samedi 27 septembre 2008

Ajournement de la fin du monde

On voit nettement ici par où peuvent passer les fuites d'hélium...Sphère armillaire, un des appareils mécaniques les plus perfectionnés de l'antiquité à la renaissance (Musée de la science, Florence).

Que reprennent espoir ceux qui, pour cause de fin du monde imminente, avaient renoncé à se lancer dans des projets à moyenne échéance (repeindre la salle de bain, visiter la section des assiettes de porcelaine historiées du musée du Louvre, arrêter de fumer). Car le Grand Accélérateur de Particules (LHC) ne découvrira pas les derniers mystères de l'univers avant le printemps prochain. Ceux qui craignaient à cette occasion la destruction de la planète, pour octobre ou novembre au mieux, ont donc obtenu un peu de répit grâce à une fuite d'hélium dans le dispositif de refroidissement du Grand Collisionneur de Hadrons. «Ça n'est que partie remise» nous rassurent les scientifiques dans tous les organes de presse. Faisons plutôt confiance aux scientifiques. L'immense Newton lui-même, on l'a déjà vu, ne prédit la fin du monde qu'en 2060, ce qui laisse tout de même du temps pour des projets plus consistants, comme la noble entreprise de l'actuel président américain d'aller faire les poussières sur la lune, qu'on a, il est vrai, laissée en désordre depuis bientôt 40 ans.

dimanche 21 septembre 2008

Fétichistes de tous les pays...

Moitié supérieure de la façade de la cathédrale de Milan. L'autre moitié est actuellement couverte de panneaux publicitaires.Le fétichisme est une affection du raisonnement qui fait croire à ceux qui en sont atteints que la possession (ou le simple contact) d'un objet leur transmettra les qualités qu'ils lui attribuent, transformera leur vie.

Le portail central de la cathédrale de Milan est un panneau démesuré orné de hauts-reliefs de bronze oxydé représentant des moments fameux de la vie du Christ, héros populaire de la mythologie catholique. Certains détails des épisodes qui se trouvent à hauteur de main ont été si souvent touchés, caressés qu'ils ont depuis longtemps perdu leur patine sombre pour un lustre aux reflets d'or.

Le méchant au mollet d'or menace de flageller le gentil au genou du même métal, pendant que ses copains rigolent.Les parties palpées sont en principe nobles et symboliques, la main de la Vierge, celle du Christ, son genou. Mais on observe parfois des dérapages, comme ici à Milan où les parties les plus appréciées sont le pied et le mollet d'un des méchants qui frappent le Christ.

Curieux fétichisme dont l'objet serait devenu indifférent, ou mimétisme approximatif dû à l'ignorance des récits bibliques, ou simple perversité ?

dimanche 14 septembre 2008

La vie des cimetières (14)

Il n'y a rien de particulier à lire dans ce commentaire flottant, désolé !
Les enfants sont régulièrement utilisés dans la statuaire du pathétique. Perdus parmi les tombes, ils suscitent l'émotion du passant qui s'apitoie sur l'injustice de leur destinée, abandonnés si tôt ou frappés sans discernement. Mais la statue présentée aujourd'hui, qui provient d'une galerie du cimetière monumental de Milan, fait exception. Elle évite les ficelles de la dramaturgie primaire.

Une enfant aux pieds nus, assise sur une sorte de tronc d'arbre, montre d'un geste du bras le vaste ciel de mosaïque étoilé qui les entoure à une poupée aux formes sommaires posée sur ses genoux, et semble désigner particulièrement deux étoiles rapprochées et isolées.
L'inscription sur la tombe (visible ici partiellement) désigne deux personnes proches, peut-être frère et sœur. Le visage de l'enfant n'est pas idéalisé comme pour une allégorie, il a le réalisme d'un portrait. Elle est calme, presque souriante.

L'interprétation la plus évidente serait qu'elle rejoue avec sa poupée, à sa manière enfantine et un peu théâtrale, l'enseignement des fictions que les parents lui ont inculquées «Ne sois pas triste, les morts ne meurent pas. Leurs âmes sont réunies et resplendissent éternellement au ciel, en haut à gauche».
En dépit de son étrangeté, cette scène jouée dirait finalement, d'une façon plus originale, la même chose qu'une bonne part de la statuaire des cimetières.

Mais cette interprétation est peut-être fausse.

dimanche 7 septembre 2008

Nuages (11)

Impossible de faire ressentir le parfum capiteux et obsédant des azalées jaunes (Azalea pontica ou Rhododendron ponticum)...Kiosque dans les jardins de la villa Melzi d'Eril, au bord du lac de Côme, près de Bellagio en Lombardie.

samedi 30 août 2008

Jusqu'où ira la civilisation ?

Cette image figure l'élan inéluctable vers l'avenir de la science et du progrès. Les mauvais esprits feront remarquer qu'ils écrasent un peu le parterre de fleurs au passage. C'est un hommage à M. Binocle à qui je dois la révélation de la technique des commentaires flottants sur les images. Que la déesse Gougueule le bénisse. Si les ours-momies, les masques respiratoires USB ou les mille-pattes géants vous passionnent, vous serez divertis par son blog où pétillent l'ingéniosité de l'espèce humaine et les excentricités de la nature. (pour exemple cliquez son nom sous l'image).Le progrès chevauchant la science sur un parterre de fleurs jaunes
Hommage à Paul Binocle (voir le commentaire flottant sur la photo).

vendredi 22 août 2008

L'arbre aux huit A

Ces étranges silhouettes aux formes de méduses, flottant entre ciel et terre, sont sans doute familières à l'amateur de préhistoire. Il aura déjà vu des dinosaures extravagants se dandiner lourdement sous ces hautes ombrelles, dans des documentaires anglais.
C'est une espèce survivante, un des rares conifères à avoir échappé aux bouleversements climatiques des dernières centaines de millions d'années, aux glaciations, au volcanisme, aux extinctions massives. Les botanistes le nomment «Araucaria auracana», les autres «pin du Chili».




