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lundi 7 septembre 2026

Les anges indifférents de Jean Hey

Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des anges en grisaille des 2 panneaux extérieurs inachevés (triptyque fermé), vers 1498.



Où l’on parle pour la dernière fois du triptyque de Moulins par Jean Hey, c'est promis ! (enfin, peut-être).

Avec le Louvre, on devait s’y attendre : à l’occasion de la restauration (vidéo 61min.) du triptyque de Jean Hey, suivie de sa longue exposition, le musée n’a pas jugé utile d’en publier de belles reproductions en ligne, alors qu’elles existent, sans doute réservées à la vente aux médias.
À qui a financé la restauration, c’est à dire au public par l'impôt, on a réservé la frustration de pitoyables images et fait l'aumône d’une exposition chichement éclairée. Dans la salle 831 pendant 9 mois, le musée avait installé une ambiance de demi-jour, faible éclairement et lumière artificielle. On sait pourtant que la peinture à l’huile ne se dégrade aucunement à la lumière. 
Ça n’était donc pas au Louvre qu’on découvrirait les couleurs naturelles et les fins détails du triptyque de Jean Hey, les visiteurs ne pouvant en faire que de piètres clichés (et il est peu probable qu'aussi bien au Monastère de Brou jusqu'à fin 2026, qu'au musée des Beaux-arts de Moulins à partir de 2027, les conditions d'exposition s'amélioreront)

Tant pis, la peinture de Jean Hey ne brille pas par l’harmonie de ses teintes, mais plutôt par le clinquant de ses couleurs mal accordées. 
"Elle ne brille pas spécialement non plus par l’originalité de sa mise en scène" direz-vous avec justesse.
"Alors - insisterez-vous - pourquoi tant parler et depuis tant d’années de cette encombrante chose en bois de plus de 6 mètres carrés ?"


Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des anges du haut du panneau central, vers 1498.


Parlons des anges de Jean Hey.

Les anges sont des personnes avec des plumes, que les croyants imaginent être les messagers de leurs lubies immatérielles. La peinture occidentale, longtemps assujettie à la religion chrétienne, a abusé de ces zooanthropes célestes durant des siècles, les affublant le plus souvent d’une joliesse fade et conventionnelle, plus ou moins asexuée et enfantine selon les préférences des peintres ou de leurs commanditaires.

Au début du 15ème, quand ils inventèrent la "photographie à l’huile" qui se voulait illusionniste, il leur fallut demander à des modèles vivants de poser, pour la crédibilité des portraits. C’est une nécessité du réalisme. Les grecs et les romains s’y étaient pliés pour leur statuaire multicolore et leur peinture, 15 à 20 siècles avant eux.
Le travail minutieux de la ressemblance réclamait des poses longues et fastidieuses pour le modèle. C’est pourquoi, dans les musées, les visages sont souvent figés et inexpressifs. Ils posent. On ne simule pas indéfiniment les mimiques d’un sentiment.



Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit de Moulins, détails des 12 anges latéraux du panneau central, vers 1498.


La première impression qui saisit le spectateur un peu iconoclaste, quand il découvre le triptyque de Jean Hey, parmi le tapage multicolore des étoffes précieuses, des soieries, les plissures et les broderies, c’est l’indifférence ennuyée de ces anges du panneau central, leur désintérêt envers le prodige auquel ils assistent, au mieux leur semblant d'attention. L’un d’eux, en haut à droite, au fond de la classe, esquisse même un sourire moqueur.

Et cette indifférence s’étend à l’autre sens du mot, celui de leur similarité : les traits de visage de ces anges sont quasiment identiques. Hey n’employa manifestement qu’un ou deux modèles pour figurer les 14 anges du panneau central et les anges des panneaux en grisaille du triptyque fermé.


Lorsqu’on réalise ces ressemblances, on quitte le monde fantastique de la légende et on se retrouve dans l’atelier du peintre. On l’entend réprimander le jeune modèle, qui s’impatiente à tenir une énième position inconfortable. On est soudain en présence de personnes qui furent vivantes. La magie du réalisme, son défaut pour certains, c’est que pour être vraisemblable il dévoile nécessairement ses procédés et perd dès lors toute transcendance.


