un paquet de 20 cigarettes.
(2). Oui, déclarer que Noce vient de publier ce livre, alors qu’il date de 17 ans, est un peu désinvolte, mais il est toujours disponible, et toujours d’actualité, la fascination de l’humain pour l’argent et l’accumulation des possessions n’ayant apparemment pas disparu entre 2002 et 2019.

jeudi 28 juin 2018

Comment assouvir une passion coupable


Kandinsky, Gabriele Munther peignant dehors sur un chevalet (détail), 1910
(vente Sotheby's 19.06.2018, 6M€)

Peut-être aimez-vous l’art moderne, voire l’art contemporain.
Mais comme vous n’en voyez, sur internet et sur les sites des musées, que de rares et microscopiques vignettes, jamais de belles illustrations en pleine page, vous croyez que les amateurs de cet art se cachent au fond de longs souterrains où ils ruminent sans fin leur opprobre.

Pourtant il n’y a pas à en rougir, aimer l’art de votre époque n’est pas un vice (enfin, sauf si vous aimez la peinture de Bernard Buffet. Il y a tout de même des limites).

Nous le savons depuis la visite du site vide d’images de la fondation Magritte ; les lois de protection des droits d’auteur, plus dures d’année en année, exigent le paiement de royalties afin que vivent les ayants droit. Il faut payer pour voir.
Mais cette pratique rapporte seulement à ceux qui sont déjà célèbres. Pour l’artiste encore vivant mais obscur qui soupire après renom et fortune, nous n’insisterons pas sur l’erreur que constitue une absence de visibilité sur internet. Tant pis, le grand public le découvrira peut-être dans cent ans, quand ses ambitions seront, avec lui, réduites en cendres.

Miró, Femme oiseau (détail), 1969 (vente Sotheby's 16.05.2018. 6,8M€)
Walton Ford, It makes me think... (détail), 2011 (vente Christie's 17.05.2018. 1,2M€)

Pour les fervents assoiffés d’art moderne, il existe tout de même un moyen d’en admirer de superbes reproductions toujours renouvelées, de les collecter et de se constituer un musée personnel.
Car la cupidité et la mondialisation du commerce de l’art poussent les marchands à utiliser les moyens de communication les plus actuels pour attirer et décider le client, donc à publier des images de grande qualité sur internet.
C’est pourquoi les sites des maisons de vente aux enchères, Sotheby’s, Drouot, surtout Christie’s, sont les seuls à diffuser gratuitement des reproductions en haute définition des œuvres les plus contemporaines, qu’il est souvent possible de télécharger ou de copier.

Pillez-les sans retenue, vous vous constituerez une base d’images introuvables et soulagerez ainsi votre passion. Essayez même l’addiction, visitez-les régulièrement, car la période de liberté d’une belle reproduction ne dure pas.

Rothko, N°7 dark over light (détail), 1954 (vente Christie's 17.05.2018. 30,6M$)
Rothko, Sans titre (détail), 1969 (vente Sotheby's 16.05.2018. 8,8M$)


Après quoi il vous faudra résister à l’envie de partager votre collection sur un site ou un blog. Vous seriez impitoyablement poursuivi (et bientôt interdit préventivement de publication, si l’on croit les menaces actuelles orwelliennes de règlementation européenne du droit d’auteur).

Pourtant, comme les œuvres mises aux enchères sont le plus souvent destinées à des collections privées, et seront matériellement invisibles pour des années probablement, votre collection recèlera rapidement de vrais « incunables électroniques ». Il serait alors bienvenu de créer un lieu secret et virtuel de partage et d’échanges de ces images clandestines.

Finalement, la passion de l’art moderne et contemporain, quand elle n’est pas un divertissement de millionnaire, est bien un délit honteux et une manie dégoutante.

lundi 13 juin 2016

Le commissaire est désappointé

Salle des ventes le 8 juin 2016 à 15h01...

En salle des ventes rue Drouot à Paris, le 8 juin 2016 à 15h01 précisément, un acheteur anonyme et avisé emportait l’adjudication du tableau le plus beau et le plus connu de Luc-Olivier Merson, le Repos pendant la fuite en Égypte, à un prix inférieur à l’estimation basse et dans l'indifférence générale.
Seul le commissaire de la vente, qui venait d’abaisser son marteau, se désolait, d’un « 38 000 euros, c’est pas normal » affligé, sous le regard stupéfait de son assistante (la trace animée et sonore -10Mo- est ici).

