dimanche 30 janvier 2011

Score : neuf à deux

Autour du Grand Palais à Paris, dans les parterres et sur les bancs, des employés municipaux vêtus de combinaisons vertes ramassent les restes congelés des touristes qui avaient espéré visiter l'exposition consacrée à Claude Monet.
900 000 visiteurs, se vante l'administration du musée. Un véritable triomphe. On ne dit pas le nombre de ceux qui n'ont pas résisté aux cinq heures d'attente dans les courants d'air hivernal, sans abri sous la pluie glacée (les abonnés à l'autobus parisien ont droit à plus d'égards). Plus de 900 000 visiteurs. Tout a été fait vers cet objectif : pas de jour de repos, horaires étendus, nuits complètes, contrôles sécuritaires allégés... Deux semaines supplémentaires, et on atteignait le million symbolique, pas si loin de l'intouchable Toutankhamon de 1967, au Petit Palais.

Monet - La pie dans la neige (détail, 1869 musée d'Orsay)Au même instant, à 1317 mètres de là, les employés du musée d'Orsay décollent les derniers chewing-gums séchés sur les cadres des tableaux et les fesses des sculptures de Jean-Léon Gérôme, avant de les remballer. Car Orsay vient de dédier une importante rétrospective, la première en France, à cet ennemi héréditaire de Monet et des impressionnistes, qui s'est plus ridiculisé par ses positions d'arrière-garde que par ses personnages en caoutchouc, inexpressifs et disposés dans des mises en scène parfois sensationnelles. Ses clichés kitsch et sans pathos qui illustraient nos livres d'histoire, largement imaginaires mais hantés par le détail réaliste, auront tout de même suscité l'intérêt de plus de 200 000 amateurs.

Gérôme - Bonaparte devant le sphinx (détail, 1868 Hearst castle, San Simeon Californie)Si Jean-Léon Gérôme, comme Louis-Ferdinand Céline, est la honte de notre sainte Patrie, Claude-Oscar Monet en est la fierté, le phare, le Soleil. Chaque touche de son pinceau dépose un pétale de rose qui parfume l'image de la France. C'est pourquoi les fonds économisés sur le bien-être des visiteurs ont été investis dans une extraordinaire vitrine virtuelle, où presque tous les tableaux de l'exposition sont reproduits en détails jusqu'aux poils de pinceau collés dans la pâte. Et ce superbe site fera certainement regretter tous ceux qui ont eu le privilège d'avoir été frigorifiés, oppressés, puis bousculés, écrasés, et finalement déçus d'apercevoir à peine les tableaux dont ils avaient rêvé depuis tant d'années.

lundi 24 janvier 2011

Carthago reficienda est *

Lorsque vous êtes un petit despote médiocre, que vous avez, de votre passé de ministre de l'intérieur, créé un réseau policier aussi dense et servile que corrompu, et que vous avez confisqué beaucoup des ressources du pays au profit de votre famille et de vos amis, c'est évidemment une erreur que de verser le sang du peuple, à qui il reste bien peu à perdre.
Le président à vie (jusqu'à présent) de la Tunisie vient de l'expérimenter. Au lieu de prendre conseil auprès de ses collègues en corruption, français ou italiens, et d'accepter l'assistance « de notre savoir faire en matière de maintien de l'ordre » que lui proposait la consternante première diplomate de France, il a perdu son sang-froid et fait fusiller des dizaines de manifestants. Il s'est sottement comporté en tyranneau médiéval là où ses amis chefs d'état, pourtant moins expérimentés et pris parfois au cœur d'intenses remous sociaux, réussissent à faire gober sans douleur, lois iniques, népotisme, faveurs et combines.

Le drapeau tunisien flotte un peu chiffonné sur Carthage outragée, Carthage colonisée, Carthage pillée mais Carthage libérée.Résultat, le président est en fuite. Un printemps précoce fleurit au nord de l'Afrique, et comme après une finale de coupe du monde de football l'exaltation populaire est au zénith.

Rassurez-vous, Messieurs, O ministres intègres, qui possédez là-bas villa en bord de mer, si vous ne commettez pas l'erreur d'héberger en France l'exil de votre infortuné confrère, si vous affichez ostensiblement une certaine désapprobation, et si vous n'intervenez pas trop dans les tentatives de restauration de l'ordre par les séides de l'ancien régime sortis de l'obscurité, vous aurez toutes chances de recouvrer bientôt la jouissance de vos palais carthaginois à l'ombre des moucharabiehs.
Et si néanmoins le printemps s'éternisait un peu trop en Tunisie et remettait en cause vos droits de propriété, vous pourriez toujours, par un décret bien ajusté, vous rembourser sur les biens du despote et de sa famille, que vous avez pris soin de consigner en France.

***
* Carthago reficienda est : Carthage doit être reconstruite.

mardi 11 janvier 2011

La vie des cimetières (34)

« Qui suis-je ? » Dit sa Majesté. « Ah! Vraiment! Je suis Baal-Zebub, prince de la Mouche. Je viens à l'instant de te tirer d'un cercueil en bois de rose incrusté d'ivoire. Tu étais bien curieusement embaumé, et étiqueté comme un effet de commerce. C'est Bélial qui t'a envoyé, Bélial, mon Inspecteur des Cimetières. »
Extrait de Le Duc de l'Omelette,
dans les
Derniers Contes d'Edgar Allan Poe.




Le grand cimetière d'Orléans est de ces vastes nécropoles ennuyeuses où jamais rien ne se passe. Pas de sépulture kitsch et outrancière, pas de monument aux morts emphatique et surchargé, seulement d'interminables allées uniformes et des morts, partout.
L'adjoint du Diable, l'inspecteur des cimetières, s'est retiré depuis longtemps et a laissé ici le véritable enfer. Pas un mouvement, pas une pensée, le froid définitif.

dimanche 2 janvier 2011

Ga.. Bu.. bip.. bip.. Zo.. Meu...

