dimanche 28 août 2016

Les saisons de Houdon

Ce n’est peut-être pas un hasard si les deux grands portraitistes de la fin du 18ème siècle, les sculpteurs Houdon et Pajou membres de la très respectueuse Académie royale, après avoir réalisé de magnifiques bustes de l’aristocratie de l’Ancien Régime, ont traversé sains et saufs les tempêtes de la Révolution française et de l’Empire.
Ils étaient tous deux membres de la progressiste et influente loge maçonnique des « Neuf Sœurs », qui joua un rôle important dans la lutte des colons américains pour l’indépendance et la propagation des idéaux républicains, et ils y côtoyèrent Lalande, Helvetius, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, et même Voltaire et Joseph Ignace Guillotin.

Le musée Fabre de Montpellier expose une exceptionnelle collection permanente de très beaux bustes de Pajou, et de chefs d’œuvres de Houdon, dont les marbres originaux de l’Hiver, superbe espièglerie callipyge réalisée en 1783, et de l’Été sculpté en 1785, remarquable par son naturel (notamment dans le traitement du regard), naturalisme avant l’heure qui émerveillera bien plus tard Carpeaux et Rodin.

Houdon Jean-Antoine, l'Hiver (Montpellier musée Fabre)

Houdon Jean-Antoine, l'Été - détail (Montpellier musée Fabre)

mardi 16 août 2016

La vie des cimetières (71)

Voici la suite des épisodes (ici et ) de l’invasion des légumes verts venus de l’espace.
Aujourd’hui la scène se passe à Paris dans le cimetière Montparnasse.



samedi 13 août 2016

Un peu de réclame cocardière

Paris ne manque pas de lieux accueillants, comme ce quartier du quai d’Orsay et de l’Assemblée nationale, près des Invalides. Son architecture faite de lignes pures et austères pourrait certainement attirer le touriste. 
Or on lit partout qu’il boude la France, et on accuse le terrorisme. 
Pourtant, où pourrait-on se sentir plus en sécurité que dans ce quartier chargé d’histoire, farci de caméras de surveillance et sillonné par des bataillons de militaires et de policiers couverts d’armes ?

Une touche de couleur, tout devient tout de suite plus gai, et le touriste apparait. 

lundi 8 août 2016

Eckersberg et la réalité

En 1984, dans une ample exposition sur « l’âge d’or de la peinture danoise », le public français découvrait 54 œuvres de Christoffer Wilhelm Eckersberg. Au fil du temps il revoyait parfois quelques tableaux, comme au Grand palais à Paris en 2001, qui illustraient le thème des paysages d’Italie peints en plein air.
Aujourd’hui jusqu’au 14 aout 2016, la Fondation Custodia à Paris lui consacre une grandiose rétrospective de 80 peintures et une quarantaine de dessins.

Très marqué par ses années passées à Paris de 1810 à 1813, notamment dans l’atelier de David, Eckersberg manifestera toute sa vie une rigueur (voire une rigidité) des formes et des volumes dans sa peinture d’un monde limpide et léger, comme minéralisé, un monde voisin de celui d’Ingres (ancien élève de David) sans en maitriser autant les raffinements dans ses portraits de la bourgeoisie mais excellant dans ses petits paysages esquissés sur le motif et terminés en atelier.

Eckersberg, la villa Raphaël dans les jardins Borghese à Rome, 1815. Détail (Hambourg Kunsthalle)

Comme Ingres également Eckersberg aurait voulu être reconnu comme peintre d’histoire, genre le plus noble de l’époque. Mais comme Ingres il n’avait aucun sens du drame ni du pathétique, et pas un gramme de romantisme non plus. Il était fait pour les points de vue détachés, équilibrés, sobres.

On en voit l’évidence dans la salle de l’exposition consacrée à onze paysages romains. Eckersberg n’y montre jamais les vues les plus courues, ou alors sous des angles banals ou inhabituels et garnies de détails réalistes qui leur ôtent toute grandeur. Dans ses vues des ruines de Rome la profondeur des siècles s’évapore, l’histoire s’arrête l'instant d’une peinture.

On a jugés cruels ses portraits de la bourgeoisie. Ils étaient foncièrement réalistes. Professeur, devenu une célébrité au Danemark, directeur de l’Académie royale des beaux-arts, Eckersberg enseignait qu’il ne fallait pas chercher l’inspiration dans les tourments de l’esprit mais dans l'observation du monde comme il advient « Ne peignez que ce que vous voyez, mais dans les moindres détails ».

Et son petit tableau de 1836 (n°68 de l’exposition) intitulé « Figures courant sur le pont de Langebro au clair de lune » en est l’exemple abouti. L’eau est calme, l’atmosphère est paisible. Dans l'ombre du clair de lune on n’aperçoit pas tout de suite l’agitation des personnages qui courent ou s’exclament sur le pont. Le peintre ne montre pas le motif de leur alarme, et on ne le saura jamais.
L’histoire s’est arrêtée le temps d’une peinture.


Eckersberg, femme sur une balançoire en forêt, plume et lavis d'encre, 1810. Détail (Copenhague SMfK)

samedi 30 juillet 2016

La taxe G, encore...