On le trouve en quantité, pétrifié, sur tous les continents. Mais peu de survivants. Les derniers s'étaient regroupés dans quelques forêts d'Amérique du sud, au Chili et en Argentine, sur les versants des Andes, quand quelques graines comestibles furent emportées par un botaniste anglais au 18ème siècle. Ils devinrent alors des objets décoratifs à la mode dans les jardins anglais froids et humides, puis partout dans le monde. (1)

On dit qu'ils peuvent vivre au-delà de 1000 ans et que leur cime peut atteindre 50 mètres. On dit aussi qu'il y en a plus dans les jardins anglais, domestiqués, qu'à l'état sauvage dans les quelques forêts chiliennes protégées (2) où ils se raréfient. Ce dinosaure qui a résisté au feu des volcans et aux ères glaciaires meurt sur ses terres d'origine.
Souhaitons que persiste cet engouement ornemental et qu'on verra longtemps encore se balancer son profil de monstre marin. (3)

***

(1) Ces informations proviennent d'une excellente source, en anglais. Dans l'index des plantes, cherchez «Monkey puzzle tree»
(2) Les populations locales en tirent le bois de chauffage et de construction, la résine aux propriétés médicinales, les graines (pignons) nourrissantes pour l'homme et le bétail. Cet usage a été réglementé en 2002 ; le pin du Chili était déclaré espèce en danger par le CITES.

(3) Un anglais malheureux qui a vu dépérir de maladie un Auracana de 80 ans dans son jardin de Dartmoor, au pays de galles, a créé un blog le 27 octobre 2006 pour y faire le récit en images de sa mort et de son tronçonnage, comme dans les plus mauvais films d'horreur.

Araucaria auracana au milieu d'un route des Andes, entre le Chili et l'Argentine (passe Mamuil Malal, mars 2008) SOURCE

mercredi 13 août 2008

Gutenberg et la bombe atomique

Le Projet Gutenberg est un projet humanitaire. Son objectif est de mettre gratuitement à disposition sur Internet toute la littérature libérée des droits d'auteurs. Son catalogue est donc constitué de milliers de textes sans valeur économique, et généralement sans valeur littéraire non plus.
22 323 textes en anglais, 1207 en français, 1 en breton et quelques uns dans les autres langues.
N'y cherchez pas des livres qui auraient moins d'un siècle, mais si vos goûts pervertis vous attirent vers la mauvaise littérature farcie de clichés des 18 et 19ème siècles, n'hésitez pas à vous fournir chez Gutenberg. Vous connaîtrez la délicieuse impression d'entrer dans un vieux grenier poussiéreux et de fureter dans des malles pleines d'expressions surannées et d'imparfaits du subjonctif fossilisés (lisez par exemple, en apéritif, le prologue de «La tombe de fer» d'Henri Conscience). On avait oublié que cette époque avait existé. On est d'abord amusé, puis un peu effrayé par ce tableau de la littérature transmis aux générations à venir (1). On y trouvera un opuscule sur les ordres de chevalerie serbes en 1902, une étude très scientifique d'Émile Hureau en 1920 sur la transmission de pensée, un livre sur les procès contre les animaux de 1858, suivi de Peines, tortures et supplices de 1868, un manuel complet des «fabricans» de chapeaux en tous genres, une lettre de Daguerre à Arago en 1844 sur la manière de préparer la couche sensible des plaques photographiques, une quantité d'ouvrages de Georges Sand ou d'Émile Zola, et l'irremplaçable Bulletin de Lille publié sous le contrôle de la Kommandantur de Lille, en 1916.

Soyons juste, on y dénichera aussi quelques rares merveilles (2).
Et puis c'est malgré tout une véritable action humanitaire que de rendre le patrimoine de l'humanité à l'humanité (enfin, à celle qui a accès à un ordinateur avec une connexion Internet). Et aujourd'hui, à l'heure où une grande majorité de cette même humanité exalte ses instincts préhistoriques grégaires en applaudissant le spectacle d'une dictature qui a soumis des millions d'êtres humains par la crainte, il n'est pas inutile de rendre hommage à un vrai projet philanthropique.

Présentons donc une très récente publication du projet Gutenberg, en anglais hélas, mais d'un anglais simple et technique THE ATOMIC BOMBINGS OF HIROSHIMA AND NAGASAKI by The Manhattan Engineer District, June 29, 1946.

Monument aux morts, Orléans, parc Pasteur.
Si un lecteur érudit connaissait le nom du sculpteur...

Il s'agit d'un rapport d'expertise de l'armée américaine, assez court (3), décrivant scrupuleusement les effets des deux bombes atomiques larguées les 6 et 9 août 1945 sur le peuple japonais. C'est un plaisir d'y trouver cette rigueur détachée de tout sentimentalisme qu'on attend de militaires bien éduqués ; les effets destructeurs sur chaque ville sont soigneusement décrits et comparés ; le livre foisonne de chiffres, de poids, de distances, de températures et de longueurs d'onde. Mais un esprit rêveur sera également enchanté par quelques images d'une poésie spontanée.