Le métier de chercheur est généralement ingrat. Et plus encore pour les chercheurs d'intelligences extra-terrestres. Ils sont la risée de leurs camarades scientifiques et font l'objet de blessants quolibets, comme par ce sénateur américain, lors d'un vote pour reconduire le budget du projet SETI de détection de signaux artificiels, qui se serait exclamé « Avant de chercher des intelligences extra-terrestres, essayons déjà d'en trouver dans notre assemblée ! ».

On les moque comme on le ferait de croyants adeptes d'une quelconque religion monothéiste, alors qu'ils ont pour eux la faveur des probabilités. En effet si les dieux ont toutes les chances de n'être que les lubies de personnalités psychotiques (les preuves sérieuses de leur existence étant actuellement égales à zéro), les statistiques les plus pessimistes admettent qu'il existe au moins un exemplaire d'organisation de la matière ayant conduit à des êtres évolués. La preuve se trouverait actuellement sur la Terre. L'idée ne relève donc plus de la croyance. Il est vrai qu'à la vitesse où les civilisations modernes se détruisent sur Terre, la seule preuve irréfutable risque de devenir bientôt très discutable.

Et bien ces chercheurs qu'on a si longtemps plaisantés pourront désormais marcher tête haute et le regard droit, car des signaux d'intelligence extra-terrestre auraient été captés. C'est du moins le gros titre du numéro de janvier (le 488ème) de la revue « Ciel & Espace ». Il s'agit bien sûr de la revue éditée par l'AFA, l'irréprochable Association Française d'Astronomie reconnue d'utilité publique, et pas de n'importe quelle publication de vulgarisation scientifique dont les gros titres toujours alléchants nous font croire que les virus du sida, de la faim dans le monde ou des années bissextiles ont été vaincus.

On pensait donc que tous les programmes d'écoute du cosmos qui se sont succédés depuis 50 ans étaient restés infructueux, conformément aux principes Rouxeliens de la logique Shadok « C'est en essayant continuellement qu'on finit par réussir, ou en d'autres termes, plus ça rate, et plus ça a de chances que ça marche ». Balivernes, car « Des signaux extraterrestres auraient été captés ». Et c'est le créateur de ces programmes, Francis Drake, spécialiste reconnu, auteur de la célèbre équation d'estimation du nombre de civilisations extra-terrestres dans la galaxie, qui le déclarerait dans un entretien exclusif.
Certes le public avale couramment des informations plus incroyables encore, ne serait-ce que les truismes des horoscopes ou les promesses des politiciens, mais si la déclaration de Francis Drake est confirmée et prouvée, la chose est d'importance et méritait bien un gros titre.
Imaginez l'enrichissement des discussions de palier. Figurez-vous la régénération des conversations de comptoir.

Alors, Francis Drake a-t-il réellement identifié des signaux extra-terrestres ?
Bien entendu, nous ne dévoilerons pas ici le contenu de l'article, afin de ne pas porter préjudice à une revue immémoriale qui, rappelons-le, contrairement à Ce Glob est Plat, existait déjà au millénaire précédent.

Ci-dessus, le message extra-terrestre capté par Francis Drake grâce à l'immense radiotélescope d'Arecibo. Malgré la puissance des super-calculateurs utilisés pour le déchiffrer et tournant sous Windows 98, son sens n'est pas encore élucidé, mais le rythme si particulier de ses symboles exclurait, d'après les philologues, toute intervention du hasard ou de la nature.

mardi 28 décembre 2010

Le Noël des ayants droit

S'il n'en avait qu'un, accordons au moins à l'illustre Pablo Picasso le génie du commerce. De l'assiette creuse en céramique au gribouillis sur un coin de nappe en papier, il aura, de son vivant, signé plus de 20 000 œuvres. Et ce talent pour monnayer sa signature est certainement héréditaire (comme dirait le premier savant de France) puisque depuis sa mort en 1973 le nombre d'objets signés Picasso n'a cessé de proliférer.

Aujourd'hui un million de voitures de la gamme Citroën Picasso arborent l'énergique paraphe, dont on peut également acheter sur internet pour moins de 5 euros un fac-similé autocollant. Ainsi, de nos jours, toute maison accueillante qui ne possèderait pas au moins un objet signé Picasso serait inexcusable.

Et si un Picasso signé ne coûte que quelques euros, que valent 271 Picasso non signés ?
Car c'est le nombre de croquis, papiers collés et autres esquisses, inconnus des spécialistes, qu'un électricien septuagénaire vient d'exhumer. Il les aurait reçus en don alors qu'il installait des alarmes dans les dernières propriétés des Picasso, entre 1970 et 1980. Aucun n'est signé, mais les héritiers ayants droit (la Picasso Administration, prononcez «administreïcheune»), les croient authentiques. Et comme ils doutent du récit de l'électricien et aimeraient récupérer le magot, ils ont porté plainte pour recel. Les œuvres ont été saisies illico par la police de l'art.
La Picasso Administration devra prouver qu'il y a eu vol. Faisons lui confiance, elle y mettra les ressources nécessaires, et attendons la suite qui pourrait être palpitante. À moins que l'histoire ne finisse par la traditionnelle et plate négociation où les plaignants perdent une bouchée de pain et gagnent 271 Picasso (qu'ils estiment entre 50 et 100 millions d'euros).
Ceci confirme que la signature de Picasso n'a plus aucune valeur.

C.Q.F.D.

dimanche 19 décembre 2010

Nuages (24)

Quelques nuages badins divaguent auprès des tours de San Gimignano, petit bourg hautement touristique de Toscane. Et on comprend pourquoi les américains l'appellent « la Manhattan médiévale ».

Ceci n'est pas un attentat islamiste.

samedi 11 décembre 2010

Correspondances




La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Correspondances (première strophe),
de Charles Baudelaire, dans Les fleurs du mal.


La poésie est une chose parfois assez confuse.
C'est ce qui la rend plus évocatrice, dit-on, et c'est sa fonction.
Sans doute.

L'arbre trône dans le parc de la Fondation de l'Hermitage, à Lausanne. Les colonnes reposent sous les tribunes de l'amphithéâtre de Pozzuoli, près de Naples.

dimanche 5 décembre 2010

Arbeit Macht Frei

Le travail rend libre. Profonde devise inscrite en fer forgé à l'entrée des camps d'extermination nazis, et régulièrement citée depuis par les nantis (ceux que le travail des autres rend libres), notamment par l'actuel Roi de la France.