La loi Création (fourretout dont le patronyme complet est Loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, ou LCAP) vient d’être définitivement adoptée par l'Assemblée et le Sénat français.
Au dernier moment, sans que le sujet ait été discuté, un groupe de pression a obtenu des élus que soit glissé dans la loi un article 10 quater fantasmagorique, devenu définitivement L136-1 à 4 du code de la propriété intellectuelle, applicable au plus tard le 7 janvier 2017. Il institue des « dispositions applicables à la recherche et au référencement des œuvres d’art plastiques, graphiques ou photographiques ».
Le groupe de pression est influent ; dans son discours de clôture la ministre de la Culture affirmait « Le Gouvernement est décidé à défendre à Bruxelles les auteurs des arts visuels, dans le prolongement de l'article 10 quater ».
Cette affirmation pourrait bien être un signe de la fragilité de l'article.

Pour le résumer : lors de la publication sur internet de la reproduction d’une œuvre d’art (plastique, graphique ou photographique), un droit de reproduction de cette reproduction dans les moteurs de recherche est aussitôt créé au profit de sociétés de gestion agréées qui ont la charge de percevoir la rémunération payée par les exploitants du moteur quand ils citeront cette œuvre, et de la redistribuer à l’auteur de l’œuvre.

Le sujet n’ayant pas été débattu, aucune information n’est parue sur les modalités de mise en application de la loi. En pratique, on peut supposer que seules les œuvres qui auront été déclarées aux sociétés de gestion et qui porteront une marque les distinguant aux yeux des moteurs de recherche seront concernées.

Qui définira si c’est une œuvre d’art ou un urinoir ? Les déclarants, les sociétés agréées ?
D’après la loi l’assiette de la rémunération fera l'objet d'une convention entre les exploitants des moteurs de recherche et les sociétés de gestion sur la base des recettes d'exploitation. Bon courage aux développeurs de l’usine à gaz à mettre en place !
Remarquons qu’aucune œuvre du domaine public ne devrait faire l’objet de ce droit puisque la jurisprudence française affirme qu’il ne peut y avoir de droit d’auteur sur une photo fidèle d’une œuvre du domaine public. On devine que les grands musées ne se gêneront pas pour réclamer des droits puisqu’ils ajoutent déjà un copyright abusif sur les petites reproductions médiocres de leurs sites.

Enfin, à partir de quelles dimensions une vignette ne sera plus considérée comme une simple citation et deviendra une reproduction  soumise à droit d’auteur ?


Parmi l’infinité des reproductions du citoyen Kane dans ces deux miroirs, sait-on où finit la citation et où commence la représentation ? (Image extraite du film Citizen Kane d'Orson Welles, à la minute 111)


Il est probable qu’aucun accord entre moteurs et sociétés de gestion, ni aucun décret d’application ne viendra jamais organiser la mise en œuvre de l’article, et que pour éviter cette taxe déguisée, Google directement visée cessera simplement d’indexer, à partir du 7 janvier 2017, les sites français reproduisant des « œuvres d’art », notamment les sites institutionnels comme le Louvre ou Orsay.
Elle l’a déjà fait en 2011 pour des motifs similaires contre les sites des journaux belges d’information référencés par son moteur. Pour sa défense Google avait argüé du bénéfice en visibilité donc en ventes et abonnements apporté par son outil de recherche.
Face à la perte financière la rébellion belge n’avait duré que 3 jours.

Cette loi n’est que la continuation des tentatives faites depuis des années pour taxer les grosses sociétés qui profitent des lois fiscales trop protectrices (mises en place par les mêmes législateurs) sans reverser une part de leur chiffre d’affaires en impôts, et qui commencent à sérieusement échapper au contrôle des États.

Ils ont créé leur propre Léviathan et croient l’épouvanter avec un chasse-mouche. 

samedi 23 juillet 2016

La vie des cimetières (70)

Au cimetière du Père-Lachaise, sur le monument funéraire d’Auguste Burdeau, sculpté par Alfred Boucher pour l’inauguration du 1er juillet 1901, on croit voir la Posterité écrivant le nom du regretté ministre et philosophe, pour qu’il soit ainsi gravé dans les mémoires.
En réalité, si on regarde bien, son ciseau tire un trait définitif sur une vie.



mardi 19 juillet 2016

Histoire sans paroles (21)

Scénographies fétichistes à Naples (église Santa Maria anime del purgatorio) et à Gênes (musée d'histoire naturelle).
 

samedi 9 juillet 2016

Monuments singuliers (3)



Le monument aux morts pacifiste de Gy-l'Évêque

L’église de Gy-l’Évêque, dans l’Yonne en Bourgogne, s’est effondrée deux fois et penche encore nettement.

En face, sur la petite place de l’ancien cimetière, l’association républicaine des anciens combattants de 1914-1918 a fait ériger un obélisque sobre, inauguré officiellement en 1923. Une plaque y énumère les enfants de Gy-l’Évêque morts pour la France. Les noms sont à peine déchiffrables.

Peu après l’association faisait ajouter deux plaques sur deux faces opposées qui disaient « Guerre à la guerre » et « Paix entre tous les peuples ». Contrarié, le préfet faisait alors comparaitre le maire devant le tribunal cantonal qui le condamnait à les enlever sans délai, ce qui fut fait.

