lundi 28 mars 2011

Debout, irradiés de la Terre

Debout, irradiés de la Terre
Debout, forçats bientôt défunts,
Le magma tonne en son cratère
C'est l'éruption de la fin.
Du passé faisant table rase
Foules, esclaves, en nous, partout
Prolifèrent les métastases
Nous ne serons plus rien, bisou !

C'est la fuite banale
Bougeons-nous, car demain
La machine infernale
Tuera le genre humain.

D'après, et sur l'air de l'Internationale
(voir le texte original en fin de chronique)

***

Même les plus optimistes l'auront noté, l'humeur planétaire n'est pas à la badinerie. Et puisque Ce Glob est Plat donne régulièrement des nouvelles de la Terre (voir en janvier 2007 et en décembre 2008), il était temps de refaire un état des lieux.

Le calendrier maya l'a prédit, le monde actuel, né le 13 aout 3114 avant l'ère actuelle, finira le 21 décembre 2012. Tous les scientifiques sérieux le disent, le noyau de la Terre est fait d'un métal en fusion qui enfle et déforme la croûte terrestre. En 2011 déjà trépideront les premiers séismes, regorgeront les premiers raz-de-marée, et on prévoit en 2012 une inversion du champ magnétique accompagnée, sur les humains, de « nombreux phénomènes biologiques internes avec de grandes fatigues, des absences de mémoire et enfin une inversion de la pensée » (voir le dernier chapitre des Messagers du temps vert pistache « À quoi devons-nous nous attendre...»).


Et les prémices viennent du Japon. Séismes continus (800 depuis le 11 mars), tsunami abominable, exhalaisons radioactives qui se répandent de la centrale nucléaire en perdition de Fukushima, et des foules de morts. Mais il ne sera pas possible de montrer ici des images de la situation car les secousses ont déplacé le Japon de 4 mètres, et affaissé de 75 centimètres, déclenchant ainsi un basculement de la Terre. Il se trouve alors au sommet de la planète, invisible depuis notre position. On peut néanmoins en mesurer la gravité en voyant cette envolée éperdue des pigeons de Tokyo, désorientés par l'eau irradiée des fontaines publiques.
(Les amateurs du complot international extrême remarqueront au passage que la Lune n'est en vérité qu'un banal lampadaire qu'on allume quand vient l'obscurité).

On imagine alors les fléaux qui nous attendent. Les grandes fatigues et les pertes de mémoire dont parlent les prédicateurs, c'est la malédiction de tous les innocents irradiés. Mais que signifie « l'inversion de la pensée » ? Un bouleversement des mentalités qui pousserait les humains à décider de remettre la planète dans un état convenable ?
C'est mal parti. Bien sûr, on constate, comme à chaque catastrophe planétaire, la panique qui gagne ceux qui n'ont pas été touchés, qui réclament alors des informations, des contrôles, des garanties. Pour les rassurer, le président de la France affirme « l'excellence technique des dispositifs de sûreté français », et pour ceux qui ne le croiraient pas sur parole, il promet que des vérifications seront faites. Non par des experts internationaux indépendants (ils seraient capables de chouraver notre excellence française), mais par les mêmes instances qui ont toujours autorisé et contrôlé les installations en France et fermé les yeux sur les « erreurs » d'EDF à propos du niveau de risque des sites nucléaires.
Autant dire qu'ils ne se déjugeront pas. Qui les blâmerait, ces braves gens, qui pour conserver leur petit pouvoir lucratif et nourrir leur famille nombreuse ne s'embarrassent pas l'esprit d'hypothétiques incidents nucléaires et d'éventuels enfants qui naitraient avec des maladies incurables ou des déformations insupportables.

Finalement c'est peut-être ça l'inversion de la pensée inspirée par le calendrier maya. C'est qu'en dépit des souffrances, des tragédies, des catastrophes, alors qu'il constelle la Terre de vastes régions invivables à jamais, l'humain parviendra encore à dormir paisiblement.



***

Début du texte original de l'Internationale
:

Debout, les damnés de la Terre
Debout, les forçats de la faim,
La raison tonne en son cratère
C'est l'éruption de la fin.
Du passé faisons table rase
Foules, esclaves, debout, debout
Le monde va changer de base
Nous ne sommes rien, soyons tout
.