Depuis des siècles l'être humain fournit une vie de labeur au service de la Patrie et de la Famille, après quoi on lui accorde de se distraire un peu, ou de se reposer, le plus souvent horizontalement avec les asticots.
Lorsque l'être humain est ainsi autorisé à cesser de travailler, s'il tient encore à la verticale, on appelle cela « la retraite ». C'est dire le peu de valeur qu'on accorde à cet état intermédiaire. Il suffit de lire la liste désespérante des synonymes du mot retraite (refuge, solitude, asile, fuite, repli, trou, cachette...)
On raconte qu'il existerait des êtres humains pour qui le travail est un bonheur quotidien et non une pesante obligation. C'est certainement de la propagande, une légende imaginée pour faire tourner les usines, les commerces, le système... Les plus simples y croient.

Se rassembler à six, armés d'appareillages sophistiqués, masqués par un tunnel et un virage, et surprendre les excès de vitesse des voitures entrainées par une pente naturelle, malgré la ressemblance avec un loisir, constitue cependant un travail rémunéré.

C'est donc fait depuis le 9 novembre. Le clan de ceux qui ont été élus pour ne pas avoir le même régime de retraite que les autres, a voté, sous l'impulsion du clan de ceux qui n'auront jamais assez cotisé pour partir à la retraite à l'âge légal, une loi ajoutant deux années à cet âge légal, c'est à dire deux années de peine supplémentaire pour ceux qui auraient déjà suffisamment cotisé pour partir à l'âge légal précédent. Le clan de ceux qui en souffriront est descendu dans la rue, par millions, mais le clan de ceux qui les coordonnaient, qui n'auront pas eux-mêmes le quota de cotisations nécessaire pour partir à l'âge légal précédent, ne semblait pas vraiment motivé pour contre-argumenter.

Ainsi, avec les progrès de la civilisation, s'étendront les cimetières de ceux qui sont morts au travail, pendant que leurs élus, démocrates fervents et prospères, sur leur lit de mort naturelle, auront l'expression sereine et satisfaite de celui qui croit son travail accompli.

dimanche 28 novembre 2010

9084

Le dessin est maladroit, les yeux et la bouche désaxés comme par un peintre cubiste, les mains épaisses. Tous la nomment Sappho parce qu'elle tient des tablettes de cire et un stylet.
Le musée national d'archéologie de Naples l'appelle 9084.

On l'aurait découverte vers 1760, quand les fouilles étaient alors de la flibuste plutôt qu'une science. Détachée d'un mur, vers la région 6, ilot 17 (insula occidentalis, ancienne Masseria Cuomo, peut-être ici ou ), le long de la via Consolare, qui conduit à la via des sépulcres, et à la villa des mystères, mais on ne savait pas encore qu'on pillait alors l'antique Pompéi.

Elle évoque un de ces visages surpris sur les murs d'une villa ensevelie, lors de la percée du métro de Rome, cette scène inoubliable du film « Fellini Roma », quand l'air extérieur vient ronger en quelques minutes les fresques millénaires, et les efface.

lundi 22 novembre 2010

Une obsession exorbitante


Il est juste que la pornographie enfantine soit montrée du doigt, pourchassée, et qu'il soit devenu complexe pour l'amateur de se procurer ces images immorales.
Aussi faut-il saluer le courage des responsables du musée du Louvre, son Président en tête, qui dévoilent aujourd'hui au public leurs penchants coupables pour un petit tableau sur bois de Lucas Cranach, représentant trois jeune filles à la nudité offerte, aux seins naissants et au pubis à peine ombré. Observons l'enthousiasme gourmand qu'ils mettent à louer l'image, à en évoquer la grâce et la sensualité.

Le vendeur en demande quatre millions d'euros (4500 euros par centimètre carré). Et comme il serait incorrect, pour satisfaire cette onéreuse toquade, de trop puiser dans les immenses richesses du Louvre qui sont le fruit de l'impôt (et d'une gestion énergique), son Président et le Directeur des peintures sollicitent la générosité des donateurs privés, par le truchement d'un site luxueux et raffiné destiné à les séduire et récolter ainsi les subsides providentiels.
Et ils sont prêts à tout pour retenir en France ce chef d'œuvre de la peinture allemande, jusqu'à prétendre que le musée est actuellement pauvre en Cranach, alors qu'il en possède sept dont au moins deux merveilles (le portrait présumé de Magdalena Luther et la Vénus debout dans un paysage, tellement proche de la jeune fille au centre du trio convoité qu'elle en arbore la même attitude, le même vêtement et le même chapeau de velours rouge). En outre ils insinuent qu'on pourrait ne plus jamais le revoir, s'il n'entrait pas maintenant dans les collections du Louvre. C'est dire la mesure de l'obsession qui les ronge.

En attendant, le Louvre ne nous avait jamais gratifié d'une aussi belle reproduction, trois fois plus grande que les dimensions du tableau original.

Actualité du 17.12.2010 : Un mois aura suffi pour que cinq mille donateurs abandonnent un million d'euros. Le tableau finira donc fatalement dans une vitrine du musée du Louvre.

lundi 15 novembre 2010

Un Van Gogh sur trois est un Van Gogh

Un Van Gogh sur trois est un Van Gogh. Et encore. Peut-être moins.

Le 21 aout 2010, aux environs de 19h02, la presse sur internet s'effarouchait du vol d'une toile de Van Gogh, découpée au cutter dans le musée Khalil, au Caire, dont elle déplorait unanimement les conditions de sécurité scandaleuses.

Ça démarrait en coup de vent, sur le site leparisien.fr « Vol audacieux en plein jour d'une valeur inestimable... La police a visionné les enregistrements des caméras de surveillance... Un responsable du ministère assure que le tableau a été récupéré dans les bagages de deux italiens à l'aéroport » (1). Affaire rondement menée, grâce à l'habileté et la sagacité des officiers de sécurité déclarait-on sur certains sites anglais.