Quelques temps plus tard, les deux aphorismes étaient gravés directement dans le socle de marbre de l’obélisque.

jeudi 30 juin 2016

Tableaux singuliers (4)

Actif en Allemagne entre 1880 et 1920, Max Klinger est connu pour ses gravures mêlant dans des scènes oniriques animaux fantastiques, personnages symboliques, érotisme et macabre.

Ses visions insolites aux mises en page instables, comme cette histoire autour d'un gant féminin, plus près du cauchemar que du rêve, impressionneront Alfred Kubin et le surréalisme jusqu’à Roland Topor.

La peinture de Klinger n’a généralement pas la finesse de ses gravures, mais un petit panneau de bois peint en 1878 à 21 ans, intitulé « Les promeneurs (Die Spaziergänger) » et aujourd’hui à la Alte Nationalgalerie de Berlin, se distingue nettement des productions mythologiques qui suivront.
 
La scène représente un long mur aveugle de briques orange, d’aspect récent et isolé sur un terrain vague. Au centre dos au mur un jeune bourgeois brandit maladroitement un pistolet. Autour de lui se tiennent quatre hommes armés de bâtons. L’un d’eux ramasse une pierre.


Le tableau mesure 86 centimètres par 37. Un critique d’art de l’époque a précisé que la scène se situait dans une zone abandonnée près de Berlin, Hasenheide, et que dans un premier état du tableau le jeune homme menacé était accompagné d’une femme apeurée que le peintre a finalement effacée.

Ainsi seul dos au mur, ce jeune homme au feutre noir semble préfigurer le destin de Joseph K. le personnage du « Procès » de Franz Kafka, dans la scène finale, quand les deux fonctionnaires exécuteurs l'emmènent dans un carrière, sans que l’on ne comprenne vraiment pourquoi. Kafka conclura ainsi son roman : « … l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue. « Comme un chien ! » dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre. (1) »

***
(1) Traduction d’Alexandre Vialatte.


jeudi 23 juin 2016

Dernières nouvelles du Louvre

Il y aura toujours des touristes prêts à braver les risques d'attentat et les augmentations de tarif pour contempler les rondeurs de la Psyché ou de l'Amour du sculpteur Canova.


C’est avec la ponctualité des phénomènes astronomiques que le plus grand musée de l’univers, le Louvre de Paris, vient de publier son rapport d’activité pour l’année 2015. Et on ne peut se retenir d’être un peu déçu.

Car le rapport de 2014 avait constaté une extension de la surface des planchers du musée qui s’était étendue de 48% pour atteindre 360 000 mètres carrés. Or en 2015, pas la moindre extension ? Si cela se trouve les 14,5 kilomètres de couloirs d’exposition n’ont pas augmenté non plus !
Il y a pire, le nombre de visiteurs est passé de 9,3 millions (en 2013 et en 2014) à 8,5 millions. 20% de baisse pour les français et 5% pour les étrangers qui constituent maintenant 75% des visites. Le chemin vers l'infini est parsemé d'obstacles.

Mais le nombre de billets vendus a été stable dit-on, à 4,2 millions. On respire un peu, car la hausse de 25% du prix du billet d’entrée en juillet 2015 aura largement compensé la chute de fréquentation (alors qu’elle en est responsable pour une bonne part, sans doute avec le climat d’inquiétude dû aux attentats dans la capitale).

Par bonheur tout ne suit pas toujours la pente naturelle de la gravité et on notera une certaine stabilité du nombre de pompes à eau des fontaines de la cour Napoléon, qui est toujours de 50 (on se demande qui cette information peut bien intéresser dans un rapport d’activité).
Notons également que le riche mécène et truand Ahae n’est définitivement plus dans la liste des bienfaiteurs du musée (au moment où son cadavre était apparu dans un verger de Corée du sud en 2014 son nom avait disparu du rapport d’activité).
Le nombre d’œuvres prêtées à d’autres musées - entendez louées contre rémunération - enregistre une croissance de 62% et passe de 2000 pièces à 3104.
Enfin la flambée du prix des billets a entrainé une hausse de 19% du budget d’acquisition d’œuvres et ainsi permis d’augmenter de 43 unités les 568 000 pièces de la collection du musée (dont seulement 6% sont exposés au public).

On le constate, tout n’est pas totalement négatif dans ce bilan et on notera, si on a le courage de lire les longs chapitres d’autosatisfaction de cette cuvée 2015, que les nouveaux responsables du musée depuis 3 ans n’ont aucun motif d’envier les précédents sur le chapitre de la mégalomanie.

samedi 18 juin 2016

Monuments singuliers (2)



Le monument aux morts pacifiste de Commentry

Parmi les rares monuments aux morts qualifiés de « pacifistes » parce qu’ils n’exaltent pas le sacrifice des vies humaines pour une patrie fictive, celui de Commentry dans l’Allier en Auvergne est certainement le plus discret.
Sculpté par Félix-Alexandre Desruelle et inauguré en 1924, il est érigé à l’écart du centre ville, rue Thivrier près des anciennes forges et de l’usine sidérurgique dont l’activité a continument décliné jusqu’à devenir récemment un centre de recyclage à hauts risques chimiques.

