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jeudi 14 avril 2022

Les visites de Monsieur G.

Les musées des beaux-arts de province sont bien souvent héritiers des grands "cabinets de curiosités". Ici, dans le musée Unterlinden de Colmar, connu pour héberger l’illustre retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, le rayon consacré à la ferblanterie, ustensiles et outillages divers.

Coincés dans l'espace-temps, si en plus, c'est en province... 
(J.M. Gourio, Brèves de comptoir)

À la levée des contraintes sanitaires, on rêvait d’un retour vers les grands musées dans des conditions de visite plus humaines qu’avant la pandémie. Beaucoup d’habitués, notamment les plus âgés et les touristes étrangers, n’ont pas repris leur transhumance culturelle vers Paris, encore terrorisés par la massive campagne d’information sur le virus, disait le discours ambiant. On s’imaginait déjà flânant dans le tranquille Louvre de nos 20 ans, pas à la manière des souvenirs névrotiques d’un Proust dans sa tasse de thé, mais dans la réalité même, en y faisant résonner crânement nos pas dans les longs couloirs vides, pour s’en convaincre.

Mais l’annonce récente de la quantité de visiteurs ayant défilé pendant 6 mois à Paris devant quelques peintures françaises, de peintres qui pullulent déjà dans les musées parisiens, mais provenant ici d’une collection russe exotique - exposition à la mode luxueuse confectionnée par un marchand de sacs à main - cette annonce fait frémir. 9000 visiteurs par jour. Soit une dizaine de personnes agglomérées en permanence devant chaque tableau (*)
Et on nous disait que la reprise était laborieuse ? Pour ces visiteurs, certainement. On a beau savoir ouvertement pipeautés les chiffres de fréquentation des expositions les plus médiatisées, l’ordre de grandeur est tout de même là !
(*) Considérant des journées de 10 heures et des visites de 2 heures par personne (36 secondes par tableau, multipliées par 200)

C’est décidé, on reprendra sagement la route des musées de province. Ils sont souvent déserts (quand ils ne sont pas fermés pour une longue durée). Ils s'efforcent de nous captiver par l'assemblage hétéroclite d'objets résolument inopinés, ils ne regorgent pas de chefs-d’œuvre, mais lorsqu’on en croise un, ils nous laissent le temps d’en savourer sereinement les détails, de s’y fondre le temps qu'il faut. On les aime parce qu'ils classent et rangent pour nous les choses révolues, les souvenirs, et qu'ils nous laissent les visiter au petit bonheur, comme on feuillète un dictionnaire illustré. Bien plus que des musées, ils sont un art de vivre.

Or depuis 2007 Monsieur G., qui a visité pour nous près de 250 de ces musées de province, en a fait modestement mais systématiquement les pages de son blog, devenu indispensable au voyageur sans prétention. Il y détaille, commente et illustre à chaque fois presque tout le contenu du musée. C’est plus agréable, pratique et complet que le site officiel (quand il existe) et beaucoup moins hasardeux que de fouiller la base Joconde du ministère de la Culture (quand elle fonctionne).

Il y manque encore quelques musées, Colmar, Strasbourg, Marseille, Lyon, mais les sites de ces derniers, parfois très estimables, permettront de patienter en attendant que monsieur G. y passe et les scrute.
Il a déjà documenté près du tiers des 768 musées d’art de France. 
3 fois plus que dans l’encyclopédie Wikipedia !  


Mise à jour le 24.01.2025
 
: Monsieur G. ne visitera plus pour nous les musées de Colmar, Strasbourg, Lyon... et tant d'autres villes. Il a disparu 1e 13 aout 2024.



samedi 25 décembre 2021

« Petit pan de mur jaune »

À l’exception d’opérations de prestige, le financement des musées a depuis tant d’années disparu des préoccupations des pouvoirs que leurs administrateurs, désignés par les mêmes pouvoirs, s’épuisent à la recherche de moyens pour les maintenir à flot.
Symptôme de cet abandon, tous les dirigeants de la planète en chœur ont interdit l’accès des musées, même déserts, aux personnes non vaccinées contre le coronavirus, même porteuses d’une preuve de test négatif (comme c’est le cas en Suisse et bientôt en France) pendant que les foules, vaccinées ou non, s’entassent joyeusement dans les transports en commun sans le moindre laissez-passer.