L'attrait de ce triptyque de Jean Hey serait donc là. Il excelle moins à glorifier une fable qu'à nous faire vivre des moments de sa mise en scène.
Sur le panneau de gauche, à genoux mains jointes, le commanditaire, le duc de Bourbon, comme s’il partageait cette vision du panneau central, semble ébaucher un sourire amusé.  


mardi 7 avril 2026

Améliorons les chefs-d’œuvre (33)

Le sourire de la dame en noir dans le jardin du presbytère, ajouté par un inconnu en 1903 sur le tableau de Van Gogh, détail avant sa récente restauration.
"Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat."
Gaston Leroux, Le mystère de la chambre jaune (1907).

Après 6 ans on avait oublié le vol, pendant la pandémie de 2020, de ce tableau sinistre et enfumé de Van Gogh, "jardin du presbytère de Nuenen au printemps", relaté ici : Améliorons les chefs-d’œuvre 16.
On avait aussi oublié que l’imprudent cambrioleur, qui avait laissé trainer son acide désoxyribonucléique un peu partout dans le petit musée hollandais, était arrêté un an plus tard, sans le tableau, qui ne fut restitué, anonymement, qu’après 2 ans en 2023, emballé dans une taie d’oreiller usagée et dans un sac d’une marque suédoise de mobilier en kit.

Et voilà quelques jours, le Groninger museum, musée des arts de la ville de Groningue au nord des Pays-Bas, alertait la planète : le Jardin du presbytère, son seul tableau de Van Gogh, une fois réparés les stigmates du brutal cambriolage, a été restauré. Il est enfin de retour sur les cimaises où une exposition comparant les différents états du tableau lui est consacrée jusqu’au 9 aout 2026 (mais la présentation didactique détaillée du tableau sur le site du musée est encore celle de l’ancienne version. Visitez-la cependant et zoomez notamment sur le sourire de la dame en noir, vous comprendrez plus loin…) 


La nouvelle version du tableau fera peut-être dire à certains passéistes paraphrasant Gaston Leroux que le "jardin du presbytère a perdu un peu de son charme", car la rigoureuse restauratrice de La Haye a découvert des tas de choses qui ont fort orienté son travail, notamment que le tableau avait été restauré en 1903 par une galerie de Rotterdam dans le cadre d’une exposition-vente, et qu’à cette occasion le tableau avait été "amélioré". Cela n’était alors pas rare, on modifiait les tableaux qui se vendaient mal en égayant les scènes trop déprimantes ; ici on avait ajouté beaucoup de feuilles sur les arbres, en particulier à gauche où Van Gogh avait peint une rangée d’arbres totalement déplumés, et greffé un sourire et deux yeux qui regardent le spectateur sur le visage de la dame où le peintre n’avait qu'esquissé une ombre. 

 

Convaincue de ses conclusions, la restauratrice a donc effacé le regard et le sourire de la dame en noir et balayé beaucoup de feuilles. Le titre du tableau "jardin du presbytère au printemps" y a perdu en exactitude, mais la perte est largement compensée par l’éclaircissement général dû à l’enlèvement de la poussière et au nettoyage du vernis, et ainsi au rafraichissement des taches vert printemps dispersées sur la toile.

D’ailleurs l'experte signale que le peintre, dans une lettre de 1883, avait d’abord intitulé le tableau "jardin du presbytère en hiver", puis changé d’avis et de saison dans une lettre de 1884 (et peut-être ajouté alors les taches de verdure).   


(ci-contre une comparaison des diverses reproductions - hélas de très mauvaise qualité - expliquée ici, et augmentée de la nouvelle version printanière, en bas). 


Le vol imbécile des œuvres d’art invendables les sort souvent de l’oubli, entraine parfois des recherches et des révélations piquantes et suscite éventuellement quelque chronique futile dans un blog de province, mais les statistiques, même rudimentaires, leur sont fatales : si on coince les malandrins dans un cas sur deux ou trois, on ne retrouve les œuvres subtilisées que dans moins d’un cas sur dix, et à peine plus quand le cambriolé est un musée.

dimanche 29 mars 2026

Améliorons les chefs-d’œuvre (32)

À Pompéi dès l’ouverture le raz-de-marée des touristes déferle. Des dizaines de nouveaux graffitis se mêleront aux plus anciens sur les murs de la ville. La prochaine récolte des archéologues spécialistes de l’épigraphie sera fructueuse. Peut-être s’étonneront-ils dans la conclusion de leur étude que le Japon et l’Amérique aient découvert le sud de l’Italie dès le premier siècle de notre ère.