Il représente un paysan appuyé sur sa faux qui vient de découvrir en fauchant les blés une sépulture improvisée, une petite pierre dressée sur laquelle est posé un casque de poilu. La scène est soulignée par une modeste épitaphe effacée par le temps « La ville de Commentry à ses enfants victimes de la guerre ».
La liste des victimes est gravée au dos du monument, face au mur de l’usine.

lundi 13 juin 2016

Le commissaire est désappointé

Salle des ventes le 8 juin 2016 à 15h01...

En salle des ventes rue Drouot à Paris, le 8 juin 2016 à 15h01 précisément, un acheteur anonyme et avisé emportait l’adjudication du tableau le plus beau et le plus connu de Luc-Olivier Merson, le Repos pendant la fuite en Égypte, à un prix inférieur à l’estimation basse et dans l'indifférence générale.
Seul le commissaire de la vente, qui venait d’abaisser son marteau, se désolait, d’un « 38 000 euros, c’est pas normal » affligé, sous le regard stupéfait de son assistante (la trace animée et sonore -10Mo- est ici).

Luc-Olivier Merson était illustrateur et peintre d’œuvres mythologiques et moralisatrices, créateur de timbres, de billets de banque et de vitraux, actif et très officiel entre 1875 et 1920 mais touché parfois d’une inspiration inattendue.

Le Repos pendant la fuite en Égypte, toile de 1,30 mètres exposée au Salon des artistes français de 1879 à Paris, a longtemps fasciné public, artistes de toute spécialité, publicitaires et poètes, jusqu’à George Bernard Shaw qui l’imitera dans sa pièce de théâtre « César et Cléopâtre » et écrira en 1918 :

« La scène du sphinx m'a été suggérée par une peinture française sur la fuite en Égypte. Je n'arrive jamais à me souvenir du nom du peintre; mais la gravure que j'ai vue dans une vitrine quand j'étais enfant est restée trente ans dans le grenier de ma mémoire avant que je l'en sorte… »

Aujourd’hui encore le tableau reste l’œuvre emblématique de Merson. En témoignent l’affiche et l’immense banderole de la rétrospective du peintre qui s’est tenue fin 2008 au musée des beaux arts de Rennes ou le très bel article d'Adrien Goetz sur l'exposition.

En 1879 et 1880 devant l’affluence des demandes, Merson en réalisera des répliques. Avec l’original, cinq au moins sont connues (il ne serait pas étonnant qu’il en existe d’autres).


La version du museum of fine arts de Boston datée de 1879 est certainement le modèle initial. Quelques rares étoiles brillent dans un ciel de nuit bleu pétrole, le dormeur au centre se couvre la tête du bras droit.

L’exemplaire de la collection du Hearst castle en Californie, de 1879, est probablement la première variation du thème. Le dessin est strictement identique mais un moment a passé, c’est l’aurore. Le ciel est jaune doré et un pâle croissant de lune brille au dessus du sphinx.

La version du musée des beaux-arts de Nice est une copie exacte de celle de Boston (avec peut-être plus d’étoiles et malgré la couleur bilieuse de l'image infidèle sur le site du musée), mais datée de 1880.

Une version au riche pédigrée décrite comme identique à celle de Nice (photo non disponible), de 1880, a été adjugée chez Sotheby's pour 28 000 euros hors frais le 25 octobre 2006.

Enfin sur l’exemplaire de Drouot, proche de la version de Nice (le ciel est d'un gris plus vert, peut-être dû au jaunissement du vernis), de 1880 également, le dormeur au centre s’est réveillé et, la tête relevée, regarde en direction du sphinx. On trouve parfois cette version, raccourcie et affublée d’une dominante violette ou rose, sur les sites chinois ou bulgares qui vendent des « véritables copies à l’huile peintes à la main ».

Signature et date sur la version de Drouot.

Cette version de Drouot, malgré l’absence d’indications sur sa provenance, a tous les signes d’un authentique Merson, et c’est pourquoi le commissaire est consterné de l’infortune (relative) de son lot numéro 91, ce magnifique exemplaire d’un tableau « légendaire ».

Cependant la cote de Merson n’est pas si élevée, les beaux dessins habiles qui fréquentent quelquefois les salles d’enchères ne dépassent guère quelques centaines d’euros, et les toiles rarement quelques milliers.
Et puis aucun effort n’a été fait pour mettre le tableau en valeur. Le jour même de la vente, pour vérifier le bon état de la peinture, il fallait effacer du doigt une couche de poussière de plusieurs semaines qui la recouvrait encore.

Finalement le commissaire n’a fait que constater, avec amertume, que la valeur d’une chose dépend assez peu de ses qualités esthétiques ou artistiques.

***
Dernière minute : un étrange phénomène s'est produit. Dans le compte rendu des résultats de la vente sur le site du commissaire priseur, le lot numéro 91 (reproduit page 89 du catalogue) est absent de la liste des lots vendus ! Cette vente a-t-elle été rêvée ? Si le prix de réserve n'était pas atteint, le commissaire n'aurait pas adjugé le lot ? Affaire à éclaircir.

Mise à jour du 27.03.2019 : le tableau mystère est reparu aujourd'hui dans une vente Artcurial à Paris, dépoussiéré, les lacunes de 2016 repeintes, restauré, et emporté pour 40 000 euros (50k avec les frais), un peu au dessus de l'estimation haute.