Dans son introduction, l'auteur qualifie la bombe de «plus grand accomplissement scientifique de l'histoire (4)» et décompte «plus de 10 kilomètres carrés de la ville furent instantanément détruits et totalement dévastés, 66000 humains tués, et 69000 blessés.» Le décor est planté. Nous ne conterons pas ici l'intrigue, d'autant que tout le monde en connaît déjà la fin. Nous ne parlerons pas non plus des détails morbides comptabilisés avec soin, fièvres, brûlures, épilations, lésions, vomissements, diarrhées et hémorragies diverses. Nous nous contenterons d'illustrer quelques thèmes par des citations appropriées, pour allécher le lecteur.

La prévoyance et le sens de l'organisation «La première cible devait être relativement intacte de précédents bombardements de manière à déterminer sans équivoque les effets d'une bombe atomique». Il est aussi expliqué, dans le même esprit, que le choix a porté sur des villes construites essentiellement dans des matériaux susceptibles de produire le plus de dommages possibles par la violence du souffle et de l'incendie. (5)
La satisfaction du travail bien fait «Les bombes ont été placées de telle façon qu'il n'y avait pas d'autre emplacement plus destructeur» ou encore «en dépit de son importance extrême, le bombardement sur Hiroshima a été presque une routine.» (6)
Un suspense inattendu «Mais le sort était contre nous, car la cible était totalement masquée par la fumée et le brouillard (7)». En effet pour la seconde bombe la cible n'était pas Nagasaki. Mais la cible originale (8) était par malchance invisible. Nagasaki était la cible de secours.
Un peu de poésie lyrique «Les armatures d'acier des bâtiments étaient courbées comme par la main d'un géant... Les collines alentour étaient brûlées, ce qui leur donnait une apparence automnale (9
Une anecdote saugrenue, mais scientifique «Une caractéristique intéressante de la radiation de chaleur était le degré de brûlure des tissus en fonction de leur couleur ... une chemise rayée de bandes alternées claires et sombres avait les rayures sombres carbonisées alors que les claires restaient intactes. (10

Comme on le voit, si le projet Gutenberg ne publie pas tellement de bonne littérature, ça ne l'empêche pas de remplir avec une certaine fantaisie sa mission humanitaire.

***

(1) 70 000 livres sont téléchargés chaque jour.
(2) Le théâtre d'Aristophane, Les Caractères de La Bruyère, Don Quichotte de Cervantès, beaucoup de Shakespeare, Le neveu de Rameau de Diderot, De l'origine des espèces de Darwin, Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, Les possédés de Dostoïevski, Le comte de Monte-Cristo de Dumas, les contes d'Edgar Poe, les chants de maldoror de Lautréamont, quelques livres de poésies de Verlaine, les deux premiers tiers de la recherche du temps perdu de Proust, Ubu roi de Jarry, Locus solus de Roussel, et quelques autres. Notons que les livres qui n'existent qu'en format texte (.TXT) demanderont un travail de mise en page pour devenir agréables à lire.

(3) 24 000 mots, dont 6 000 constitués par le témoignage dramatique d'un père catholique allemand qui a vécu l'événement.
(4) «greatest scientific achievement in history»
(5) «The first target should be relatively untouched by previous bombing, in order that the effect of a single atomic bomb could be determined», «the targets should contain a large percentage of closely-built frame buildings and other construction that would be most susceptible to damage by blast and fire»
(6) «The bombs were placed in such positions that they could not have done more damage from any alternative bursting point in either city», «Despite its extreme importance, the first bombing mission on Hiroshima had been almost routine»
(7) «But fate was against us, for the target was completely obscured by smoke and haze.»
(8) La première cible n'est pas citée dans le rapport. On apprendra dans un passionnant article modéré de Wikipedia que cette ville sauvée par les intempéries, était Kokura.
(9) «The steel frames ... were pushed away, as by a giant hand», « from the point of detonation ... The hillsides ... were scorched, giving them an autumnal appearance»
(10) «One more interesting feature connected with heat radiation was the charring of fabric to different degrees depending upon the color of the fabric ... a shirt of alternate light and dark gray stripes ... had the dark stripes completely burned out but the light stripes were undamaged»

samedi 2 août 2008

La vie des cimetières (13)

Il est loin le temps où nos dictateurs se faisaient appeler le «Petit Père du Peuple» ou le «génial Mécanicien de la Locomotive de l'Histoire» et ensevelir dans des mausolées colossaux. Ceux d'aujourd'hui grimpent sur des tabourets pour qu'on les aperçoive à la télé et épousent des chanteuses anémiques et creuses. Mais on trouve encore dans le cimetière Monumental de Milan des tombeaux de cette époque où les taureaux étaient ailés comme en Mésopotamie, les bœufs plus grands que nature, et les ouvriers stakhanovistes continuaient à travailler même après leur mort.


samedi 26 juillet 2008

Lisez «Ce Glob Est Plat»

Le touriste qui visite le nord de l'Italie passe immanquablement par le lac Majeur et fait nécessairement une halte culturelle sur lsola Bella. Le touriste qui pose les pieds sur Isola Bella ne peut éviter de photographier l'île des pêcheurs (Isola Pescatori), face au débarcadère. Et Le touriste qui photographie ainsi l'île des pêcheurs diffuse innocemment la publicité de l'auberge Verbano, dont le nom est peint en grosses lettres blanches sur la façade rouge de l'établissement, au premier plan. Et ils sont des dizaines de milliers chaque année. Imaginez l'impact, qui a dû faire rêver plus d'un investisseur, si on pouvait substituer un message publicitaire, par exemple «Lisez Ce Glob Est Plat» (Leggete, en italien), à l'annonce actuelle. Ainsi, pour compléter notre billet vénal de la semaine dernière, proposons-nous aujourd'hui ce projet mercantile.