C'est la lutte finale
Groupons-nous, et demain
l'Internationale
sera le genre humain.

dimanche 20 mars 2011

Nuages (25)

Nous savons, depuis l'incident technique de la centrale nucléaire de Tchernobyl au printemps 1986, que les nuages, notamment les nuages radioactifs, respectent globalement les traités internationaux et par conséquent les frontières entre les États. Ce qu'on sait moins, c'est la technologie employée par les groupes de pression politique et économique pour parvenir à soumettre ainsi leur nature vagabonde. Et bien c'est simplement par le moyen d'engins électro-mécaniques (voir l'illustration) extrêmement sophistiqués, au propriétés certainement ondulatoires mais dont le mode d'emploi reste très secret, qu'ils atteignent ce niveau de contrôle.


mardi 15 mars 2011

Respectons les imbéciles

C'est sans doute dans les émissions de radio et de télévision people (prononcer « pipole ») qu'il anima avec passion pendant plus de vingt ans, en fréquentant l'aristocratie et les célébrités, que l'actuel ministre de la culture a aiguisé sa rigueur intellectuelle, car c'est un métier exigeant que la flagornerie. On ne sera donc pas étonné de la réponse qu'il vient enfin d'apporter à la question écrite numéro 81937. Pour le lecteur oublieux, elle interpellait le ministre sur la décision très contestée du musée d'Orsay d'interdire au public toute photographie dans son enceinte.

Pour le résumer, le ministre estime que la mission de « démocratisation culturelle » est parfaitement satisfaite par la mise à disposition sur le site du musée, et sur d'autres bases numériques, d'images en basse définition (il l'admet) mais de « bien meilleure qualité » (dit-il) que les photos prises généralement par le public. L'objectif étant atteint, l'interdiction de photographier n'est plus qu'un acte de gestion quotidienne laissé au libre jugement du musée.

En effet, quand on compare une photo du musée à une autre prise furtivement par un contrevenant, dans de mauvaises conditions de lumière et à main levée avec un petit appareil de poche (voir l'illustration), on peut affirmer avec le ministre « qu'il n'y a pas photo ».

Il ajoute, pour charpenter sa réplique, un argument fort rigoureux « La décision a été bien accueillie par les agents de surveillance ». Effectivement, les agents d'accueil sont certainement ravis de voir ainsi évoluer leur métier qui consistera désormais à épier et réprimander le plus infime geste vers son téléphone du touriste qui simulera alors l'ignorance à grand renfort de « no comprendo, no comprendo ». Une vie palpitante.

Puis vient le troisième justificatif du ministre, sorte d'argument d'autorité « D'autres grands musées européens l'ont fait avant lui ». Et il cite en exemples le Prado de Madrid ou le Rijksmuseum d'Amsterdam. C'est vrai, mais ces musées ont au moins l'excuse d'être renommés pour la qualité et les dimensions des reproductions de leur catalogue en ligne, au contraire d'Orsay.

Enfin toute cette rhétorique est vaine, car la véritable question n'est pas abordée. Il y a mille autres raisons de prendre des photos dans un musée, mille motifs qui sont désormais interdits à Orsay. On ne pourra plus montrer à la famille admirative et envieuse qu'on était réellement à Paris, si près de ce tableau de Van Gogh. On ne pourra plus entretenir le souvenir d'une œuvre qu'on aura aimée et qui n'a pas la chance d'être parmi les clichés élus par le goût officiel et reproduits à l'infini. On ne pourra plus conserver la mémoire de certains détails jamais reproduits. On ne pourra plus illustrer un article par une image originale, inattendue (ce qui semblait chiffonner le ministre qui s'étonne « De plus certaines photos sont utilisées sur des blogs » Quelle horreur !).
Cette décision liberticide du musée, avec l'appui d'un ministre, est aussi une imbécilité contre-productive. Si elle est respectée, toutes les images du musée et des collections disparaitront en quelques mois des sites internet, des forums et des blogs du monde entier, et on ne trouvera plus que de rares photos officielles fournies par le musée, achetées au prix fort, ressassées, retouchées et élogieuses à la gloire d'Orsay, comme dans les bonnes vieilles dictatures.