Luc-Olivier Merson était illustrateur et peintre d’œuvres mythologiques et moralisatrices, créateur de timbres, de billets de banque et de vitraux, actif et très officiel entre 1875 et 1920 mais touché parfois d’une inspiration inattendue.

Le Repos pendant la fuite en Égypte, toile de 1,30 mètres exposée au Salon des artistes français de 1879 à Paris, a longtemps fasciné public, artistes de toute spécialité, publicitaires et poètes, jusqu’à George Bernard Shaw qui l’imitera dans sa pièce de théâtre « César et Cléopâtre » et écrira en 1918 :

« La scène du sphinx m'a été suggérée par une peinture française sur la fuite en Égypte. Je n'arrive jamais à me souvenir du nom du peintre; mais la gravure que j'ai vue dans une vitrine quand j'étais enfant est restée trente ans dans le grenier de ma mémoire avant que je l'en sorte… »

Aujourd’hui encore le tableau reste l’œuvre emblématique de Merson. En témoignent l’affiche et l’immense banderole de la rétrospective du peintre qui s’est tenue fin 2008 au musée des beaux arts de Rennes ou le très bel article d'Adrien Goetz sur l'exposition.

En 1879 et 1880 devant l’affluence des demandes, Merson en réalisera des répliques. Avec l’original, cinq au moins sont connues (il ne serait pas étonnant qu’il en existe d’autres).


La version du museum of fine arts de Boston datée de 1879 est certainement le modèle initial. Quelques rares étoiles brillent dans un ciel de nuit bleu pétrole, le dormeur au centre se couvre la tête du bras droit.

L’exemplaire de la collection du Hearst castle en Californie, de 1879, est probablement la première variation du thème. Le dessin est strictement identique mais un moment a passé, c’est l’aurore. Le ciel est jaune doré et un pâle croissant de lune brille au dessus du sphinx.

La version du musée des beaux-arts de Nice est une copie exacte de celle de Boston (avec peut-être plus d’étoiles et malgré la couleur bilieuse de l'image infidèle sur le site du musée), mais datée de 1880.

Une version au riche pédigrée décrite comme identique à celle de Nice (photo non disponible), de 1880, a été adjugée chez Sotheby's pour 28 000 euros hors frais le 25 octobre 2006.

Enfin sur l’exemplaire de Drouot, proche de la version de Nice (le ciel est d'un gris plus vert, peut-être dû au jaunissement du vernis), de 1880 également, le dormeur au centre s’est réveillé et, la tête relevée, regarde en direction du sphinx. On trouve parfois cette version, raccourcie et affublée d’une dominante violette ou rose, sur les sites chinois ou bulgares qui vendent des « véritables copies à l’huile peintes à la main ».

Signature et date sur la version de Drouot.

Cette version de Drouot, malgré l’absence d’indications sur sa provenance, a tous les signes d’un authentique Merson, et c’est pourquoi le commissaire est consterné de l’infortune (relative) de son lot numéro 91, ce magnifique exemplaire d’un tableau « légendaire ».

Cependant la cote de Merson n’est pas si élevée, les beaux dessins habiles qui fréquentent quelquefois les salles d’enchères ne dépassent guère quelques centaines d’euros, et les toiles rarement quelques milliers.
Et puis aucun effort n’a été fait pour mettre le tableau en valeur. Le jour même de la vente, pour vérifier le bon état de la peinture, il fallait effacer du doigt une couche de poussière de plusieurs semaines qui la recouvrait encore.

Finalement le commissaire n’a fait que constater, avec amertume, que la valeur d’une chose dépend assez peu de ses qualités esthétiques ou artistiques.

***
Dernière minute : un étrange phénomène s'est produit. Dans le compte rendu des résultats de la vente sur le site du commissaire priseur, le lot numéro 91 (reproduit page 89 du catalogue) est absent de la liste des lots vendus ! Cette vente a-t-elle été rêvée ? Si le prix de réserve n'était pas atteint, le commissaire n'aurait pas adjugé le lot ? Affaire à éclaircir.

Mise à jour du 27.03.2019 : le tableau mystère est reparu aujourd'hui dans une vente Artcurial à Paris, dépoussiéré, les lacunes de 2016 repeintes, restauré, et emporté pour 40 000 euros (50k avec les frais), un peu au dessus de l'estimation haute.


L'âne et la poussière sur la version de Drouot.