L'âne et la poussière sur la version de Drouot.

jeudi 2 juin 2016

Améliorons les chefs-d'œuvre (10)

Voyant les dessins de Jean-Baptiste Oudry exposés au Louvre dans cette succulente exposition sur les jardins d’Arcueil, il est difficile d’imaginer qu’ils étaient tous réalisés sur du papier bleu. Le catalogue de l'exposition l'affirme.

Les feuilles sont aujourd’hui bistre, sépia, ocre, jaunes, orange, et pour les moins décolorées ou oxydées, d’un gris glauque.
Quelle teinte était utilisée il y a 250 ans ? L’indigo comme pour les maitres italiens ? Il est difficile de restituer la couleur d’origine sans l’analyse chimique des pigments.

Risquons la reconstitution imaginaire d’un des plus beaux dessins de la série, conservé au musée Paul Getty de Los Angeles.
Le bistre d’aujourd’hui était peut-être alors un pâle clair de lune.

 

Jean-Baptiste Oudry, Arcueil, passage du grand parterre de la Faisanderie à la terrasse supérieure (musée Paul Getty, Los Angeles). Comme pour la musique baroque recréée aujourd'hui avec des instruments d'époque, procédé en vogue, la couleur bleue originale du papier a été simulée artificiellement.

dimanche 29 mai 2016

Souvenirs d'Arcueil (de J.B. Oudry)

Jean-Baptiste Oudry, Arcueil, le grand escalier menant aux jardins en terrasses, dessin daté de 1744 (musée du domaine de Sceaux). Les personnages ont été ajoutés plus de 60 ans après par L.L. Boilly.


En ces temps-là, au domaine d'Arcueil, se donnaient des réjouissances et des promenades. On y hébergeait des célébrités, peintres officiels, écrivains dissidents. Voltaire y faisait de longs séjours, y écrivait des pièces de théâtre, y plaçait de l’argent.

L'aqueduc gallo-romain en ruine (à l'origine du nom d'Arcueil) qui croisait la Bièvre et avait été reconstruit dans les années 1630 conduisait une eau pure et abondante des sources vers Paris.
Entre 1720 et 1730 un prince de Guise avait composé là, en empruntant beaucoup d'argent, un domaine de 20 hectares dont 12 de jardins, comme un petit Versailles. La pente déclinait de 12 degrés et les jardins opulents se succédaient en cascades aux berges de la rivière et du canal latéral dans une suite de bosquets et de terrasses, d'escaliers, de bassins et de fontaines.

À la mort du prince, endetté, en 1739, le domaine commencera doucement à se décomposer mais restera quelques années encore fréquenté par les peintres, particulièrement Jean-Baptiste Oudry, jusqu’à son démembrement en 1752, sous la pression des créanciers.
Il disparaitra définitivement au milieu du 19ème siècle avec l’arrivée des manufactures.

Pas de plan détaillé, pas de ruine mémorable, il ne reste quasiment rien aujourd’hui du domaine d’Arcueil, que l’aqueduc, surélevé de façon imposante dans les années 1860, et une soixantaine de dessins, essentiellement de Jean-Baptiste Oudry.
Oudry était peintre ordinaire du roi, logé au Louvre, couvert d'honneurs et de responsabilités prestigieuses, spécialisé dans les scènes de chasse et les natures mortes de gibier.
Attiré par les jardins ombragés et délaissés du domaine d’Arcueil, il loua une maison voisine et les fréquenta longuement entre 1744 et 1747 au point d’en laisser une cinquantaine de dessins. Il y entrainait parfois d’autres peintres, Boucher, Natoire…  
 
Jean-Baptiste Oudry, Arcueil, la terrasse de l'Orangerie vue depuis le sud, dessin daté de 1744 (Chicago Art Institute).


Ses dessins étaient faits à la pierre noire, craie et gouache blanche sur papier bleu. Avec le temps la teinte bleue s’est décolorée. Le papier a jauni.
Contrairement aux autres artistes Oudry représentait les jardins déserts, les allées vides de tout personnage et la végétation parasite commençant à envahir les treillages et la pierre. 
Puis étrangement, certains de ses paysages se sont peuplés de personnages, sans doute tracés par d’autres mains qui furent un temps en possession des dessins. On parle d’Hubert Robert, de Louis-Léopold Boilly dont on reconnait le style des figures et les habits qu’elles portaient à la mode du début du 19ème siècle, quand Oudry était mort depuis 50 ans.

C’est essentiellement à partir de cette série de dessins (pas toujours fidèles, Oudry modifiait parfois une perspective pour la rendre plus pittoresque) que le conservateur et archéologue du patrimoine de la ville d'Arcueil, Gérard Vergison-Rozier, à reconstitué la carte du domaine disparu et fourni la matière de l’exposition « À l'ombre des frondaisons d'Arcueil » actuellement au Louvre et pour 3 semaines encore.
On y retrouvera avec le plan des jardins l’emplacement précis et la direction du regard du peintre pour chacune des 68 œuvres exposées.

Oudry ne semble pas avoir conçu ces dessins comme des esquisses préparatoires pour des peintures à venir mais plutôt comme un moyen d’enregistrer beaucoup de points de vue d’un monde qui allait disparaitre et qu’il avait aimé.
Le beau catalogue de l’exposition qui reproduit, indexe et commente tous ces points de vue, en perpétuera un peu plus longtemps le souvenir.