Devenue bipède, une fois redressée et ne sachant trop quoi faire de ses mains devenues libres, l’espèce humaine s’est mise à graver ou peindre son opinion sur le monde dès qu’elle rencontrait une paroi. Ne comprenant pas vraiment les idées de ces époques lointaines, la nôtre a appelé ça de l’art pariétal. Et depuis l’être humain ne s’est jamais soigné de cette manie d’afficher son avis en public. Dans l’antiquité c’étaient injures, imprécations, déclarations d’amour, petites annonces, consignes de vote, croquis obscènes, toutes préoccupations qui couvrent les murs de l’antique Pompéï. L’épigraphie latine s’en délecte. Elle tente de les traduire, a appelé cela des graffitis et les protège avec soin.

Ceux qu’on réalise de nos jours, généralement sous pseudonyme, sont jugés illégaux, parce qu’on ne souille pas impunément un mur ou une paroi, qui appartiennent nécessairement à quelqu’un ou à quelque institution ; mais il y a des exceptions à cette rigueur morale, comme nous allons le constater, quand le graffiti peut rapporter de l’argent. On le qualifie alors d’œuvre d’art.     


Nous avons déjà parlé ici-même de Banksy, célèbre artiste de rue engagé, persiffleur et consensuel, jusqu’à très récemment vaguement anonyme, et qui fait depuis 25 ans l’objet d’un marché plus ou moins parallèle qui profite de cet anonymat : on démonte les murs et subtilise ses graffitis, on monte des expositions, voire des musées, faits uniquement de faux Banksy reconstitués, on organise des ventes aux enchères officielles et prestigieuses, on le vend des millions de dollars, jusqu’à 25, on le traite avec les Modigliani, Picasso ou Warhol dans de vastes réseaux de contrefaçons, bref, serait-il surpris taguant son opinion sur le mur d’une propriété privée, il y a peu de chance qu’on le jette en prison.

   

Le cas du graffiti "Migrant child" sur un mur du Palazzo San Pantalon à Venise est le modèle de ces graffitis illicites devenus parfaitement légitimes grâce à la magie de l’argent. 

 

Au printemps 2019, en villégiature à Venise, Banksy laissait un souvenir sur le mur pourri d’un palais à l’abandon (ici en 2017). L’endroit était sitôt visité à l’égal du pont des soupirs et photographié des millions de fois, mais cette dévotion n’aura pas évité sa dégradation particulièrement rapide par l’eau saumâtre de la lagune, qui est le destin de ces manifestations éphémères (ci-contre un récapitulatif des états du graffiti, de 2019 à 2025, d’après Banksy puis Google Maps). 


Intervient alors, fin 2023, le fameux sous-secrétaire d’état italien à la culture, escroc fameux qui a des relations avec la banque propriétaire dudit palais abandonné (Banca Ifis). Il profite de son passage dans le gouvernement d’extrême droite pour monter une sorte de fondation bancaire chargée d’extraire l’œuvre du mur, la restaurer, la déposer sur un nouveau support durable, la protéger dans un présentoir étudié à cet effet, et l’exposer au public, éventuellement à sa place d’origine si les conditions sont réunies. Vu le dernier état du graffiti, on soupçonne que la restauration sera une complète reconstitution, un vrai faux. 

Les arguments du ministre, rapportés dans un article de La Reppublica, sont limpides : "Nous ne souhaitons pas avoir le consentement de l'artiste, la fresque a été réalisée illégalement. J'assume mes responsabilités". On ne saurait mieux résumer ce qui peut transformer un graffiti en art, une œuvre qui peut rapporter des millions à son possesseur, sans contrepartie puisque l'auteur, menacé de poursuites judiciaires, ne peut pas en réclamer les droits ; et le recel aggravé est bien la moindre des casseroles que traine ce ministre exemplaire.