Toutes les méthodes ont été expérimentées par ces gestionnaires désappointés, de l’interdiction de photographier dans leur musée, au circuit de visite obligeant le transit par la boutique de souvenirs, jusqu’à la médiatisation outrancière d’expositions misérables, parfois financées par des mécénats douteux.
On ne s’étonne donc plus de voir les responsables de musée les plus dynamiques se laisser abuser par n’importe quel truc soi-disant infaillible venu d’on ne sait où et censé améliorer la situation de leur établissement.

Une de ces idées miracles, qui commence à faire des ravages dans la présentation des œuvres et sur le confort des visiteurs, concerne les cartels, ces étiquettes explicatives traditionnellement placées près des objets exposés, si possible à hauteur des yeux.
Ces cartels ont tendance, depuis quelque temps, à tomber au sol, au pied de l’œuvre et aux pieds des visiteurs, sans l’aide de courants d’air, ni de la gravitation.

Le musée y gagne de la place sur les murs, et peut resserrer les tableaux et ainsi satisfaire une autre tendance moderne, illusion de transparence, qui est de montrer un maximum des réserves du musée. Surenchère louable quand elles recèlent des trésors (qui devraient plutôt être partagés avec les musées moins dotés), mais débauche vite épuisante quand les cimaises se couvrent de rogatons.

Et les plus zélés des conservateurs en profitent pour muer la petite étiquette discrète, qui situait brièvement l’artiste dans l’espace et le temps, en une véritable encyclopédie. On y retrouve alors toute l’histoire du tableau, du peintre, du musée et de la région, en petits caractères et en 500 mots. 

Ici encore l’exubérance est honorable, mais tous les désagréments en ont-ils été évalués ?

En effet après 45 ans, une large proportion de l’espèce humaine qui fréquente assidument les musées éprouve des difficultés à voir de près et corrige cette altération naturelle par des lunettes adaptées mais qui ne permettent plus de voir vers le bas des petits caractères trop éloignés. Pour lire les cartels au sol, il n’y a plus alors que la génuflexion ou l’accroupissement. 
Toute à l’admiration des cimaises à hauteur de ses yeux, la personne suivante, affectée probablement de la même pathologie, ne verra pas l’obstacle. Il en résultera une scène burlesque qui dérangera le silence recueilli des lieux, déclenchera peut-être l’alarme et alertera les gardiens qui soupçonneront des déprédations.



 
Et puisqu’il faut bien parler de rentabilité, on reproche encore souvent au touriste qui prend 30 secondes pour photographier un tableau de spolier l’esthète, qui attend après lui, d’un temps de contemplation jugé d’une valeur supérieure ; on s’impatiente également, derrière un touriste qui tripote nerveusement l’audioguide et stationne plusieurs minutes devant un tableau sans s’apercevoir que la voix nasillarde qu’il écoute distraitement ne commente pas la même œuvre ; alors que dira-t-on de l’amateur qui passera et repassera entre les visiteurs et les tableaux, et s’arrêtera bien 5 minutes devant chacun pour en lire consciencieusement le cartel ?

Dans l’exemple tout à fait réel de l'illustration ci-dessus, au musée des beaux-arts d’une ville moyenne du centre de la France dont tous les étages, après 5 ans de travaux, ont vu l’ensemble des cartels ainsi gonflés d’information et cloués au sol, l’amateur pointilleux du paragraphe précédent demandera plus d'une demi-heure pour lire les étiquettes et regarder les œuvres de ce coin de mur.
Ceci dit, ça n’est peut-être pas un problème dans un musée de province. Il étaient déjà peu fréquentés avant la crise sanitaire. 

Enfin passons vite sur les questions de lumière. Il faut bien éclairer les pieds des touristes qui passeront désormais une partie de leur visite à regarder leurs chaussures, et régler finement la chose pour que le faisceau lumineux n’y projette pas leur propre ombre et n’interfère pas trop avec l’éclairage destiné aux tableaux.

Comme dit le proverbe congolais, les bonnes idées ne sont pas toujours les meilleures
Peut-être verrons-nous parfois, au pied d'un tableau, dans une salle reculée d’un musée désert, quelque vieillard ratatiné qui n’aura pas pu se relever d’une génuflexion, à l’image de l’écrivain Bergotte venu mourir devant le petit pan de mur jaune d’un tableau de Vermeer, dans le roman de Marcel Proust.

samedi 30 janvier 2016

La maladie de l'immortalité

Le prophète de LA civilisation, le résistant contre l’anti-France, l’expert en idées générales et en opinions sur tout, bref, pour le spectateur du journal télévisé, l’archétype du philosophe français a fait jeudi la lecture de son discours protocolaire de réception solennelle à l’Académie française, devant le Premier pitre du gouvernement et un parterre de momies.