Mise à jour le 5.05.2020 : Le Musée national de Stockholm vient d'acquérir en vente publique deux dessins des jardins d'Arcueil par Oudry et qui étaient absents de l'exposition du Louvre.

 
Jean-Baptiste Oudry, quelques détails des dessins exécutés dans le domaine d'Arcueil entre 1744 et 1747.

dimanche 22 mai 2016

Potins de l'art

Jamais on ne louera assez le rôle des militaires dans l’histoire de l’art.
Hier encore, le président de la République d’Ukraine, flanqué de magnifiques et gras douaniers couverts de codes barres multicolores, aurait découvert dans un champ de luzerne, assisté de militaires en tenue de combat, 17 tableaux volés au musée de Vérone en Italie le 25 novembre 2015.

La découverte aurait eu lieu à Turunchuk, près de la frontière moldave, le 6 mai 2016. La mise en scène a été filmée et postée sur les réseaux sociaux habituels, et on dirait un épisode des aventures de Tintin.

On reverra donc bientôt à Vérone le singulier panneau peint par Caroto et figurant un jeune garçon montrant un dessin d’enfant. Il était parmi les œuvres volées et avait fait l’objet d’une chronique ici-même.


Pendant ce temps, le polyptyque de l’Agneau mystique, immense bande dessinée peinte par Van Eyck vers 1432 et qui fait se déplacer des millions de touristes vers la cathédrale Saint Bavon de Gand et constitue la fierté du peuple belge, avait besoin d’une bonne révision des 600 ans.

Le minutieux travail de restauration devait prendre 5 ans et finir en 2017. En fait ce sera fin 2019, et même 2020 ou 2021 disent certains. Et pour deux fois le budget estimé, voire trois fois. Aucune source n'est très claire. On parle de millions d’euros, trois, six, neuf peut-être.

C’est chose courante. Les pouvoirs publics et les institutions ne financeraient jamais ces projets pharaoniens si on leur annonçait un budget et des délais réalistes. Alors on divise les prévisions par trois. Une fois les travaux lancés, s’agissant d’opérations de prestige, il est souvent impossible de revenir en arrière. L’honneur de la nation serait en péril. On fait appel au mécénat d'entreprises, on aliène le bien public et on paiera tant bien que mal.

Dans l'atelier du musée des beaux arts de Gand le public peut suivre le cours de la restauration des panneaux de Van Eyck.

Enfin, alors que le musée du Louvre interdit dans ses expositions de photographier les œuvres qui sont pourtant dans le domaine public, qu’il en usurpe les droits de reproduction à son propre compte et ne publie en ligne que de médiocres miniatures, les musées qui lui ont prêté ces mêmes œuvres en partagent généreusement de splendides reproductions sur leur site internet.

C’est le cas de la collection de dessins et gravures de la bibliothèque Morgan de New York, une des plus riches au monde, et qui vient de prêter un dessin à la rétrospective Hubert Robert du Louvre, et un autre dessin, de Jean-Baptiste Oudry, à l’exposition sur l’ancien parc du domaine d’Arcueil, également au Louvre actuellement.

Et il y a bien d’autres merveilles dans cette fabuleuse collection en ligne, de Boilly, Danby, Daumier, Doré, Fragonard, Goya, Hogarth, Ingres, Thomas Jones, Ottavio Leoni, Mantegna, Maitre du manuscrit Herpin, Menzel, Merson, Piazzetta, Raffet, Robert, Roberts, Sargent, Schiele, Tenniel, Tiepolo G.D., Turner, Watteau, Zielke, Zingg, Zuccaro, et de tant d’autres.

Oudry Jean-Baptiste, Arcueil la première grande terrasse (détail), vers 1745 (Morgan library and museum, New York).

lundi 16 mai 2016

La vie des cimetières (69)

Léglise de Colamine sous Vodable en Auvergne et son cimetière. 
Le commentaire touristique sur téléphone mobile n'est pas surtaxé.


Isolée au milieu des prés et des champs l’église Saint-Mary de Colamine-sous-Vodable dans le Puy-de-Dôme aura bientôt mille ans.

Il ne s’y dit plus de messe depuis longtemps, ni d’oraison funèbre au cimetière qui l’entoure.
Parfois une animation culturelle agite un peu le silence, et les vaches rousses, somnolentes, tournent mollement la tête en suivant les passants de leurs yeux tristes.






dimanche 8 mai 2016

Hubert Robert (1733-1808), un peintre mineur

Hubert Robert, Homme lisant accoudé à un chapiteau corinthien, 
sanguine vers 1765 (Quimper, musée des beaux-arts)


Loués soient les peintres mineurs et bénies les modes qui les ignorent !

Hubert Robert, n’est peut-être pas un peintre mineur, il est parfois considéré comme un témoin appréciable des années 1750-1800. Son nom est peu connu mais certains de ses tableaux illustrent encore les livres d’histoire (L'abattage des arbres du Tapis vert à Versailles devant le roi en 1777, Premiers jours de la démolition de la Bastille en 1789, Violation des tombeaux des rois dans la Basilique Saint-Denis en 1793).
Car Robert ne représente que des monuments, des ruines antiques, des églises délabrées, des bâtiments inachevés ou en destruction. C’est son truc, sa recette, on l’a surnommé « Robert des ruines ».