En juillet 2025, l’affaire était bouclée et la portion de mur enlevée. 


Rassurez-vous, il arrive aussi que les autorités respectent la loi, et parfois même un peu trop, autour d’un graffiti égyptien cette fois.   

Le 22, ou le 24 février 2026, afin d’illustrer les méthodes des bâtisseurs pharaoniques, un guide touristique traçait un croquis à la craie blanche sur un bloc de calcaire, au pied de la paroi nord de la pyramide en mauvais état du pharaon Ounas, à Saqqarah près du Caire. 

Aussitôt dénoncé sur les réseaux sociaux par un témoin bienveillant, le guide était arrêté par la police. Il reconnaissait les faits prétendant pour sa défense que ça n'était pas sur un bloc original de la pyramide, mais la loi s’en moque ; généreusement floue, elle punit quiconque dégrade ou altère volontairement l'aspect d'une antiquité ou d'un site archéologique par quelque moyen que ce soit, et les autorités, lit-on, semblent vouloir faire du guide un exemple. Passible d'au minimum un an de prison et - ou - 9000€ d’amende, son droit d’exercer son métier est déjà suspendu préventivement par le vigilant syndicat des guides égyptiens. 


Le brave pédagogue aura appris à ses dépens qu’il y a graffiti et… graffiti.


Nota bene : La craie est un calcaire doux, et en effacer les traces sur une pierre calcaire dure est sans doute un exercice domestique délicat, mais les autorités égyptiennes en maitrisent la technique puisque les traces étaient effacées dit-on peu après le délit. Et les mêmes autorités affirment que les descriptions catastrophistes régulièrement publiées par l’Organisation Non Gouvernementale Amnesty International sur les traitements inhumains dans les prisons égyptiennes sont très exagérées.

 

Mise à jour 8.05.2026 : Ça y est, la restauration - étonnamment discrète comparée aux couleurs vives des photographies de 2019 - est terminée et le résultat fait une tournée dans Venise un peu comme on montre et vénère à Turin le faux suaire du Christ.  


lundi 24 novembre 2025

Les ambassadeurs, un documentaire réussi

Les films documentaires sur les peintres et les tableaux sont généralement insupportables, y compris sur les chaines ou les sites dits culturels. On y voit essentiellement des gros plans sur les visages, boutons, pellicules, squames et autres psoriasis des responsables de musées importants, qui affirment que l’artiste est le plus grand de son temps et que le tableau qu’ils possèdent est le plus grand de son œuvre. Parfois ils nous racontent, avec un léger sourire entendu, une anecdote que tout le monde sait fausse mais qui restitue un peu d’humanité à cet être hors du commun qui aura peint trois pommes sur un coin de table. Il n’est pas rare qu’ils donnent également un avis personnel sur la chance insigne qu’ils ont, par leur métier, de contempler en vrai cette merveille tous les jours de la semaine, simplement en allant au bureau. Et on ne s'appesantira pas sur les grotesques reconstitutions filmées et les tableaux animés par un relief factice.  


Le documentaire "Les ambassadeurs, la face cachée du monde" (de Jacques Loeuille), diffusé actuellement sur le site d’Arte jusqu’au 5 avril 2026, qui décrit et illustre l’histoire de ce tableau incomparable de Hans Holbein le fils, conservé à la National Gallery de Londres, ne tombe qu’assez modestement dans les travers du genre. Bien sûr on aimerait que les éclaircissements apportés sur le fatras d’instruments minutieusement peints pour illustrer soi-disant la discorde, la confusion de l’Église, soient un peu plus étayés et probants (avouez que vous pensiez que ça n'était qu'un vide grenier dans la haute société), et on nous conte l’histoire du mariage de Henri 8 et des guerres de religion à l’aide de reconstitutions filmées, avec humour et d’antiques films qui tremblotent en noir et blanc. Mais ne nous plaignons pas, l’intrigue est prenante, l’histoire est belle, et on finit par y croire parce qu’elle est triste, et que s’y produisent des décapitations, des massacres, des guerres de religion, la peste, en bref nos tracas de tous les jours.