Alors essayons de respecter l'oukase imbécile d'Orsay, oublions désormais le musée. N'en parlons plus.

Ajout du 23.03.2011 : Une avocate (A.L. Stérin) détaille sur le site de l'ADBS les motifs d'illégalité de l'interdiction.
Ajout du 15.10.2012 : Vous trouverez un récapitulatif complet, documenté et inquiétant des atteintes publiques au domaine public (CopyFraud) sur SILex, le blog de Calimaq.



vendredi 4 mars 2011

Enfin mort (ou presque)

En général, l'hystérie des héritiers du dessinateur Hergé est protégée par les décisions de justice. La moindre vignette extraite d'un album de Tintin et reproduite sans l'autorisation des légataires est pourchassée jusqu'à la mortification du contrevenant. Quand la décision de première instance est par hasard plutôt tolérante, la cour d'appel rétablit sans tarder le droit arbitraire et illimité des héritiers. Et c'est toujours dans une théorie d'arguments juridiques sophistiqués, qui enchevêtrent sans issue le droit de propriété intellectuelle et les exceptions de courte citation ou de parodie.
Alors que les faits sont généralement simples. Il y a d'un côté les héritiers ou légataires qui vivent d'un patrimoine fini créé par Hergé, terrorisés par l'émiettement de leur trésor, despotes jusqu'à la paranoïa et n'autorisant que les apologies et les citations à la gloire de leur gagne-pain.
De l'autre côté, quelques idolâtres déçus, une fois devenus adultes, d'avoir été abusés par des situations et des sentiments tellement schématiques, comme par les westerns de John Ford avec John Wayne, et qui tentent d'égratigner l'idole. Si on peut leur reprocher parfois un peu de parasitisme, l'accusation a de quoi faire sourire quand elle est plaidée par les ayants droit, qui ne font que profiter d'un héritage providentiel.

Le 9 juillet 2009, l'inénarrable Gordon Zola, écrivain, auteur des parodies impayables des aventures de Saint-Tin et son ami Lou («Le 13 heures réclame le rouge», «L'affaire tourne au sale»...), romans probablement désopilants, avait été condamné pour parasitisme par le tribunal de grande instance d'Évry. Or le 18 février 2011, à la surprise de tous les avocats de la liberté d'expression, la cour d'appel de Paris a tellement rigolé à la lecture des titres des romans incriminés, qu'elle a fusillé la décision de première instance et intégralement disculpé Gordon Zola, pour exception de « parodie évidente ».

Les nostalgiques du reporter à l'éternel pull-over bleu commencent à manquer et les parents ont un peu honte de faire lire à leurs enfants ces histoires vaguement suspectes (même si le cinéma contemporain distille sans retenue la même pensée rudimentaire). L'œuvre d'Hergé survit parce que les souvenirs d'enfance sont persistants, mais si elle demeure dans cet état de momification, le jour viendra où elle ne sera plus rééditée que pour de rares collectionneurs passionnés de la ligne claire. Les héritiers, enfin, n'auront plus rien à ronger.
Au moment où un musée Hergé ouvre à Louvain-la-Neuve, et y embaume Tintin (les chiens sont interdits mais l'actualité y est pleine d'évènements passionnants animés par diverses troupes de scoutisme), cette décision de justice marque peut-être une discrète résurrection du petit personnage inconsistant aux aventures puériles.


Afin de protéger l'auteur de cette chronique des aigreurs de la famille Hergé, de l'opprobre, de la faillite, et peut-être du suicide salvateur, les héros du génial créateur ont été substitués sur cette illustration par des personnages fictifs. On peut néanmoins constater que Tintin est assez souffrant, et peut-être même un peu mort. À ses pieds, son fidèle chien Milou est également mal en point. (Rogier Van der Weyden, Lamentation - 1441, 47 x 32cm, Bruxelles, musée royal des beaux arts).

vendredi 25 février 2011

La vie des cimetières (35)

Où on apprend pourquoi dans l'antiquité il n'était pas obligatoire d'être aveugle pour devenir empereur romain ou philosophe grec...
Illustration 1 : détail d'un athlète courant, copie romaine en bronze trouvée à Herculanum dans la célèbre villa des papyrus (Naples, musée national d'archéologie). Illustration 2 : Portrait d'un inconnu, marbre, vers 140 de notre ère (Naples, musée national d'archéologie). Illustration 3 : Portrait d'homme sur une stèle (Milan, cimetière monumental, vers enclos ouest - secteurs 15-16).
 