Quelques heures plus tard arrivaient les premiers démentis, et dans la journée du 22 tous les sites d'informations avaient corrigé leur copie et s'étaient alignés sur la rédaction de l'Agence France Presse (2) : le ministre de la culture, mal renseigné par un haut fonctionnaire désormais en disponibilité, s'était excusé en public. Les deux italiens étaient irréprochables et relâchés, le tableau toujours invisible. Et comme les systèmes de sécurité et d'alarme ne fonctionnaient pas, de nombreuses sanctions allaient tomber. Les responsables du musée avaient pourtant protesté « on attendait des pièces de rechange » (3). Inflexible, le ministre a suspendu à peu près tout le monde, avec interdiction de quitter le territoire égyptien.

Sur les rares sites moins plagiaires, informés par la presse égyptienne, on apprenait du musée, surnommé « Le Petit Orsay », que son système de sécurité était défectueux depuis quatre ans, et qu'on y trouvait Renoir, Monet, Rodin, Gauguin, Degas, Picasso et quelques gardiens alanguis dans l'entrée (Nathalie Niel sur suite101.fr, le 23), que tous devaient prochainement quitter le musée, en prévision de travaux de modernisation, que le vol avait été commis à l'heure de la prière quand les gardiens s'étaient absentés (rfi.fr, le 24), et que plus tard, dans la bousculade des journalistes accourus, une statuette de Cupidon s'était éparpillée sur le carrelage du musée (fluctuat.net, le 25).

Résumons, en écoutant sur le site europe1.fr la communication sonore et émue du fringant Pierre Cornette de Saint Cyr, célèbre commissaire-priseur de la scène parisienne « Découper au cutter un tableau de Van Gogh est un insupportable crime contre l'esprit... La seule issue pour le voleur sera d'exiger une rançon, mais qu'il se méfie, les autorités égyptiennes seront violentes ». Elles le seront, en effet, mais pas pour le voleur.

Le lecteur qui tient à connaitre la fin de cette histoire palpitante sera cependant désappointé. Car aujourd'hui le tableau court encore, mais pas les onze personnes condamnées à trois ans de prison (chacune) pour négligence : le responsable des beaux-arts du Ministère de la Culture, un collègue infortuné, la directrice du musée, son adjoint et sept gardiens. Ils ont naturellement une voie de recours, et pourront être libérés s'ils paient une caution de 10000 Livres, soit un an d'un salaire moyen (4). Nous voilà rassurés, les responsables désignés sont punis et le gouvernement lance précipitamment une vaste campagne de rénovation des sécurités des musées égyptiens. Les mauvais esprits rejetteront la faute sur le médiatique ministre de la culture, qui ne s'intéresse qu'à son image et aux antiquités égyptiennes, mais il faut admettre que pour des peintres impressionnistes et un Picasso, voir passer à peine une dizaine de visiteurs les jours d'affluence n'est pas vraiment stimulant.

Fataliste, Mohamed Salah sur courrierinternational.com constate qu'il ne peut en être autrement, dans une ville ou l'eau et l'électricité sont en permanence défaillantes.


Voilà les nouvelles. Et la belle harmonie de l'information. Notons cependant, par scrupule, une petite dissonance. Car si tout le monde s'entend sur le nom du peintre, c'est la cacophonie sur le sujet du tableau.

Quelques sites irrésolus parlent de « Vase aux fleurs ». Lemonde.fr du 23 le nomme « Coquelicots et marguerites » et affiche un tableau qui représente des branches de genêts et deux coquelicots (image C). Pour Nathalie Niel sur suite101.fr, c'est « Genêts et coquelicots », sans illustration. Le Site gouvernemental égyptien d'information l'appelle « Fleurs de pavot », et la majorité des sites le baptise en chœur « Coquelicots » (qui est un cousin du pavot).

Ils ont donc imploré une illustration auprès de la déesse Google, avec des coquelicots, si possible de Van Gogh. La première réponse fut celle du site commercial AllPosters.com (5), et dès le 22, leparisien.fr, 20minutes.fr, et probablement lexpress.fr et lefigaro.fr (6) illustraient leurs billets avec cette trouvaille (image B). Pas de chance, c'était la mauvaise reproduction d'un très mauvais tableau, attribué du bout des lèvres à Van Gogh par son propriétaire, le Wadsworth museum d'Hartford (USA, Connecticut), et exclu par les Vangoghophiles.

Le pompon revient à ouest-france.fr qui par honnêteté ou incompétence n'a toujours pas changé l'illustration postée le 22 (image A). Elle représente des coquelicots et des marguerites (comme dans le titre attribué par Le Monde) dans un vase au décor floral posé sur une nappe fleurie le tout sur fond de fleurs en tapisserie. Jolie prouesse, mais qui manque peut-être un peu de fleurs. Qui n'a pas dans sa famille une cousine éloignée qui distrait sa solitude en peignant ce genre de choses, à l'aquarelle ?

Finalement quel est le Vrai Gogh ? Les amateurs de peinture s'en doutent un peu, mais en sont-ils certains ? On raconte que ce tableau, déjà volé en 1977, retrouvé l'année suivante au Koweit dans des conditions douteuses et exposé depuis au musée Khalil n'était qu'une copie. Sur trois Van Gogh, il n'y en aurait aucun ?

***

1. Cette rédaction a disparu du site, l'article a été totalement réécrit.
2. On retrouve la même source sur les sites de Libération, Le Monde, Europe 1, TF1, Ouest-France, Figaro, l'Express. Les plus honorables font mention de la date du rectificatif.
3. Si vous trouvez cette histoire drolatique vous aimerez lire le récit similaire qui relatait les vols au musée d'Art Moderne de Paris, il y a quelques mois.
4. Ça ne couvrira pas la perte du tableau, estimé à 50 millions de dollars. Pour cela il aurait fallu incarcérer 35000 personnes aptes à payer la caution.
5. Le filigrane de la marque AllPosters qu'on obtient en agrandissant l'image était visible sur les illustrations des sites d'information. Elles ont été remplacées depuis mais on en trouve encore trace dans les archives de leparisien.fr.
6. On peut aisément déduire que lefigaro.fr a substitué l'image, en lisant les commentaires d'internautes, que le site a oublié d'édulcorer « On est vraiment sûr qu'il est de Van Gogh ? ça a un petit côté couvercle de boîte de chocolats, j'ignorais que Vincent avait peint des mièvreries pareilles... », ou encore « Vous ajoutez à la confusion en publiant la photo d'un tableau qui n'a rien à voir avec celui volé au Caire. Le vôtre est une croute piochée au hasard sur le Net. Ce n'est pas très professionnel tout ça ». Quant à lexpress.fr, le site affiche maintenant une page étrange avec trois photos d'officiels répondant à la presse, dont deux fois la même photo du procureur.