Pour qui ne s’intéresse pas à l’histoire mais à la peinture, le documentaire est laconique sur les aspects picturaux, à l’exception de l’incroyable anamorphose du crâne qui traverse le bas du tableau et dont il nous montre le fonctionnement. Il n’a pas le temps de nous dire que le spectateur devait découvrir le sens de cette énorme tache en sortant par une porte perpendiculaire à droite du tableau et en se retournant - ce qui était jadis le cas à la National Gallery.

Il ne nous dira pas que lors de la restauration du tableau en 1996, l'expert, soutenu par le musée, s’est jugé plus malin que le peintre, a modifié la forme et des détails du crâne, prolongé la mâchoire sur le bord du tapis, et changé le motif de la tapisserie sous la main pendante d’un personnage. Ces présomptueuses pratiques ne sont pas si rares.     


Et il ne vous dira pas, si vous souhaitez vérifier de près ses affirmations et les prouesses du peintre, que vous pourrez, sans avoir à vous rendre à Londres et à déclencher l’alarme du musée, vous promener comme une mouche sur les 4 mètres carrés de l'œuvre, en mode gigapixels, en vous rendant à cette adresse, en n’oubliant pas une fois sur place de sélectionner l’icône de la double flèche dans le coin haut-droit du tableau, et en piquant sur les détails au moyen de clics de souris et parfois de la touche majuscule.


vendredi 7 novembre 2025

Hey, enfin ? Certes !

   Pour l’instant la meilleure reproduction du panneau central du triptyque de Jean Hey après restauration, extorquée sur internet avec difficulté
 mais sans violence ni effraction.


Il est rare, et toujours émouvant, de recevoir un courriel de Madame la présidente du musée du Louvre en personne. C’est arrivé ce mois-ci. 

Bien sûr elle l’a aussi publié sur son site pour les non abonnés. C'était pour nous réconforter suite au cambriolage cocasse de quelques pierreries historiques. Elle nous assure, après cette épreuve particulièrement difficile et malgré la meurtrissure causée par le drame que la mission du musée est, et sera toujours, de conserver, partager et transmettre les collections. 

Inutile de nous le rappeler. Il était évident, à l’aisance du déroulement du vol, en plein jour et par des amateurs, que la mission "partager et transmettre" était pleinement honorée. 


Puis la présidente en profite pour nous vanter quelques babioles qui se vendent au Louvre et surtout son exposition Jacques-Louis David. À la présentation austère et minimale qu’elle en fait, on sent monter une envie irrépressible de ne pas y aller.

David, c'est Le Peintre Français. Il n'y a pas plus officiel. Passéiste, théâtral et pompeux, on le dit aujourd'hui "peintre engagé", qualificatif toujours flatteur et qui évite de préciser qu’il a illustré servilement quasiment tous les pouvoirs.

On le ressort pour toute commémoration d’évènement historique. Là, c’est le bicentenaire de sa mort. L’exposer était une sorte d’obligation administrative, et puis c'est le Louvre qui possède ses œuvres majeures, ses immenses tartines insipides et assommantes qui ne passeraient par les portes d’aucun autre musée.

Enfin, dans une période difficile qui réclame la solidarité de tous, elle remercie le Grand mécène de l’exposition, le cabinet d’audit et de conseil Deloitte. Choix pertinent et naturel, la science de l’éthologie nous confirme les profonds liens biologiques de dépendance entre les rémoras, ces poissons-pilotes disposant d’une large ventouse, et les grands requins. 


Petit bémol néanmoins, dans sa lettre la présidente oublie de présenter la seule exposition de son musée qui mérite qu’on en parle et qui aura lieu, dans quelques jours du 26 novembre au 31 aout 2026 (9 mois !), salle 831 de l’aile Richelieu au niveau 2 (ne la cherchez pas sur le plan du musée, elle n'est pas citée et il n’est pas certain qu’elle jouxte la 830, mais ça sera certainement dans le coin, et méfiez-vous des jours de fermeture) :

C’est l’exposition tant attendue du triptyque de Jean Hey, le fameux triptyque de Moulins, feuilleton de tant d’épisodes de Ce Blog, bichonné depuis 3 ans aux Coton-tige par le Louvre, dans un arc-en-ciel de couleurs désaccordées par le peintre.