Il est ainsi devenu gardien de la langue française, Immortel parmi les Immortels, seizième postérieur à occuper le fauteuil numéro 21 de l'auguste institution.
En fait parmi les 731 fessiers qui ont pensé sur les fauteuils de l’Académie française depuis 1634, bien peu ont survécu, même dans les mémoires. Citons cependant Honorat de Porchères Laugier, Népomucène Lemercier, Hardouin de Péréfixe, Désiré Nizard ou Esprit Fléchier.

Enfin reconnaissons dans le discours de remerciement du 731ème un maniement maitrisé de la langue française et célébrons cet évènement en citant une des sentences les plus visionnaires de son auteur, du 18 décembre 2009, afin de l’immortaliser plus encore, si la chose était concevable.

« Internet, cette poubelle, ce lieu d'anarchie est en train de contaminer les médias traditionnels civilisés » Alain Finkielkraut.


 




Illiers-Combray en Eure-et-Loir, devant la maison de la tante de Marcel Proust. On notera sur la pancarte les accents sur les majuscules qui non seulement facilitent la lecture et la compréhension du texte mais sont défendus avec conviction par l’Académie française, Académie qui n’aura pourtant jamais intronisé Proust.

mercredi 27 août 2014

Nuages (33)

Église et cimetière de Saint-Marcel en Savoie.

« Et aujourd'hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m'a « mis dans mon chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue [du clocher de Combray dans l’enfance du Narrateur], le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur... »

Marcel Proust, Du côté de chez Swan - Combray.
   

dimanche 6 octobre 2013

Pauvre Gaston...

Pauvre Gaston pauvre Mamard
Cent ans passés à corriger
Leur orthographe et imprimer
Les auteurs du siècle passé
Puis l'auteur meurt
Pauvre Gaston il a perdu Apollibeurre

Mais l'auteur froid
La famille et Gaston encore
Bénéficient pendant cent ans (pour simplifier) des droits d'auteurs
Un bas de laine
Pauvre Gaston il a perdu Apollitaine

On a beau faire
Cent ans de droits de reproduction
Font un empire de l'édition
Mais depuis peu c'est l'hécatombe
Pauvre Gaston il a perdu Apollitombe

Ça commençait au Canada
En 2010 Albert Camus libre de droits
Et puis Saint-Ex et Boris Vian toujours là-bas
C'est des dizaines de millions de ventes par an
En 2012 Céline aussi mais pas en France avant 20 ans
Qu'importe on les trouve aisément
Sur Internet
Pauvre Gaston il a perdu Apollinette

En 2011 le petit Proust est dans le domaine public
Lors en France on peut le copier l'éditer en faire du fric
Sans être jeté en prison
Et aujourd'hui c'est le pompon
Venu rejoindre le p'tit Marcel
Le poète du Pont Mirabelle
Pauvre Gaston l'est sur les nerfs
Il vient de perdre Apollinaire


Grant Wood, La chevauchée de minuit de Paul Revere, peinture exposée au Metropolitan museum de New York. L'œuvre de Grant Wood est dans le domaine public depuis le 01.01.2013 en Europe, mais pas au États-Unis où cette image est illégale.

dimanche 10 mars 2013

La vie des cimetières (48)

Tôt, on nous apprend qu'un jour nous mourrons, mais personne ne nous dit où et quand. On vit alors chaque jour comme le précédent et persuadés que le suivant lui ressemblera. Pourquoi s'empoisonner l'existence quand la vie s'en charge ?

Cependant certains sont mieux informés. André Del Debbio par exemple, né en 1908, enseignant la sculpture, repreneur de l'Académie Julian en 1946, portraitiste de papes et de présidents, s'est dédié une stèle funéraire anticipée dans le courant des années 1990 au cimetière du Montparnasse. Il avait passé 80 ans. Il y a posé un buste de la Joconde, en hommage à son ami Léonard de Vinci, et fait graver dans les informations identitaires le lieu de son propre décès, Paris. La date manque.

Un jour, affaibli et dépendant, il devenait pensionnaire à la Maison nationale des artistes retraités de Nogent-sur-Marne.