La reproduction fidèle de la réalité ne le préoccupant pas trop il se laisse souvent aller aux collages architecturaux, comme son ainé et grand inspirateur romain Giovanni Paolo Panini. Robert ne se remettra jamais vraiment de son empreinte mais il évite souvent la surcharge indigeste de l’italien et lui ajoute la profondeur des ombres qui redonne vie à chaque scène.
Et il habite systématiquement ses ruines de dessinateurs, de badauds, d’ouvriers et de lavandières dans leur activité quotidienne, familiers de ces restes d’empires qui font leur décor ordinaire.

Les peintres romantiques qui suivront Robert dramatiseront sans retenue la relation de l'humain avec le paysage de ruines, exaltant la puissance dédaigneuse de la nature. Dans les tableaux de Robert les civilisations et les nations se désagrègent pierre par pierre mais le berger indifférent le remarque à peine, trop occupé à taquiner la porteuse d’eau.
Robert a l’ironie désinvolte. S’il peint la statue équestre d’un empereur romain c’est pour lui attacher une corde et y suspendre du linge à sécher.

Et il éprouve une obsession particulière pour l’eau, les fontaines, les lavandières et les porteuses d’eau, en cela il fraternise avec le Du Bellay des Antiquités de Rome « […] Rome de Rome est le seul monument, et Rome Rome a vaincu seulement. Le Tibre seul, qui vers la mer s'enfuit, reste de Rome. Ô mondaine inconstance ! Ce qui est ferme, est par le temps détruit, et ce qui fuit, au temps fait résistance. »
 
 
Hubert Robert, Le portique de l'empereur Marc Aurèle, détail, 1784 
(Musée du Louvre, en dépôt à l'ambassade de France à Londres)


En son temps Robert connut succès et fortune. Brillant et disert en société, mondain et serviable, ami d’aristocrates influents (ce qui lui vaudra dix mois de prison pendant la Terreur), apprécié par Diderot, dessinateur des jardins du roi, conservateur du Muséum des Arts (ancien Louvre), il avait tout pour ne pas être oublié.
Mais l’absence de pathétique est souvent prise pour de l’indifférence, de la futilité, c’est pourquoi on l’a vite regardé comme un peintre superficiel, sans consistance. Or il faut toujours un peu de démesure pour que la postérité retienne votre nom.
Et puis il avait le pinceau vif et parfois négligent. Il a tellement peint qu’il n’existe toujours pas de catalogue exhaustif de son œuvre.

Voici des liens vers de belles reproductions sur internet qui montrent que Robert aimait aussi les parcs arborés qu'il peignait avec une même légèreté que son ami Fragonard, quand il pouvait y placer des fontaines : des fontaines et un grand escalier, une fontaine et des lavandières, une fontaine un palais et des vaches, le parc de Saint-Cloud, un autre parc désordonné, une ruine dans l'ombre, l'intérieur d'un palais désaffecté.

Pourtant Hubert Robert est aujourd’hui encore un peintre mineur. On le réalise avec délice à la quiétude et au silence des visiteurs clairsemés qui murmurent dans les allées de l’importante rétrospective présentée actuellement au musée du Louvre (Hubert Robert, 1733-1808, un peintre visionnaire, 144 tableaux et dessins).
Et ce ne sont pas l’intransportable catalogue d’exposition illisible sans lutrin tant il est lourd (5kg), ni l'absurde et illégale (mais lucrative) interdiction d’emporter ses propres souvenirs photographiés ou d’illustrer les réseaux sociaux, qui risquent de secourir la popularité du peintre.

Tant mieux. On avait oublié depuis bien longtemps, dans les grandes exhibitions contemporaines, la douceur de cet isolement propice au sentiment d’admiration.
Mais ce recueillement sera de courte durée. Devant l’érosion des visiteurs le Louvre qui risque de perdre sa place de musée le plus couru de l’univers a prévu de remettre en œuvre la machinerie grégaire des expositions bousculades, autour du nom de Vermeer en 2017 et de Léonard de Vinci en 2019.
 

Hubert Robert, Rome palais Poli et fontaine de Trevi en travaux, 
sanguine 1760 (New York, Morgan Library)

samedi 30 avril 2016

Monuments singuliers (1)



Le monument aux morts pacifiste de Saint-Martin-d'Estréaux

Au lendemain de la Grande Guerre, la grande boucherie de 1914-1918, il fallut dénombrer les morts et, afin qu’ils ne soient pas morts pour rien, en graver la liste sur des monuments célébrant leur présence au mauvais endroit et au mauvais moment.
Et ils se comptaient par millions. Un marché du monument aux morts, subventionné par l’État, fleurit alors dans toutes les communes de France.

En dépit des particularités dues aux talents des artisans locaux, les motifs, les symboles et les slogans qui ornaient les ouvrages étaient relativement standardisés.
En principe on exaltait l’héroïsme de tous et la fiction patriotique. Il aurait été indélicat de graver sur un monument municipal fréquenté par les restes de familles endeuillées que leurs morts avaient servi le délire expansionniste d'une poignée de souverains susceptibles et de ministres médiocres, ou encore qu’ils avaient été choisis au hasard et fusillés pour l’exemple parce que leur Compagnie avait hésité au moment d’aller mourir pour des chimères.