vendredi 18 juillet 2008

Nuages (10)

Les actionnaires de Ce Glob Est Plat ne voyant toujours pas venir l'ombre d'un dividende, ont menacé de ne plus soutenir notre action. Nous avons alors envisagé d'apporter notre soutien médiatique à une entreprise française dont les actions humanitaires et les efforts pour l'environnement sont hélas mésestimés, mais dont la prospérité financière est indiscutable. Ce sera notre contribution à la cause planétaire.

mardi 15 juillet 2008

Les perles de l'Encyclopédie (2.2)

Ce qui suit est la fin de la chronique commentant les articles écrits par l'abbé Yvon pour l'Encyclopédie de M. Diderot.

ATHÉES :

Cet article et le suivant sont la quintessence de la production Yvonesque. Il y concentre sa bêtise, sa mauvaise foi, sa rouerie, son venin.
Il commence par démontrer que l'athéisme n'existe pas à l'état naturel, premier élément pour prouver que c'est une perversion. L'historien Strabon et quelques témoignages de voyageurs affirment qu'existeraient des peuples ignorants et stupides vivant comme des bêtes, sans religion; Yvon rejette ces récits comme peu fiables et ajoute que si on a l'impression que tous les chinois sont athées, c'est parce qu'on ne comprend pas le chinois. Puis il démontre que tous les athées sont en réalité des croyants qui simulent: «Il ne saurait assurément y avoir d'athée convaincu de son système; car il faudrait qu'il eût pour cela une démonstration de la non existence de Dieu, ce qui est impossible.».
Enfin il conclut par un interminable sermon moral sur la vertu. La vertu est difficile. Elle n'apporte pas les satisfactions immédiates que procurent le vice et la réalisation de nos désirs réels et imaginaires. La religion imprime un frein à la satisfaction débridée de ces désirs, qui est un ferment du désordre social. Ainsi, les athées sont dangereux pour la société car ils ne croient pas qu'il existe un châtiment perpétuel qui les persuaderait de calmer leurs instincts. C'est le sermon préparatoire à l'appel au meurtre de l'article suivant.

ATHÉISME :

Ici l'abbé se déboutonne allègrement. Abandonnant les règles les plus élémentaires de la logique qu'il professe dans l'encyclopédie, il exige des athées qu'ils prouvent l'inexistence d'un dieu. Admirons la subtilité de l'argumentaire:
«C'est à l'athée à prouver que la notion de Dieu est contradictoire, & qu'il est impossible qu'un tel être existe; quand même nous ne pourrions pas démontrer la possibilité de l'être souverainement parfait, nous serions en droit de demander à l'athée les preuves du contraire; car étant persuadés avec raison que cette idée ne renferme point de contradiction, c'est à lui à nous montrer le contraire; c'est le devoir de celui qui nie d'alléguer ses raisons. Ainsi tout le poids du travail retombe sur l'athée; & celui qui admet un Dieu, peut tranquillement y acquiescer, laissant à son antagoniste le soin d'en démontrer la contradiction. Or, ajoutons-nous, c'est ce dont il ne viendra jamais à bout. En effet, l'assemblage de toutes les réalités, de toutes les perfections dans un seul être doit nécessairement exister, l'existence étant comprise parmi ces réalités: mais il faut renvoyer à l'article Dieu le détail des preuves de son existence
De nombreux auteurs attribuent l'article DIEU à Yvon, malgré l'absence de sa signature. On y retrouve effectivement son style et ses références. Lisez plutôt: «L'existence de Dieu étant une de ces premières vérités qui s'emparent avec force de tout esprit qui pense & qui réfléchit, il semble que les gros volumes qu'on fait pour la prouver, sont inutiles... Pour contenter tous les goûts, je joindrai ici des preuves métaphysiques, historiques & physiques de l'existence de Dieu.». Hélas, ses principaux arguments ont perdu toute pertinence avec les découvertes de l'archéologie et des sciences de l'évolution et de la génétique. Yvon avait même prédit leur invalidation: «Si on prouve que le monde ait existé avant le temps marqué dans cette chronologie, on a raison de rejeter cette histoire». Par Chronologie il entendait celle décrite dans les textes bibliques, qui dataient de 6 à 7000 ans la création de la terre et des humains.

Il continue sa démonstration, juge les systèmes athées trop complexes et difficiles à comprendre comparés à la simplicité de la solution religieuse qui dissout toutes les questions, affirme que l'athéisme avilit et dégrade la nature humaine, et couronne son raisonnement par cette mémorable profession de foi humanitaire:
«L'homme le plus tolérant ne disconviendra pas, que le magistrat n'ait droit de réprimer ceux qui osent professer l'athéisme, & de les faire périr même, s'il ne peut autrement en délivrer la société... Par conséquent le magistrat doit avoir droit de punir, non seulement ceux qui nient l'existence d'une divinité, mais encore ceux qui rendent cette existence inutile, en niant sa providence, ou en prêchant contre son culte, ou qui sont coupables de blasphèmes formels, de profanations, de parjures, ou de jurements prononcés légèrement. La religion est si nécessaire pour le soutien de la société humaine, qu'il est impossible, comme les Païens l'ont reconnu aussi bien que les Chrétiens, que la société subsiste si l'on n'admet une puissance invisible, qui gouverne les affaires du genre humain.»
Tout est dit.