(*) Mise à jour du 24.03.2019 : après mures réflexions et expertises, le tableau vaguement attribué (image B) vient de l'être définitivement à Van Gogh (jusqu'à une prochaine mise en doute).

vendredi 29 octobre 2010

Nuages (23)

« Le sang qui irrigue le cœur est la pensée des hommes »
(Empédocle d'Agrigente, - 490 à - 430.)



Nuées et vapeurs sur l'Etna, vues de la Tour du Philosophe
(
Torre del filosofo).


Le lieu est appelé « Tour du philosophe » parce qu'ici, au 5ème siècle avant notre ère, le philosophe Empédocle, parmi les nombreuses morts qui lui sont attribuées, se serait jeté dans le cratère du volcan, laissant sur place une sandale pour prouver son geste.
Dans la lignée de Pythagore, Empédocle était à la fois un observateur de la nature aux intuitions clairvoyantes et un personnage public légendaire, entre le politicien, le prédicateur, l'ingénieur et le guérisseur.

Il disait que la lumière est un corps émis par un corps lumineux, qu'elle naît d'abord dans un lieu intermédiaire et que son mouvement nous est caché à cause de sa vitesse.
Il disait que le soleil est une grande masse de feu, qu’il est plus grand que la lune, que la lune ressemble à un disque plat qui projette son ombre sur la terre quand le soleil passe derrière, et que c'est la Terre qui fait la nuit en passant devant la lumière.
Il disait que la vie ou la mort ne sont qu'un agencement différent des mêmes éléments qui forment indifféremment des hommes, des animaux ou des plantes, comme le peintre qui utilise les mêmes couleurs pour créer des formes semblables à toutes les choses.
Il disait qu'au début, quand ces éléments commencèrent à se mélanger, naquirent beaucoup de têtes sans cou, des bras erraient nus et privés d'épaule, des yeux vagabondaient dépourvus de front, des membres solitaires cherchaient à s'unir, des pieds trainaient avec des mains en quantités, des faces et des poitrines regardaient dans des directions opposées, et des bovins à face d'homme côtoyaient des hommes à tête de bovin.


dimanche 24 octobre 2010

Théophile Schuler, peintre mortel

Théophile Schuler était un illustrateur et peintre strasbourgeois au tempérament romantique et au talent médiocre. Il a surtout illustré les livres du célèbre éditeur P.J. Hetzel, à l'époque de la gloire écrasante de son compatriote Gustave Doré. On trouve dans sa production picturale des thèmes exaltants, comme ces « Chevaux en liberté surpris par des chevaux-vapeur », ou l'immense « Char de la mort », lugubre Totenwagen, offert en 1862 au musée de Colmar qui l'expose avec fierté (voir les 3 illustrations de cette chronique).
C'est le thème conventionnel et rabâché de la danse macabre, la procession funèbre censée nous faire accepter cette idée hypocrite et illusoire, l'égalité de tous dans la mort.
Le peintre s'est enterré lui-même, au premier plan, au centre de la toile.


Mais les tableaux aussi sont mortels. Au dessus des chevaux, dans l'ombre bleu nuit du crépuscule, on voit se propager comme une gangrène. C'est le bitume qui composait certaines couleurs en tube de l'époque. Gorgé d'hydrocarbures, il ne sèche jamais et continue, 160 ans après, à ronger et décomposer la couche de peinture.

dimanche 17 octobre 2010

Les joies de l'ergotisme

L'ergot des céréales est un parasite. Il produit des alcaloïdes qu'on retrouve dans la farine, donc dans le pain, et qui occasionnent des hallucinations, des convulsions, la possession par le démon, des vomissements, des douleurs brûlantes, la nécrose puis la chute des orteils, des doigts, et enfin des membres. C'est l'ergotisme, un empoisonnement progressif de l'organisme. Au Moyen Âge, on l'appelait le feu de saint Antoine, le mal des ardents, la peste du feu.

Grünewald, détail du panneau de la tentation de saint Antoine
(musée d'Unterlinden, Colmar)

En ces temps-là, on croyait qu'un pèlerinage auprès des reliques des saints du christianisme, où d'images pieuses qui les représentaient, guérissaient, notamment du feu de saint Antoine. Et les moines Antonins du couvent d'Issenheim, près de Colmar, étaient renommés pour cela. Ils amenaient les malades devant les sculptures ou les peintures, pratiquaient un petit rituel, et le miracle se produisait, souvent. En fait, c'était le changement de régime alimentaire, notamment le pain fait d'une farine saine, qui désintoxiquait les malades les moins empoisonnés. Les moines l'avaient peut-être compris. Mais on ne dévoile pas un pareil filon.
Car de donation en donation, ils devinrent très riches et commandèrent un retable monumental, vers 1510, à Nicolas de Haguenau pour les sculptures, et, pour le polyptyque peint sur bois, à un homme dont tout a été oublié depuis, connu maintenant sous le nom probable de Mathis Gothart Nithart ou Matthias Grünewald.

Imaginez alors les malades commençant à se décomposer, transportés sur des civières au pied du retable. Un moine grassouillet ahane en déployant les immenses panneaux de tilleul. Le grincement des charnières se répercute sur les voûtes de la chapelle. Et un Christ fantastique en cours de résurrection sort alors des ténèbres. Couleurs éblouissantes, lumières au néon, magie !
On dirait David Copperfield, le célèbre illusionniste, filmé avec l'emphase de James Cameron ou l'émerveillement de Steven Spielberg. L'interminable linceul illuminé cache sans doute un savant dispositif pour maintenir ainsi le magicien, flottant dans l'espace.