Enfin en 2009, à 101 ans, il recevait la médaille d'Officier des Arts et Lettres lors du vernissage d'une rétrospective de ses œuvres. Le film de cette réception mondaine évoque le roman de Marcel Proust, lorsque le narrateur se rend, après de nombreuses années d'absence, à une matinée de la princesse de Guermantes. Il y retrouve tous les personnages qui ont fait la matière de son livre, mais ne les reconnait pas. Ils sont grimés, travestis, caricaturés, comme à un guignol de poupées. Il réalise alors que c'est le temps qui les a défigurés.

Fragile, dans son fauteuil roulant, André Del Debbio déclare au Général qui l'épingle « Cette décoration me donne vraiment une vie de grandeur, autrement on est comme tout le monde. »

Puis il est mort, comme tout le monde, à Nogent-sur-Marne le 2 avril 2010, à 102 ans.
Sa stèle a certainement été corrigée et complétée.

dimanche 8 avril 2012

Envies de Venise (1 de 4)

Tout à coup, au bout d'une de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C'était un de ces ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès caché dans un entrecroisement de ruelles, comme ces palais de contes orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit par croire qu'il n'est allé qu'en rêve.
Marcel Proust
La fugitive (Albertine disparue), chapitre 2, séjour à Venise.

Tout a été dit sur Venise. Cinq-cents millions de fois, si on croit un célèbre moteur de recherche (et si on inclut les pages en langue étrangère). Tout a été dit, même jusqu'au dégoût (qu'on se rappelle le guide des toilettes de la ville).
Mais que faire contre une obsession ? La satisfaire. Alors le mois sera consacré à des vues de Venise, sans commentaires.



LES OMBRES



mercredi 8 juin 2011

Écriteaux et écrivains

Un panneau ne se trompe jamais. Pendant que les plus grands philosophes ergotent sur l'origine de l'Univers, on sait depuis des lustres dans l'Administration de l'Équipement et de la Voirie qu'un lieu n'existe pas tant qu'il n'est pas nommé sur une plaque d'aluminium convenablement galvanisé et laqué (voire électro-zingué).
Y, Yz, Fa, Bû, Eu, Oö, Py, Ur, improbables villages français, existeraient-ils si le touriste égaré n'y était guidé par une route d'asphalte et reçu par un glorieux panneau indicateur ? Et on ne dira jamais assez le rôle bienfaiteur pour la littérature de ces panneaux de signalisation routière. Qui lirait encore Marcel Proust si le décor de son enfance, le village d'Illiers, devenu en hommage Illiers-Combray en 1971, ne lui faisait une publicité permanente ? (voir l'illustration ci-dessous)


Mais il y a une douloureuse contrepartie. Serait-il génial, un artiste restera méconnu si les cartes et les guides l'ignorent. Et c'est le sort d'Alexandre Vialatte. Le panneau d'entrée de Magnac-Laval, son village natal (voir l'illustration plus bas), est muet sur celui qui fut le plus jubilatoire des écrivains de son siècle (1).
Est-ce afin de palier les lacunes de la signalétique et de la cartographie, et peut-être de rentabiliser un placement, que le quotidien La Montagne, dans lequel Vialatte avait publié une grande part de son œuvre de 1952 à 1971 (900 chroniques sur 1128), a décidé de faire de 2011 l'année Vialatte et d'y employer quelques moyens ?
Ainsi, 110 ans après sa naissance et 40 après sa mort, le créateur du sinistre Monsieur Panado et de la plupart des proverbes bantous se trouve affublé localement d'une année Vialatte, d'un Prix littéraire Alexandre Vialatte annuel, et d'un site internet temporaire farci d'hommages insipides, de quelques rares chroniques en version intégrale, et de courtes citations mal documentées (3).
Et pour couronner l'ensemble, alors que la discrète Association des Amis d'Alexandre Vialatte vient de publier son 36ème cahier annuel (2), se créé le très médiatique Club des Vialattiens, garni de petits fours et de gens célèbres et bruyants.

Le véritable amateur de mots choisis et rangés dans un ordre agréable et significatif voit ces débordements d'un œil amusé. Il imagine ce que Vialatte en aurait dit.