On raconte parfois que les gargouilles représentent les êtres égarés sans le secours de la foi, rejetés par l'église. L'incroyant a donc le choix: périr par la justice humaine suivant les conseils de l'abbé Yvon ou finir pétrifié pendant quelques siècles dans une pose grotesque, comme ces gargouilles de Notre-Dame de l'Épine, en Champagne.

ATOMISME :

Nous finirons un peu plus légèrement cette balade dans les idées de l'abbé Yvon, par la conclusion de son petit article sur l'Atomisme.
«Le tout s'est fait par hasard, le tout se continue, & les espèces se perpétuent les mêmes par hasard; le tout se dissoudra un jour par hasard; tout le système se réduit là. Il serait superflu de s'arrêter à la réfutation de cet amas d'absurdités.»

Vous n'avez pas rêvé. Tout cela a été écrit dans la grande Encyclopédie du siècle des lumières par l'abbé Yvon. Le lecteur qui désirera poursuivre la lecture de ces sophismes et démonstrations fumeuses, dont les raisonnements recueillent encore une étonnante considération auprès de certains athées contemporains, en trouvera la liste complète en suivant ce lien, et je lui conseillerai de débuter par la description des monstrueuses conséquences de l'adultère dans la société.

Enfin au lecteur qui s'exclamera «C'est facile de se moquer des erreurs du passé!», je répondrai «Oui». Et je lui suggérerai de rechercher et corriger lui-même les erreurs du présent, au hasard dans la célébrissime et omniprésente encyclopédie participative Wikipedia, qui en fourmille. Par exemple, l'article sur la ville de Jéricho. Tout le monde connaît le récit biblique du petit air de Louis Armstrong qui, joué sept fois consécutives, fit s'écrouler les murailles millénaires qui protégeaient la ville. Le 2 juillet 2006, ce récit était dans le chapitre Histoire de l'encyclopédie Wikipedia. Le 4 juillet un lecteur plus rigoureux créait un chapitre Mythologie et y déplaçait le récit. Le 10 juillet un lecteur croyant (ou conciliant) remplaçait le titre du chapitre par Récit biblique, solution molle qui a l'avantage de ne plus choquer personne.

samedi 12 juillet 2008

Les perles de l'Encyclopédie (2.1)

Il y eut un temps où la preuve ontologique faisait taire les contradicteurs. Quand Descartes disait «si j'ai en moi l'idée d'un Dieu infini alors que je suis un être fini, c'est nécessairement qu'un Dieu infini existe» Tout le monde le croyait sur parole. Personne n'aurait osé lui opposer que les éléphants roses qu'il voyait lorsqu'il abusait de la bière devaient alors également exister.
Puis avec le siècle des lumières, les grandes questions métaphysiques suscitèrent des argumentaires plus techniques, plus scientifiques, comme dans les articles de l'abbé Yvon pour l'Encyclopédie de M. Diderot. Diderot avait recruté Yvon et quelques autres ecclésiastiques pour rédiger les articles les plus délicats, démarche stratégique à une époque où la religion instituée avait le pouvoir de faire envoyer les incroyants en prison, voire en enfer. Mais la collaboration d'Yvon ne dura que quelques mois et 45 définitions ; il s'arrêta fin 1751 au mot Censure, au moment où, mêlé à l'affaire de Prades, il dut fuir la France, et où les deux premiers volumes de l'Encyclopédie étaient interdits de vente et de détention.

Feuilletons donc un petit florilège des démonstrations lumineuses de l'abbé Yvon dans l'Encyclopédie, qui était destinée à faire rayonner l'esprit français pour l'éternité.

ABDUCTION :

C'est un type de raisonnement logique. Ici Yvon commence fort sa première collaboration alphabétique, en affirmant dans son exemple «Tout ce que Dieu a révélé est très certain; c'est une de ces premières vérités que l'esprit saisit naturellement, sans avoir besoin de preuve.» On remarquera que nombre d'articles de l'encyclopédie dans le domaine de la logique utilisent des exemples avec Dieu, ce qui les rend incompréhensibles, voire absurde aux incroyants. Remarquons également qu'il entend par révélation les choses que la raison naturelle n'enseigne pas et qui ont été dévoilées par Dieu à ses prophètes et consignées dans la Bible. On retrouvera régulièrement cet «argument» chez Yvon.

ACATALEPSIE :

C'est un article sans intérêt particulier d'Yvon et Diderot, mais qui renvoie vers l'article anonyme PROBABILITÉ, qui est un délice de lecture, influencé par l'esprit d'Yvon, où on apprend que les lois de la nature sont de pure convenance et que Celui qui les a établies peut les éteindre le soir quand il se couche. «Nous savons que Dieu a établi lui-même les lois de la nature, qu'il est constant dans l'observation de ces lois; ainsi l'esprit répugne à croire qu'elles puissent être violées. Cependant nous savons aussi que celui qui les a établies a le pouvoir de les suspendre; qu'elles ne sont pas d'une nécessité absolue, mais seulement de convenance. Ainsi nous ne devons pas absolument refuser notre confiance aux témoins ou aux preuves extérieures du contraire.»

Sur ce cliché d'une statue perchée sur une cimaise de la cathédrale de Reims, pris au moment précis où Dieu avait la tête ailleurs et suspendait momentanément les lois de la nature, on reconnaîtra peut-être un éléphant qui a pu servir à prouver sinon l'existence de Dieu, au moins celle des éléphants.