 
Le citoyen moderne qui déambule parmi les ruines antiques ou médiévales apprécie qu'elles aient été blanchies par le temps, que l'architecture et la statuaire qui ne sont pas de son siècle aient été lessivées par les intempéries au point de ressembler à d'immenses squelettes de pierre. Le passé lointain est forcément incolore. 
Or on sait depuis longtemps déjà que cette vision est fausse, que les temples, les cathédrales, les statues étaient généralement multicolores. Que les yeux des portraits sculptés, quand ils n'étaient pas incrustés de pierreries polychromes étaient certainement peints (illustration 1)
 
Cependant le visiteur qui parcourt les salles d'un musée d'antiquités a l'impression, devant les bustes alignées, de traverser un long hôpital peuplé d'aveugles aux yeux inhabités. Même Antonio Canova, adepte tardif de l'antiquité presque vingt siècles plus tard, la copiait au point d'orner généralement les visages de ses statues de globes lisses et inexpressifs pour tout regard. 
 
Pourtant les bustes modelés au même moment par Jean-Antoine Houdon respiraient, vivaient, et vivent encore, grâce à un procédé qu'on pourrait croire neuf mais dont il avait probablement observé les prémices à Rome sur quelque buste antique (illustration 2)
Dans le globe oculaire, l'iris est creusé comme une coupelle, légèrement si les yeux doivent être clairs, à l'exception d'une petite saillie qui accroche plus de lumière et simule un reflet d'humidité. Parfois l'effet est rehaussé en creusant un trou au centre pour marquer la pupille et en striant légèrement l'iris de lignes concentriques (illustrations 3 & 4).
 
 
Illustration 4 : Portrait de femme, d'une statue pédestre (Milan, cimetière monumental, vers enclos ouest - secteurs 15-16)
 
 
Et quand l'astuce est réussie, comme sur certains bustes funéraires du cimetière monumental de Milan, où que soit placé le spectateur, les yeux de la statue présentent l'illusion de la transparence et la profondeur d'un vrai regard. 
 

samedi 19 février 2011

Muséographie électronique

La chose n'aura pas échappé aux vrais amateurs d'art, la polémique fait des bulles dans le petit monde des images sur internet.

Et c'est encore à propos de Gougueule, qui vient de s'entendre avec quelques musées avertis pour photographier en ultra haute résolution un tableau de leur choix et le présenter, avec d'autres de moindre qualité, dans une sorte de pinacothèque, de site des musées, nommé Google Art Project. Ça n'est pas nouveau. On se rappellera le Prado. Dessein philanthropique ou besoin mercantile, l'obsession de Gougueule a toujours été de numériser le monde entier en haute définition, et donc le contenu de tous les musées du monde.

Les reproches pleuvent, dont ceux de Wikimedia, ce qui peut surprendre de la part d'un organisme défenseur de la liberté des droits de l'image. Ils allèguent que le site de Gougueule, dont les images ne sont pas copiables, ferait régresser la notion de domaine public car il risque de détourner les musées dans leur démarche de libéralisation de la diffusion de leurs œuvres. En réalité, comme toute image affichée sur un ordinateur, elles sont copiables et feront de splendides fonds d'écran. On en trouve même dans leur format original, immense, sur le site de ceux qui dénigrent le projet, Wikimedia !

Ces arguments légèrement orientés et certainement byzantins n'émouvront pas le quidam utilisateur. La curiosité de l'être humain est aussi vaste que l'univers, mais ses enjambées sont minuscules et son souffle bref. Alors, comme dans un roman d'aventures, il attend qu'on lui apporte sur un coin de table l'air de l'océan, le goût des embruns et le détail ciselé des plus beaux coquillages des endroits où il n'ira jamais.