***
1. Avec Vladimir Nabokov, peut-être.
2. 230 pages d'articles de Vialatte journaliste parus dans Le Petit Dauphinois de 1932 à 1944.
3. Par exemple celle où Alain Rey (le dictionnaire Le Robert, c'est lui), amoureux de Vialatte, est cité dans une citation qu'il fait de Vialatte dans son «Dictionnaire des amoureux des dictionnaires» (c'est clair ?). La citation manque de précision : deux lignes de Vialatte, suivies des mots «Alexandre Vialatte, chronique à La Montagne». C'est un peu court. Quelle chronique parmi les 900 ?
Alors faisons un peu de taxinomie chronique. Ladite chronique s'intitule « Des mots et des choses » et se trouve être la 70ème de Vialatte, publiée originellement dans La Montagne du 22 décembre 1953, reprise en recueil par Julliard en 1979 dans «Et c'est ainsi qu'Allah est grand», et rééditée en 2000 chez Laffont dans la collection Bouquins, numérotée 54.
Et citons-en quelques extraits moins parcimonieux :

«L'actualité nous écrase d'écrits. Je recommanderai plus spécialement les dictionnaires. Les dictionnaires sont de bien belles choses. Ils contiennent tout. C'est l'univers en pièces détachées. Dieu lui-même, qu'est-ce, au fond, qu'un Larousse plus complet ?
(...)
C'est ainsi que Jules Vallès faisait du dictionnaire. Comme c'est une chose très peu payée, il faut aller très vite pour s'y retrouver un peu. On n'a pas le temps d'aller chercher des références dans les sous-sols de lointaines bibliothèques qui ruinent leur homme en autobus. Ce martyr du vocabulaire signait donc Aristote ou même Napoléon des exemples adroitement choisis pour expliquer l'emploi des mots : «Il pleut», ou «Les raisins sont mûrs». Généralement, Vallès signait de Marmontel des exemples forgés tant que le fer était chaud qui autorisaient les opinions les plus hardies. Cet homme obscur lui permettait de trancher plus vite. Son éditeur en était enchanté. «Ce que j'aime surtout avec vous, disait-il, c'est la richesse de vos échantillons, la pertinence, l'érudition de vos références. On ne lit plus assez les classiques. On devrait relire ce Marmontel.»
«Il contient tout». répondait Vallès modestement.
(...)
On est effrayé du désordre qui régnerait dans la nature sans les planches en couleurs du Larousse illustré et le Catalogue de la Manufacture d'armes et cycles de Saint-Etienne à couverture de faux marbre ornée de chiens. Elle s'abandonnerait à elle-même. Elle se répandrait au hasard.
(...)
Relisons donc les dictionnaires qui endiguent les fureurs brutales de la nature et ses illogiques luxuriances pour la ranger, au grand complet, dans leur écrin comme un service de petites cuillères. Et ne demandons pas aux choses de ressembler servilement à leur portrait.
Il y a les mots, il y a les choses.»
Alexandre Vialatte, 1953.

dimanche 19 avril 2009

Grimshaw, biographie

Atkinson Grimshaw, peintre crépusculaire autodidacte.
6 septembre 1836, Leeds, Yorkshire, Angleterre,
31 octobre 1893, Leeds.

On sait peu de sa vie. Il n'a laissé ni journal ni correspondance, a peu exposé ses tableaux en public et les a vendus à la bourgeoisie anglaise. Rares sont ses œuvres accessibles de nos jours, et quand elles le sont, c'est dans quelques rares musées anglais (notamment Leeds).

Knostrop Hall au clair de lune, vu de la rivière Aire. Un modèle de la manière de Grimshaw.Hormis quelques paysages méticuleux à la manière préraphaélite, quelques portraits de femmes dans le style de Tissot et quelques féeries médiévales, l'essentiel de son œuvre est fait de paysages nocturnes où des lumières fantomatiques se noient dans les brumes de banlieues, de villes, ou de ports anglais. Pour réaliser ces effets qui étaient sa marque de fabrique (imités et contrefaits de son vivant même), il expérimentait des préparations à base de sable, qui permet de fins dégradés.


En 1870, grâce au succès de ses paysages de faubourgs fortunés au clair de lune, Grimshaw put louer Knostrop Old Hall, un vieux manoir de pierres construit à Leeds au 17ème siècle, et y installer sa famille et son atelier. Au cours des vingt années qui suivirent, il représentera Knostrop Hall de nombreuses fois, plus ou moins fidèlement, souvent sous les feuilles, en automne, à la tombée ou au lever du jour.

Grimshaw, 4 vues de Knostrop Hall à l'aube.Grimshaw habitera d'autres lieux mais restera fidèle à Knostrop Hall. Ses biographies disent qu'atteint d'un cancer, il y retournera en 1893 pour peindre ses derniers tableaux, une série de paysages de neige.

Knostrop Hall, photo vers 1910. Copyright Leeds Library & Information Services, http://www.leodis.net/Knostrop Hall a été rasé au début des années 1960.

«Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années.»
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.