AGIR :

L'article est amusant. Il utilise presque 1800 mots pour expliquer qu'il ne sait pas définir le mot «Agir», s'embourbe dans une tentative d'associer les actions de l'âme et de Dieu à des effets dans le monde réel, pour conclure sagement «La vraie Philosophie se trouvera fort abrégée, si tous les Philosophes veulent bien, comme moi, s'abstenir de parler de ce qui manifestement est incompréhensible.»

ÂME :

Article étrange. D'abord très historique et scolastique, où pendant de longues pages il réfute les plus grands philosophes (Thalès, Aristote, Épicure, Spinoza, Locke...) pour démontrer que l'âme est immatérielle et immortelle, l'article se termine par un coup de théâtre qui peut faire soupçonner qu'il a été partiellement révisé, peut être par Diderot.

L'abbé commence donc par une longue démonstration décousue sur les divers aspects de la question (l'âme est-elle une qualité ou une substance unique, matérielle, nuageuse ou spirituelle, universelle, éternelle, étendue ou ponctuelle, contient-elle des morceaux de Dieu...), et agrémentée de lumineux éléments de dialectique.
Il apporte par exemple, sur l'immatérialité de l'âme, la preuve qui tue : «L'esprit de l'homme est de sa nature indivisible. Coupez le bras ou la jambe d'un homme, vous ne divisez ni ne diminuez son esprit, il demeure toujours semblable à lui - même, & suffisant à toutes ses opérations comme il était auparavant. Or si l'âme de l'homme ne peut être divisée, il faut nécessairement que ce soit un point, ou que ce ne soit pas un corps... Ce serait une extravagance de dire que l'esprit de l'homme fût un point mathématique, puisque le point mathématique n'existe que dans l'imagination... Puis donc que l'âme de l'homme ne peut être divisée, & que ce n'est ni un atome ni un point mathématique, il s'ensuit manifestement que ce n'est pas un corps.»

Sur la manière dont l'âme interagit avec la matière il se trouve un peu à court d'argument et préfère faire appel à la révélation divine: «Cette dépendance mutuelle du corps & de ce qui pense dans l'homme, est ce qu'on appelle l'union du corps avec l'âme; union que la saine Philosophie & la révélation nous apprennent être uniquement l'effet de la volonté libre du Créateur.»

Puis, à la fin de l'article, survient le retournement.
Après avoir épuisé 20000 mots pour réfuter les philosophes et affirmer sa définition d'une âme immatérielle et immortelle, il termine par la description d'expériences et de constats médicaux qui démontrent l'impact des défauts du cerveau sur les fonctions de l'âme. Cette «conclusion» déconcerte par son humeur noire et désabusée, et sa contradiction avec le reste de l'article: «Voilà donc l'âme installée dans le corps calleux, jusqu'à ce qu'il survienne quelque expérience qui l'en déplace, & qui réduise les Physiologistes dans le cas de ne savoir plus où la mettre. En attendant, considérons combien ses fonctions tiennent à peu de chose; une fibre dérangée; une goutte de sang extravasée; une légère inflammation; une chute; une contusion; & adieu le jugement, la raison, & toute cette pénétration dont les hommes sont si vains.»

Cette scène, sculptée sous un porche latéral de la cathédrale de Reims, illustre cruellement jusqu'où pouvaient aller les différentes expériences conduites par le clergé pour tenter de prouver le bien-fondé des hypothèses sur l'immatérialité et la localisation de l'âme.

Signalons en passant que l'ÂME des bêtes fait l'objet dans l'encyclopédie d'un article distinct sévèrement argumenté (presque 13000 mots) par Yvon en personne, où on découvre un abbé progressiste qui s'oppose courageusement à Descartes et considère que même les bêtes possèdent une âme immatérielle, puis qui s'empêtre dans des justificatifs bancals pour lui nier toute immortalité. «L'immortalité de l'âme des bêtes est une opinion trop choquante & trop ridicule aux yeux de la raison même, quand elle ne serait pas proscrite par une autorité supérieure, pour l'oser soutenir sérieusement.» Il faut lire la suite dans le texte pour savourer le problème de logique soulevé par cette question, et la pirouette habituelle de la révélation divine qu'il utilise pour s'en sortir.

À SUIVRE...

Lecteur qui n'imaginiez pas ainsi l'Esprit des Lumières, vous n'avez encore vu que des frivolités. Vous apprendrez dans notre prochaine parution comment l'abbé Yvon, en vrai progressiste, propose de faire périr une partie de l'humanité, et qu'il l'écrit dans l'Encyclopédie.

dimanche 29 juin 2008

Une soirée de jazz frit

Le festival de Jazz d'Orléans avait invité le 26 juin un des fondateurs du Free Jazz il y a bientôt 50 ans, Archie Shepp. La soirée fut très sage. Shepp joua et chanta essentiellement des blues ponctués comme habituellement de ces cris enroués qu'il déchire de son saxophone ténor. Et c'était assez beau. Comme d'habitude également dans cette grande fête provinciale de la musique libre et en plein air, toute photographie était prohibée.