Mais la féerie fonctionne.

Grünewald, panneau de la résurrection du Christ
(musée d'Unterlinden, Colmar)

***
Note : si vous souhaitez voir l'image de la résurrection dans ses dimensions originales sans les limites de l'éditeur Blogger à 1600 pixels, cliquez sur l'illustration. Mais Gougueule changeant fréquemment ses méthodes, il est possible que cela ne fonctionne pas du tout.

samedi 9 octobre 2010

Propos d'apéritif


Un jour, le voisin de palier, petit homme chétif et taciturne, vous annonce « Il n'y a pas d'autre monde, il n'y a pas d'âme ». Vous allez objecter « Qu'en savez-vous, en avez-vous la preuve ? », mais vous vous abstenez. Il pourrait, à bon droit, vous retourner la question, puisque c'est vous qui affirmez l'existence de quelque chose que vous ne pouvez pas démontrer. Vous pensez « Pourquoi ai-je invité ce voisin minable ? Je suis trop charitable. »

Puis vous l'entendez déclarer à la gentille dame légèrement handicapée qui s'occupe habituellement de votre ménage « En l'état actuel des connaissances, c'est la seule solution plausible, et elle se confirme de jour en jour ». Cette fois, vous n'allez pas le laisser noircir votre petite réception, et vous allez lui rétorquer « Et vous pensez avoir raison, presque seul contre 99 pour-cent de l'humanité qui affirment l'existence de l'au-delà ? » Mais vous vous ravisez. Il lui serait trop facile de vous répliquer qu'aucun des 99 ne s'accorde sur la description de cet au-delà, et que leur seul point de convergence, c'est qu'ils aimeraient volontiers y envoyer leurs contradicteurs.

Enfin, quand vous le surprenez à dire à votre petite filleule, si candide dans sa robe de deuil « Il n'y a pas d'autre monde, il n'y a pas d'âme », vous sentez monter le flot de vos remontrances.
Et vous vous entendez lui dire courtoisement « Vous reprendrez bien une saucisse cocktail ? »

jeudi 30 septembre 2010

Belle journée pour les champignons

Le 12 septembre 2010, un soleil resplendissant se répandait sur le pays. Au lever, le Roi de la France, voyant que que c'était un beau jour pour les champignons, rassemblait quelques sujets amis et partait d'un pas décidé dans son petit hélicoptère fêter le 70ème anniversaire de la découverte de la grotte de Lascaux et de ses spectaculaires peintures pariétales, à Montignac en Dordogne.
Quelques minutes plus tard, après une visite émue de la grotte originale, qui démontrait que les peintures n'étaient pas encore effacées par les nettoyages chimiques successifs, le Roi de la France s'abimait dans un discours visionnaire. Cette allocution déconcerta plus d'un amateur du paléolithique, moins par l'imprécision de ses références préhistoriques (1) que par sa fougue prophétique : il annonçait un Lascaux 4, et dans son élan un Lascaux 5.
Vous en étiez restés à Lascaux 2, et pas vraiment informés des nouveautés du paléolithique, vous n'imaginiez pas la fièvre des «remakes» remuer les berges indolentes de la Vézère. Qui vous le reprocherait ? Mais à Lascaux, le passé change tellement vite. Faisons une rapide rétrospective.

Il y a 17 ou 18 000 ans donc, Cro-magnon, un Homo sapiens un peu négligent, après la chasse, essuyait ses mains grasses et sanguinolentes sur les parois d'une caverne de Dordogne.

Lascaux 1
Découverte en 1940, très aménagée en 1948 pour y industrialiser le tourisme (1000 visiteurs par jour), la grotte commence à montrer des signes de corrosion dès 1955. L'installation d'un système de régulation thermique et hygrométrique en 1957 n'empêche pas l'apparition d'algues vertes et d'une couche opaque de calcite qui envahit les parois en 1960. En 1963, Lascaux 1 est définitivement fermée pour le public sans privilèges. Le système de régulation est remplacé en 1965, et des relevés sont réalisés par l'Institut Géographique National pour aboutir, après nombre de péripéties financières, à l'ouverture au public de Lascaux 2.

Lascaux 2
C'est l'étonnante et exacte duplication d'une partie de la grotte (salle des taureaux et diverticule axial), à 250 mètres de l'original, ouverte au public en 1983. Quelques morceaux supplémentaires (vache noire de la nef, scène du puits...) sont exposés dans le parc du Thot, triste Disneyland de la préhistoire en plastique, à 4 kilomètres, près du château de Losse.
Et Lascaux 2, se décompose également. De Lascaux 1, elle a hérité les 1000 visiteurs quotidiens et les maladies qu'ils transmettent. Sa restauration est devenue nécessaire (lancée en 2009 à raison de 4 mois par an pendant 5 ans) car elle reste la seule source sérieuse de finances. Pour combien d'années ? Trop près de l'original, le trafic qu'elle génère est considéré par certains comme une des principales causes de la dégradation de l'équilibre du site.

Lascaux 3
Décalcomanie en kit, ruineuse expérimentation sans lendemain pour certains, conçu, pour d'autres, comme le Lascaux de l'avenir, en pièces légères et mobiles destinées à la promotion de l'art paléolithique français à travers la planète, ce fac-similé de voyage, partiel (seule la nef est copiée), n'a jamais vraiment voyagé. Exposé en 2009 dans le parc du Thot, sous le nom de «Lascaux révélé», à la place des morceaux volants de Lascaux 2 (mis au rebut sans précautions), il semble aujourd'hui inhumé sous les difficultés techniques, financières, ou les rivalités locales (2).