Et Google Art Project, comme Google Earth ou Panoramio, lui procurera cet émerveillement. On raconte que seulement dix-sept musées ont eu l'intelligence de se lancer dans cette entreprise, et qu'il n'y a que mille œuvres reproduites. C'est peu, décevant même, mais ça représente déjà quelques heures de flânerie et de délectation.


En haut d'article, détail du retour du fils prodigue, de Rembrandt (Saint-Pétersbourg, Hermitage),
copyright Google Art Project ainsi que tous les détails ci-dessus (et ci-dessous).

Piero di Cosimo, Andromède libérée par Persée (Florence, Uffizi), Jacob van Ruisdael, Chênes au bord d'un lac et nénuphars (Berlin, Gemaldegalerie), Vassily Verechtchaguine, Apothéose de la guerre (Moscou, galerie Tretyakov), Vermeer, Jeune femme au collier de perles (Berlin, Gemaldegalerie), Rembrandt, La ronde de nuit (Amsterdam, Rijksmuseum), Van Eyck Jan, Madone dans une église (Berlin, Gemaldegalerie), Klinger Max, The walker (Berlin, Alte Nationalgalerie), Botticelli Sandro, Naissance de Vénus (Florence, Uffizi), Van Gogh, Nuit étoilée (New York, MoMA), Oehme Ferdinand, Scharfenberg la nuit (Berlin, Alte Nationalgalerie), Brueghel Peter, Les proverbes (Berlin, Gemaldegalerie), Arnold Böcklin, L'ile des morts (Berlin, Alte Nationalgalerie).


Mise à jour du 14 mars 2014 : Le projet s'enrichit de jour en jour, s'appelle plutôt Google Institut Culturel et se trouve à cette adresse.

dimanche 13 février 2011

Morbelli encore

En complément à la chronique du 11 février sur Angelo Morbelli, deux œuvres probablement toujours en collection privée, à Milan : La sedia vuota - la chaise vide (1903, huile sur toile), et Le Parche - les Parques (1904, pastel).

vendredi 11 février 2011

Le tableau interdit

Faisons aujourd'hui un hommage aux téméraires résistants d'OrsayCommons, qui ont bravé à deux reprises déjà les débonnaires gardiens du musée d'Orsay, en exhibant leurs minuscules mais redoutables appareils photo numériques, malgré la prohibition impérieuse et les centaines de panonceaux rouges disséminés comme à la frontière des deux Corée, et afin de manifester leur désapprobation devant l'interdiction illégale et discrétionnaire de photographier les lieux.
Et cet évènement est l'occasion de parler enfin d'un peintre peu connu, régulièrement oublié, dépoussiéré tous les 20 ans pour illustrer quelque exposition sur le post-impressionnisme en Lombardie, Angelo Morbelli (Alessandria 1853 - Milan 1919), peintre italien étiqueté divisionniste et réaliste.

Morbelli Angelo, Jour de fête à l'hospice Trivulzio, 1892, médaille d'or à l'exposition universelle de 1900, actuellement au musée d'Orsay. Par fraternité pour les manifestants d'OrsayCommons, cette photo d'une œuvre du domaine public a été ignominieusement prise sans autorisation, depuis l'annonce de l'oukase vénal et félon du musée d'Orsay.

En librairie ou sur Internet, on ne trouve quasiment rien sur Morbelli.
Sur les quais, à Paris, le vieux catalogue italien d'une rétrospective à Alessandria au printemps 1982 (75 œuvres), dans un coin mal éclairé du musée Ca' Pesaro à Venise une vue mélancolique de l'hospice Trivulzio, une autre sur un mur inapprochable du palais Pitti à Florence, un ou deux tableaux à Milan ou Turin, quelques liens déjà morts autour d'une exposition à Turin, en 2001.

Et puis il y a ce site émouvant sur le village de Colma di Rosignano et les témoignages touchants des descendants d'Angelo Morbelli, sur sa maison et son atelier préservés avec affection.
C'est tout.
On se rappellera un jour, au hasard d'une exposition, que c'était un grand styliste, et comme Georges de La Tour, Chardin, ou Jean-Baptiste Millet, un peintre des choses et des êtres modestes et silencieux, éclairés par un soleil de fin du jour.