mardi 24 juin 2008

D'après Clouet, dans le style de Corneille

Corneille de Lyon était un peintre français d'origine flamande actif entre 1530 et 1575. Ses petits portraits raffinés de la noblesse le rendirent célèbre au point d'être nommé, comme l'était François Clouet, peintre du Dauphin puis peintre et valet de chambre du Roi Henri 2 en 1551.
Peu de tableaux lui sont attribués avec certitude. Les experts parlent le plus souvent d'œuvres de l'atelier de Corneille, ou attribuées à Corneille, ou même, d'après Corneille, comme ce portrait d'une certaine Aimée Motier de La Fayette, peint d'après un dessin de Jean Clouet et qui fait partie d'une belle série exposée au musée Condé. Rien à ajouter, sinon conseiller d'aller le voir au château de Chantilly, qui recèle tant d'autres merveilles.

samedi 14 juin 2008

La porte de Lugano

Il est malaisé d'expliquer ce qui fascine dans la vue d'une porte qui n'isole rien de particulier et qui ne donne sur rien d'autre, dans la vue de ces choses inutiles ou absurdes qui prennent une dimension métaphysique dès qu'elles deviennent un peu monumentales.
Ce portail fantôme, vain décor d'un débarcadère de théâtre, dans le jardin public de Lugano en Suisse italienne, fait penser à la porte incongrue de Font-d'Hurle qui déroutait Vialatte dans une magnifique chronique de 1955 *, ou à Christo quand il emballe soigneusement les édifices les plus volumineux.

C'est ce léger vertige qu'on ressent dans l'observation de la réalité lorsqu'elle prend une apparence irrationnelle.


* Les portes de la Solitude sont des portes monumentales... Il y en a une à Font-d'Hurle (c'est un haut plateau, dans le Vercors) ; elle est en bois, à claire-voie, longue, basse, encastrée dans rien. Il n'y a rien à droite, rien à gauche, pas un mur, pas un fil de fer, rien par-devant, rien par-derrière, si loin que s'étende la vue ; seulement cette inscription grandiose : «Prière aux visiteurs de refermer derrière eux.» On ne saurait mieux dire à l'homme que, d'où qu'il vienne et où qu'il aille, il ne peut jamais ouvrir ou fermer que sur soi. Et ce qu'il y a de plus paradoxal, c'est que, précisément parce que c ' est inutile (ou alors pourquoi ?... je ne sais pas), on se donne la peine de passer par la porte (Kafka en eût fait dix volumes), d'entrer dans un endroit où l'on se tient déjà !
Alexandre Vialatte, extrait de «Mgr Sahara par rené Dupuy», chronique de La Montagne, 22 décembre 1955.

samedi 7 juin 2008

La vie des cimetières (12)

Notre chroniqueur nécrophile n'a rien publié depuis le 11 novembre 2007, mais il n'est pas mort pour autant. Il revient avec un dossier monumental.
Et si, comme la rédaction de Ce Glob Est Plat, vous avez depuis des années éteint radio et télévision et que vous ne vous informez du monde qui change qu'en regardant les arbres, les nuages et les statues grandiloquentes dans les parcs, alors préparez-vous à de grandioses émerveillements.
Car notre nécrophile a rapporté de Milan plusieurs centaines d'images du cimetière des monuments (Cimitero Monumentale), parangon de tous les cimetières, le cimetière qui enterre tous les autres. Les italiens fortunés y font construire depuis 1866, sur 25 hectares, des sépultures à la mesure de leurs vanités, et c'est une surenchère de bon goût et d'élégance plastique.
Et si les noms gravés, défunts comme sculpteurs, sont inconnus ou oubliés, les tombeaux méritent bien la très courte éternité que nous leur consacrerons ici, plus ou moins régulièrement.

Secteur 4, vue sur le Famedio.

samedi 31 mai 2008

Goya et les presbytes

Tout a été dit sur Francisco de Goya, peintre et graveur. Mais on ne louera jamais assez sa contribution à la recherche sur la presbytie.
La presbytie (prononcer presse-bissie) est une dégénérescence naturelle de l'œil due au vieillissement. Comment la dépiste-t-on ? Tous les grands musées lancent assez régulièrement des campagnes de dépistage, dissimulées sous la forme d'anodines expositions consacrées à des gravures et dessins anciens.
Si, lors de la visite d'une de ces manifestations, vous entendez un surveillant zélé sévèrement sermonner un amateur honteux, il y a fort à parier qu'il vient de dépister un presbyte que le manque de lumière a contraint à aventurer son nez un peu trop près d'une gravure. Parfois, ce sera la sirène du système électronique de surveillance habilement dissimulé et spécialement entrainé à détecter les presbytes trop curieux qui se mettra à hurler dans le silence de la salle d'exposition. D'autres fois, vous remarquerez un amateur étourdi qui semble regarder le plafond avec attention. C'est un presbyte avisé qui, s'étant procuré les prothèses adéquates, sous la forme de lunettes adaptées à sa vue dans la partie basse du verre, donne l'impression qu'il regarde en l'air alors qu'il pointe son regard exactement en face de lui, horizontalement.
On l'aura
compris, le presbyte a besoin de lumière et découvre ainsi son handicap dans les situations faiblement éclairées. Contrairement à de nombreuses expositions de dépistage, celle que le Petit palais à Paris consacrait * récemment aux gravures de Goya était correctement agencée et éclairée. Elle était probablement consacrée aux presbyties légères, naissantes.

Nada, Ello dirá (Désastres de la guerre, gravure 69, détail).
Un corps en décomposition s'extirpe d'une tombe et écrit «Nada» (rien) sur une feuille. Gravure absente de l'exposition.