Lascaux 4
Lascaux 1 qui s'estompe, Lascaux 2 menacé, Lascaux 3 enterré, il fallait bien, ce jour ensoleillé du 12 septembre 2010, que le Roi de la France dévoile un avenir radieux. Ce sera Lascaux 4, projet de Centre d'art pariétal à Montignac, qui exposera - d'après Le Monde - la prochaine copie de la grotte, moderne et complète, peut-être avec des morceaux de Lascaux 3 dedans, ou de sa technologie.
Mise à jour du 12.09.2012 : le nouveau gouvernement, après avoir éjecté le Roi de la France au printemps, vient d'enterrer le projet Lascaux 4 en annulant son aide financière, sous les protestations d'Yves Coppens. De vagues promesses ont alors été murmurées.

Lascaux 5
Et comme les projets autour de Lascaux sont pharaoniques et leur dénouement hypothétique, le Roi de la France a finalement évoqué la réalisation d'un Lascaux 5, un Lascaux populaire, démocratique, que le prolétaire explorerait chez lui après le travail, en allumant son ordinateur. On se met alors à rêver d'une France où les sujets simuleraient pour leurs enfants admiratifs, sur les écrans familiaux, les déplacements surexcités de leur minuscule souverain dans les décors en décomposition de la caverne originale, comme Super Mario dans le célèbre jeu vidéo.

L'invasion des taches grises, que rien ne semble pouvoir arrêter, est particulièrement visible ici, à droite, autour des cornes de la vache noire de la nef (à gauche Lascaux 2, à droite Lascaux 1. L'angle de vue et surtout l'éclairage différent trop entre les deux photos pour permettre une comparaison précise).

Lascaux 0 (zéro)
C'est le sobriquet donné par dérision à Lascaux 1, la grotte originale. Après une longue période de stabilité, le remplacement du système de régulation, en 2000, a déclenché un processus qui semble inéluctable. Dès 2001, un champignon microscopique infeste la grotte de moisissures blanches, c'est Fusarium Solani. En dépit des communiqués officiels déclarant l'envahisseur refoulé, des femmes de ménage expertes en nettoient encore les parois deux fois par mois, en 2006. L'année suivante se dessinent et se multiplient des taches grises et diffuses, dans la nef, l'abside et le passage (souvent nommées taches noires). Depuis, les comités d'experts se succèdent au rythme des remaniements ministériels et des sommations scandalisées de l'Unesco qui avait décrété la grotte «patrimoine mondial de l'humanité» en 1979, et qui menace maintenant de la rétrograder dans la liste infamante du patrimoine en péril. Vexée, la France proteste et accumule contre-expertises et contre-vérités officielles. Lentement, de son côté, la grotte s'obstine à s'effacer, digérée par les bactéries et les champignons.

Après tout est-ce si grave ? Y a-t-il un intérêt à ensevelir définitivement une œuvre dans un sanctuaire exclusivement réservé au plaisir d'un roitelet d'opérette et de quelques scientifiques intronisés ?
Un jour, une convulsion de la Terre emportera l'ensemble, avec les thermomètres, les hygromètres, les sismomètres et les anémomètres.

Mise à jour du 8.09.2020 : Les études archéologiques datent aujourd'hui les peintures de 21 000 à 21 500 ans avant le présent.
 
 
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1. « Le brave néandertalien avait parfaitement compris qu'ici c'était plus tempéré qu'ailleurs... qu'il y faisait bon vivre » (discours des Eyzies au pôle international de la préhistoire, 12.09.2010). Attribuer ainsi les peintures de Lascaux à des néandertaliens hédonistes, alors qu'aujourd'hui la science les dit peintes dans une période glaciaire, habitée par des Homo sapiens frigorifiés et seule espèce humaine survivante ! Mais le Roi de la France peut très bien avoir un avis personnel sur ces questions, les manuels scolaires en tiendront compte.
2. Lascaux 1 est désormais, depuis 1963, une propriété de l'État français, les autres Lascaux appartiennent à des entreprises privées, au Conseil général de la Dordogne ou à des collectivités locales concurrentes.
Il est difficile de trouver des informations unanimes sur le sujet de Lascaux et de ses clones, notamment depuis que la gestion de la France est mise en cause. Les contradictions sont fréquentes. Il est donc possible, malgré les efforts de documentation, que certaines affirmations de cette chronique soient inexactes.

samedi 18 septembre 2010

La vie des cimetières (32)

Mais, où se trouve la frontière entre le bon goût et le mauvais goût ?
« Dans ton cul ! » répond tout le monde en chœur.
Nous voilà donc fixés.

Le cimetière monumental de Milan accueille des tripotées de tombeaux aussi légers, exquis et gracieux que celui-ci.

dimanche 12 septembre 2010

Des bienfaits de la lumière

Aux dires du très éclairé Didier Rykner dans sa Tribune de l'Art, on a retrouvé un chef-d’œuvre de Bronzino dans un recoin sombre du musée des Beaux-Arts de Nice. Il y était exposé depuis plus d'un siècle, anonyme. Et ça n'est pas l'effet d'une révision des attributions, mais d'un hasard atmosphérique. Deux experts passaient devant le tableau oublié quand un rayon de soleil l'illumina.
Agnolo Bronzino était un peintre essentiellement florentin, fils adoptif de Pontormo qu'il assista notamment pour l'exécution des fresques de Galluzzo et de Santa Felicità. Il est apprécié pour ses portraits raffinés, froids et distants (certains diront inexpressifs et caoutchouteux) des puissantes familles de Florence.

Ne demandez pas à un visiteur du musée des Offices (Uffizi), à Florence, s'il y a admiré les magnifiques portraits de Bia, de Maria ou de Francesco de Médicis par Bronzino. À peine les aura-t-il entraperçus. Ils sont exposés, dans un petit cabinet qu'on visite à la file indienne en quelques secondes, pressés par le touriste suivant, et en tordant le cou pour les discerner vaguement, perchés très haut, mal éclairés.

À Florence, le moyen le plus sûr d'admirer les portraits de Bronzino est certainement de flâner dans les rues où d'immenses placards publicitaires vantent parfois le mécénat des modernes Médicis. Ici une firme italienne finance en partie la restauration du musée des Offices.