Si vous avez un tempérament joueur, rendez vous sur le site du Louvre et essayez de trouver les informations sur cette exposition. Ne tapez pas "Jean Hey" dans le dialogue de recherche, le musée ne connait pas. Prévoyez des heures d’une découverte qui s’amusera de vos nerfs.


Comme à l’habitude vous ne trouverez pas de bonnes reproductions du triptyque sur le site du musée. Les images en haute définition sont réservées à la presse, qui les paie sans doute, qui se gardera bien de les diffuser sur internet, mais qui vous dira complaisamment ce que le musée lui a dit d'en dire. 


Cela dit, les fuites restent possibles. Patientons.


lundi 28 juillet 2025

Van Eyck au Louvre, une expérience

Cette photo du panneau de Jan van Eyck tel qu’il est exposé au Louvre depuis sa restauration a été corrigée pour refléter le mieux possible l’impression ressentie sur place, notamment la luminosité et les couleurs, mais n'y cherchez pas les détails, vous savez maintenant où les trouver en taille réelle et en gigapixels. 



La décision

 
S’il économise depuis des décennies sur la maintenance du bâtiment, des canalisations, des ascenseurs, des sanitaires, et sur le personnel de surveillance - d’où un nombre toujours plus important de salles régulièrement fermées - le musée du Louvre est animé depuis une dizaine d’année par une frénésie de restaurations où il se dépense sans compter. On le pensait paralysé par la peur de la bavure, figé à jamais dans ses alignements de tableaux enténébrées, et on le découvre téméraire, s’attaquant aux défis les plus risqués, aux œuvres les plus sensibles, restaurant même des tableaux de l’intouchable Léonard de Vinci.

À l’exception évidemment de la Joconde, qui ne sera jamais restaurée et conservera définitivement ce teint bilieux au fond de son bocal, par crainte de perdre d’un coup les 20 000 visiteurs par jour (ou 30 000 selon les sources) qui ne viennent que pour l’entrapercevoir sur l’écran de leur téléphone.

D’où lui vient cette témérité ? L’évolution des techniques, des procédures, l’exemple des grands musées étrangers, l’arrivée d’Aglaé l'accélérateur de particules enterré sous le bâtiment ? 
Peu importe, elle a éveillé, pour qui avait renoncé aux visites devenues insupportables, suffisamment de désir pour accepter d’endurer encore une fois l’expérience épouvantable de la visite au Louvre. Car comment résister à contempler, presque dans l’état où ils ont été vus par le peintre, des chefs-d’œuvre comme le seul Van Eyck visible en France, le portrait d’Anne de Clèves par Holbein, le Gilles (ou Pierrot) de Watteau, et même la Nef des fous de Bosch, tous restaurés entre 2022 et 2024 ?  

Ne parlons pas des grandes machines de Delacroix que le Louvre lessive en série, si mal peints qu’ils devraient être restaurés en permanence.

Après des mois d’hésitation, vous vous décidez. Pour assurer la réussite de l’expérience, vous vous limitez aux 4 tableaux cités plus haut et ajoutez 2 friandises optionnelles que vous souhaitez revoir, disons l’Astronome de Vermeer et le portrait de madame Lenoir de Duplessis.  
 
La planification

Viennent alors la préparation de l’itinéraire et la détermination de la date de visite. C’est l’étape déterminante de l’opération. Vous devrez vous munir d’un accès à internet (obligatoire pour la réservation), d’un écran confortable, puis, sur le site du musée, du Plan d’ouverture des salles, et, sur le site du catalogue des Collections du Louvre, de la page consacrée à chacun des tableaux élus, où vous trouverez, pour chaque œuvre, le numéro de la salle où elle parait, que vous conserverez pour optimiser votre itinéraire. Sélectionner le lien sur ce numéro vous conduira à sa position sur le plan général du musée (aile et niveau).