Dans une exposition de Goya, il y a toujours une gravure absente, celle justement qu'on avait envie de retrouver, et il est toujours frustrant de voir des séries incomplètes. Pourtant ici tous les aspects de sa vision des grotesques de l'humanité étaient représentés, sur plus de 200 gravures. On y découvrait même des raretés, comme cette empreinte digitale au coin d'une gravure délaissée (n.79 du catalogue), qui pourrait être celle de Goya et intéresser les fétichistes passionnés d'anthropomètrie. Les mêmes fétichistes peut-être, phrénologues avertis, qui auraient dit-on volé la tête de Goya dans sa tombe. En effet, lorsqu'il fut décidé en 1888 de transférer vers son pays natal le corps de Goya, alors enterré à Bordeaux depuis 60 ans, on ne déterra qu'un corps sans tête. Abandonné dans un dépositoire, le corps ne retourna en Espagne qu'après 10 années de débats. Cet épisode inspirera à Jean Veber, caricaturiste au journal Gil Blas, un hommage sublime et irrespectueux, présenté en fin d'exposition, comme une délivrance après ce parcours au milieu des folies et des cruautés humaines.

Veber jean, le retour de Goya dans sa patrie, 1899 (Lithographie, Paris petit palais). Il est conseillé à l'amateur d'archiver chez lui cette image. Faisant peut-être l'objet de droits de reproduction, elle peut être retirée à tout moment si un ayant droit se manifeste.

Ne serait-ce que pour cet éclat de rire final, allez le voir ! Ah oui, on me rappelle que l'exposition est terminée. Qu'importe. L'Internet regorge de reproductions des gravures de Goya, des séries complètes (chez Wikimedia) des caprices, des disparates, des désastres de la guerre, parfois de très bonne qualité. Certains sites considèrent même le presbyte avec humanité, comme Visipix, monumental dans son désordre encyclopédique et ses détails aux dimensions gargantuesques. Le presbyte y scrutera tranquillement les détails les plus affreux en sirotant un lait grenadine et n'ayant désormais plus à endurer l'humiliation des dépistages en public.

***
* Conforme à sa mission journalistique, Ce Glob Est Plat attend généralement qu'un événement soit passé, révolu, accompli, pour en parler. Le lecteur pourra moins facilement vérifier ses allégations et les contredire.

samedi 24 mai 2008

La Terre en vraies couleurs

Le philosophe grec Démocrite est souvent représenté dans le long débat fait d'exils, d'autodafés, voire de bûchers (et dans lequel par stricte rigueur journalistique nous ne prendrons pas parti) qui oppose depuis 2500 ans les adeptes d'une Terre plate aux apôtres de sa sphéricité.

La tradition picturale le figure avec un sourire moqueur montrant du doigt le
globe terrestre, comme l'ont peint Bramante ci-dessus (vers 1480, à la pinacothèque Brera de Milan), Velazquez ci-dessous (vers 1630, au musée des beaux arts de Rouen), et Ter Brugghen (en 1628, au Rijksmuseum d'Amsterdam). Ce dernier l'a affublé d'un globe céleste, et a octroyé le globe terrestre à son symétrique, le portrait d'Héraclite, auquel Démocrite est fréquemment associé dans l'iconographie.
On a appris depuis que cette tradition sur la personnalité de Démocrite, reprise des auteurs romains, était assez fausse. Mais au moins a-t-elle permis pendant ces siècles obscurs d'afficher des idées alors réprimées et de s'en innocenter en les attribuant à une sorte de savant fou, prédicateur d'un matérialisme absolu et d'un déterminisme inéluctable. Rien dans les fragments qu'il reste de Démocrite ne présente cette vision de la Terre ni ne confirme son cynisme. Mais sa vision prophétique d'une pluralité des mondes, dans des états et des âges différents, et parmi lesquels le nôtre n'a rien de particulier *, est finalement bien illustrée ainsi. Il désigne le globe terrestre avec l'air de nous dire «c'est notre monde, on n'aura que lui, et il faudra faire avec».

On trouve sur Internet des reproductions acceptables des Démocrite de Velazquez et de Ter Brugghen, mais la fresque de Bramante fait l'objet d'une sorte de malédiction. Déjà inexplicablement absente des catalogues et autres guides de la pinacothèque Brera de Milan, on en trouve une seule reproduction passable en ligne, pillée et répétée par tous, dont la source est l'inépuisable base de la Web Gallery of Art. Elle est hélas atteinte d'une sorte de monochromie maladive comme d'un excès de carotène. Dans le cadre de sa série de chroniques «Aime la vie, peins la en rose», Ce Glob Est Plat, défenseur de tous les globes de la Terre, se sentait tenu de corriger la situation, et proposer aujourd'hui au monde ébahi les vraies couleurs naïves et acidulées de la fresque de Bramante. Aparté technique : cette fresque de Bramante aux «vraies» couleurs ci-dessus est un montage, très imparfait. Le dessin, les lignes et détails proviennent de la version Web Gallery of Art, les couleurs sont issues d'une photo dérobée sur place à Milan, mal cadrée et floue, prise subrepticement sans regarder dans le viseur. Les photographies y sont interdites, on s'en sera douté, mais jusqu'où n'irions nous pas pour honorer notre devise «La vérité sinon rien!».
***
* Dans la fable Démocrite et les abdéritains, La Fontaine le fait parler ainsi:
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.


Mise à jour du 10.04.2019 : on raconte que Bramante s'est peint à droite en Démocrite, et qu'il a représenté Léonard de Vinci en Héraclite, à gauche. À l'époque ils travaillaient ensemble sur des projets d'architecture à Milan pour Sforza. On reconnaitrait Léonard à ses vêtements roses et au livre devant lui qui serait écrit de la droite vers la gauche.