C'est un peu la spécialité de ce prestigieux musée que d'exposer les plus grands chefs-d'œuvre de la peinture dans des conditions désolantes. Les gardiens ferment les volets dès qu'un rai de soleil ose tracer un trait discret sur le parquet ou sur un mur, au point que rares sont ceux qui peuvent prétendre savoir ce qu'hébergent les grandes salles du premier étage. On suppose qu'il s'agit de toiles en clair-obscur, des scènes nocturnes hollandaises influencées par Le Caravage. Le touriste qui s'aventure à cet étage hésite à pénétrer dans l'enfilade des pièces. Il entend comme des ronflements. L'obscurité lui fait croire qu'il s'est égaré dans les réserves du musée et il rebrousse chemin. Peut-être y découvrira-t-on un jour, à la faveur d'un courant d'air, quelque gardien desséché ou un Caravage oublié.

À quelques centaines de mètres du musée, le Palais Pitti organise de septembre 2010 à janvier 2011 une rétrospective des œuvres de Bronzino. Souhaitons qu'elle permettra aux bienheureux qui iront à Florence de voir enfin, une fois dans leur vie, les portraits de Bronzino dans des conditions acceptables. Mais rien n'est garanti quand on connait, au palais Pitti, la déplorable disposition, entre autres, du plus beau des portraits de Titien.

Mise à jour du 29.10.2010 : C'est en fait au Palazzo Strozzi que sont exposés 54 tableaux de Bronzino, sur 70 connus actuellement, dont 26 proviennent du musée des Offices.

samedi 4 septembre 2010

La sclérose des plaques

Les adeptes de Pythagore, vieux routiers de la numérologie, n'en croyaient pas leurs yeux lorsqu'ils ont vu circuler, au printemps 2009, les premières plaques d'immatriculation françaises au nouveau format, copie exacte du système italien.
Car la nouvelle numérotation débutait à la lettre A. Et ce qui peut sembler logique pour le mortel de base ne l'est pas toujours pour un numérologue avisé (1). En effet, les plaques italiennes (semblables donc aux françaises) ayant déjà épuisé toutes les combinaisons jusqu'à la lettre C, il était évident qu'allaient donc circuler en Europe des voitures aux numéros identiques, alors qu'un des objectifs déclarés du nouveau système est de «répertorier les véhicules volés au niveau européen».
Mais nos numérologues pensaient - leur candeur est touchante - qu'un système qui se dit «européen» avait prévu une méthode pour distinguer les inévitables «homonymes» (2), puisqu'un autre objectif majeur du système est de «lutter contre la délinquance automobile en améliorant l'efficacité des contrôles des forces de l'ordre...»

Et bien les premières erreurs policières où des véhicules et leurs conducteurs, victimes de cette homonymie, ont été arrêtés par les forces de l'ordre, viennent démentir l'optimisme des numérologues. La preuve est faite : dans la base d'information de la délinquance européenne, les numéros de voitures volées italiennes et françaises sont identiques (3).

Afin d'aider les services de police, voici un petit truc simple pour différencier une immatriculation. Le nombre 000 n'ayant pas été jugé valide pour l'administration française, toute voiture dont le bloc central est 000 sera donc nécessairement italienne. Ou peut-être slovaque. En tous cas elle ne sera pas française, ce qui est déjà un grand pas vers l'identification d'un véhicule.


Alors un jour sur la route, si vous êtes arrêtés sans ménagement par un barrage de police sûr de son droit et surarmé, ne manifestez pas votre terreur, levez calmement les mains en l'air. Avec un peu de chance, il s'agira d'une petite erreur due à cette imprévoyance bien humaine dans la grande harmonisation européenne.

Cette amusante anecdote rappelle l'histoire fameuse de la sonde américaine «Mars Climate Orbiter» dont personne ne prévoyait qu'elle s'écraserait sur le sol martien avant même d'avoir commencé sa mission, en septembre 1999. L'enquête démontra que des éléments de navigation chargés du calcul des poussées, fournis par Loockeed, s'exprimaient en livres anglo-saxonnes, alors que la NASA, depuis longtemps convertie au système métrique international, espérait ces valeurs en newtons. C'est bête (4).
Mais c'est l'éternelle malédiction de la tour de Babel. L'humain, ce gros orgueilleux, croit pouvoir contrôler la circulation routière en Europe et comprendre la météorologie sur Mars. Or le Bon Dieu, qui est jaloux de tant de pouvoir, fait échouer ces projets grandioses en inventant de sournoises différences de langage entre les hommes.





À la nouvelle numérotation ont été joints de discrets aménagements du Code de la Route. En cas de vol de voiture notamment, des peines exemplaires seront appliquées (Photo : San Gimignano, musée de la torture et de la peine de mort).



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1. Pour désamorcer toute critique qui prétendrait abusive la classification de cette chronique dans la catégorie «numérologie», au prétexte qu'une lettre n'est pas un chiffre, nous rappellerons qu'en numérologie les mots n'ont pas le sens trivial que leur attribue le langage courant, et qu'un alphabet n'est qu'un système de numération comme un autre où chaque lettre possède la valeur de sa position dans l'alphabet et dans le mot. Dans le cas de la numérologie minéralogique, l'alphabet, légèrement mutilé, comporte 23 lettres (les voyelles I, O et U étant administrativement exclues pour éviter certaines confusions ou plaisanteries, ainsi que l'association de deux S ou deux W).
2. Le code des lettres signifiant le pays, minuscules en blanc sur fond bleu, à gauche, est illisible pour les systèmes d'identification automatisés (radars).
3. On remarque, sur le site officiel SIV, une phrase ajoutée en fin de page, qui précise «La présence de tirets entre les blocs de chiffres et les blocs de lettres permettra de distinguer les plaques françaises des plaques italiennes». Signalons tout de même que les plaques italiennes affichent parfois des tirets, et que la Slovaquie a choisi le même système de numérotation avec, nuance délicate, un tiret (ou un logo) entre les deux premiers blocs. Tout ceci est bien complexe et un peu oiseux puisque ces petits caractères ne sont de toutes façons pas lus par les radars. (Informations vérifiables dans le foisonnant site de l'association Francoplaque)
4. Lisez l'histoire passionnante, voire touchante, qu'en fait Philippe Labrot sur son site consacré à la planète Mars, monumental, fascinant et si bien écrit.