Hélas le Plan d’ouverture des salles n’est pas un plan d’ouverture des salles. Il indique seulement l’ouverture ou non des secteurs qui regroupent les grandes périodes de l’histoire de l’art, et il n’existe aucun lien logique entre le numéro de salle et le secteur ; ainsi on ne vous dit pas "la salle 818 - où le catalogue situe le panneau de Van Eyck - est ouverte" ; on vous dit que le secteur intitulé "Peintures, Europe du Nord 1400-1650" est ouvert ; à vous de savoir que Van Eyck était un peintre d’Europe du nord actif sur cette période.
L’exercice devient délicat si vous cherchez un tableau d’un peintre suisse actif dans la 1ère moitié du 17ème siècle, Samuel Hoffman par exemple. Vous le supposez rangé dans le secteur Europe du Nord (puisque les autres choix ne sont que France ou Italie), mais vous hésitez entre "Europe du Nord 1400-1650" et "Europe du Nord 1600-1850", d’abord parce que le tableau date des années 1640, donc potentiellement dans les deux secteurs (oui, les périodes se chevauchent !) et surtout parce que le premier secteur est fermé le mercredi et ouvert le jeudi, quand c’est l’inverse pour le second. 
Si vous jérémiez on vous répliquera "Réservez votre entrée pour le dimanche, les deux secteurs sont ouverts, il reste sans doute quelques places disponibles." 

Vous l’aurez compris, cette étape demande un peu de concentration et beaucoup de temps à perdre. Alors limitez votre visite à quelques œuvres. En s’arrêtant aux 4 tableaux récemment restaurés visés ici, vous constaterez déjà, en excluant les irrespirables weekends surpeuplés et la saison touristique, qu’ils ne peuvent être vus, en une seule visite, que les vendredis (et même pas en nocturne), et que l’itinéraire, en papillonnant un peu, occupera pleinement votre visite.  

L’expérience

Vous réservez donc votre visite pour un vendredi matin dès 9 heures, ou au moins dans la matinée, afin de pouvoir contempler sereinement vos favoris ; les écoles française et d’Europe du nord du 15ème au 18ème siècles sont toujours calmes et quasi désertes en semaine, le matin, et les files d’attente très nettement réduites.

Pour éviter de parcourir un nombre épuisant de kilomètres, vous aurez sans faute optimisé les étapes de votre itinéraire sur le plan du musée ; il est immense et les salles dont les numéros se suivent ne se suivent pas nécessairement sur le plan ; il n’est pas rare, sur place, de ne jamais retrouver, sans l’aide du personnel surveillant, la salle qui suit ou précède numériquement celle où vous vous trouvez.  

Une fois dans le musée, vous serez harcelés par les impondérables : un ascenseur rétif, des toilettes en travaux, une personne de surveillance qui ajoute, en vous indiquant la direction d'une salle : "elle est probablement fermée, il est tôt, la personne n’est pas arrivée."
Vous y serez psychologiquement préparés, parce que vous aurez lu dans la téméraire enquête de M. Rykner qu'au Louvre, ça n’est pas parce qu’une salle est ouverte sur le plan qu’elle l’est dans la réalité, qu’un coup de chaleur intempestif (dans une salle à la climatisation déficiente), ou des travaux imprévus (souvent fictifs), ou un manque inattendu (mais chronique) de personnel, ne sont pas évènements si rares.

Malgré tout vous noterez, après avoir essuyé toutes ces épreuves, que votre sentiment devant ces merveilles est indicible, que la lumière est belle, que votre vêtement clair se reflète parfaitement dans les vitres dites "anti-reflets" qui protègent les œuvres, que votre appareil photo n’arrivera jamais à reproduire ce que vous voyez, et que la science de Van Eyck, en réalité sa magie, ne sera jamais dépassée.   

(et que la qualité des reproductions dans le catalogue des collections du musée est encore plus honteuse que vous ne le pensiez, pire que des photos de touriste) 

Enfin vous remarquerez que l’Astronome de Vermeer n’était pas là, exilé pour de longs mois dans une exposition au Mucem de Marseille, alors qu'on avait refusé de le prêter à la monumentale rétrospective d'Amsterdam en 2023, que madame Lenoir, qui pourtant a toujours été d’une exemplaire fidélité, n’était pas au rendez-vous, conviée jusqu’à l’automne à une rétrospective Duplessis à Carpentras, et que vous auriez dû préparer un peu plus soigneusement votre visite.