Cependant l’addition du nombre de victimes était si douloureuse que parfois, dans quelque village décimé, s’élevaient tant de protestations que le coq glorieux et belliqueux était remplacé sur le monument par un soldat agonisant ou une scène de lamentation plus convenables.
Quelquefois un aphorisme pacifiste marquait discrètement sa réprobation. Plus rarement le monument se couvrait d’épigraphes hostiles et radicales. Dans ce cas, le Préfet n’honorait pas de son auguste présence la cérémonie d’inauguration.

Le monument aux morts de Saint-Martin-d’Estréaux, dans le département de la Loire, sculpté par Jean-Baptiste Picaud en 1922, avec les portraits photographiques sur émail de chaque défunt, est de ces édifices motivés par la révolte.
En 1928, le maire Pierre Monot y faisait graver de longues citations pacifistes. La population lui fut longtemps hostile. Dégradé en 1930 et 1932, il n’a été officiellement inauguré qu’après la deuxième grande boucherie, en 1947.




samedi 23 avril 2016

Nuages (39)

Saint-Ouen près de Paris, l'usine de barbe à papa tourne à plein régime.

Si vous croyez réellement, comme l’affirment certains médias ou institutions, que les biches, les alouettes et les sauterelles cabriolent, volètent et gambadent aujourd’hui avec insouciance sur les lieux mêmes qui virent se déchainer l’enfer nucléaire le 26 avril 1986, si vous pensez que la résilience de la nature et des hommes existe objectivement et n’est pas un concept fabriqué opportunément, si vous êtes persuadés que la barbe à papa est fabriquée dans de colossales usines d’où elle sort en abondance de hautes cheminées, alors n’écoutez pas cette émission de France-culture « Catastrophe nucléaire, la nature peut-elle survivre aux radiations ? », vous n’y croiriez pas.

jeudi 14 avril 2016

Anecdotes autour d'une cathédrale



La cathédrale de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) est ténébreuse. C’est la crasse disent les visiteurs. Les Auvergnats objectent que c’est la couleur grise de la pierre volcanique de Volvic.

En effet il y a peu à l'échelle géologique, le puy de la Nugère qui surplombe Volvic digérait mal et se laissait aller à d’épaisses coulées d’une lave sombre. 9000 ans plus tard, après s’être assurés que le tout était bien refroidi, les paroissiens du coin se servirent abondamment pour édifier non loin une splendide cathédrale à la gloire de leur dieu et de ses soi-disant représentants sur terre. C’était entre les 13ème et 14ème siècles de l’ère actuelle.

Vint la Révolution.
On sait que la pierre de Volvic peut durer des millénaires, mais rien, ni l’évidence ni la raison pas plus qu’un puissant édifice de pierre, ne peut résister à la fureur d’une population qui se libère de siècles de frustration pour consentir à d'autres servitudes.
Et la cathédrale ne doit d’avoir à moitié survécu qu’aux négociations d’un habile prélat et à quelques concessions humiliantes, dont un acte de foi inscrit au printemps 1794 sur le fronton de la façade nord qui déclare « LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNOIT L’ÊTRE SUPRÊME ET L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME ». Il est vrai que l’affirmation pouvait s’appliquer indifféremment à l’ancienne comme à la nouvelle croyance, en restant vague sur la définition de l’Être Suprême.
Robespierre, effrayé par les louches complaisances iconoclastes du culte de la Raison, avait alors repris les choses en main et proclamé le culte de l’Être Suprême. C’était un ensemble disparate de valeurs censées moraliser périodiquement le peuple, tous les dimanches. On y trouvait entre autres la liberté du monde, la haine des traitres, l’agriculture, la pudeur, la bonne foi et l’immortalité.

C’était l’époque de la Terreur. 
Au cours de somptueuses festivités populaires organisées par le peintre J.L. David on brulait des statues de l’Athéisme, de l’Ambition et de la fausse Simplicité. On s’amusait vraiment bien. 
Gossec avait composé l’hymne à l’Être suprême, les paroles de Désorgues disaient :

« Père de l’Univers, suprême intelligence, 
Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels, 
Tu révélas ton être à la reconnaissance, 
Qui seule éleva tes autels
[…]  
Ton temple est sur les monts, sur les airs, dans les ondes, 
Tu n’as point de passé, tu n’as point d’avenir, 
Et sans les occuper tu remplis tous les mondes, 
Qui ne peuvent te contenir. »

La complexité du concept, notamment les deux derniers vers, donnait des migraines aux plus zélés et laissait les autres indifférents. Le culte disparut après quelques mois, fin 1795.





Enfin Viollet-le-Duc, architecte habité par le Moyen Âge, fut chargé de la restauration de l’édifice à partir de 1866. Les deux flèches, deux travées, la façade occidentale et une grande partie de la statuaire seront refaites suivant ses instructions.

Comme Alfred Hitchcock dans nombre de ses films, l’architecte avait coutume de déposer sa propre effigie un peu partout sur les monuments qu’il restaurait. On le retrouve en apôtre de bronze sur la flèche de Notre-Dame de Paris, en pierre sur la façade du même monument tenant un bouquet de violettes, pèlerin sur la chapelle de Pierrefonds ou accroupi sur la flèche de la cathédrale d’Amiens.

On le trouvera sculpté en pied et en saint Paul flanqué d’une épée sur la façade occidentale de la cathédrale de Clermont-Ferrand.