4 tableaux de Morbelli, de gauche à droite et de haut en bas : In risaia 1901 (Boston, museum of fine arts), Il natale dei rimasti 1903 (Venise, Ca' Pesaro), Il capitello 1919 (Milan, Coll. privée), Angolo di giardino 1912 (Rome, galerie nationale d'art moderne).

dimanche 6 février 2011

Les fous du dessin

Depuis quelques années fleurissent sur internet des sites (souvent des blogs américains) qui numérisent à outrance les pulp magazines et les revues de bandes dessinées et noient l'amateur de dessin sous un flot d'images sans fin. On se demande d'ailleurs comment ils se débrouillent avec les inspecteurs des reproductions interdites, particulièrement rapaces aux États-Unis.
« Golden Age Comic Book Stories » est parmi les plus productifs de ces maniaques de l'illustration. Il a fait revivre, depuis plus de deux ans, des milliers de pages qui ne trainaient plus que dans la mémoire de rares nostalgiques.
Et il y a là des génies du dessin, Bernie Wrightson, Virgil Finlay, William-Heat Robinson, Harry Clarke.

Wrightson Bernie (1948-), illustrateur d'horreur (Frankenstein) et auteur de bandes dessinées (notamment de «La chose du marais»)


Finlay Virgil (1914-1971), auteur de couvertures et illustrations de pulp magazines, essentiellement de science-fiction et d'horreur.

Robinson William-Heat (1872-1944), illustrateur anglais connu encore maintenant pour ses machines absurdes et inefficaces.
Illustrations pour
«Le songe d'une nuit d'été» de Shakespeare.


Clarke Harry (1889-1931), créateur de vitraux et illustrateur irlandais renommé.Illustrations (détails) extraites des contes d'Edgar Poe (autre lien avec des scans de qualité de l'intégrale des illustrations).

dimanche 30 janvier 2011

Score : neuf à deux

Autour du Grand Palais à Paris, dans les parterres et sur les bancs, des employés municipaux vêtus de combinaisons vertes ramassent les restes congelés des touristes qui avaient espéré visiter l'exposition consacrée à Claude Monet.
900 000 visiteurs, se vante l'administration du musée. Un véritable triomphe. On ne dit pas le nombre de ceux qui n'ont pas résisté aux cinq heures d'attente dans les courants d'air hivernal, sans abri sous la pluie glacée (les abonnés à l'autobus parisien ont droit à plus d'égards). Plus de 900 000 visiteurs. Tout a été fait vers cet objectif : pas de jour de repos, horaires étendus, nuits complètes, contrôles sécuritaires allégés... Deux semaines supplémentaires, et on atteignait le million symbolique, pas si loin de l'intouchable Toutankhamon de 1967, au Petit Palais.

Monet - La pie dans la neige (détail, 1869 musée d'Orsay)Au même instant, à 1317 mètres de là, les employés du musée d'Orsay décollent les derniers chewing-gums séchés sur les cadres des tableaux et les fesses des sculptures de Jean-Léon Gérôme, avant de les remballer. Car Orsay vient de dédier une importante rétrospective, la première en France, à cet ennemi héréditaire de Monet et des impressionnistes, qui s'est plus ridiculisé par ses positions d'arrière-garde que par ses personnages en caoutchouc, inexpressifs et disposés dans des mises en scène parfois sensationnelles. Ses clichés kitsch et sans pathos qui illustraient nos livres d'histoire, largement imaginaires mais hantés par le détail réaliste, auront tout de même suscité l'intérêt de plus de 200 000 amateurs.

Gérôme - Bonaparte devant le sphinx (détail, 1868 Hearst castle, San Simeon Californie)Si Jean-Léon Gérôme, comme Louis-Ferdinand Céline, est la honte de notre sainte Patrie, Claude-Oscar Monet en est la fierté, le phare, le Soleil. Chaque touche de son pinceau dépose un pétale de rose qui parfume l'image de la France. C'est pourquoi les fonds économisés sur le bien-être des visiteurs ont été investis dans une extraordinaire vitrine virtuelle, où presque tous les tableaux de l'exposition sont reproduits en détails jusqu'aux poils de pinceau collés dans la pâte. Et ce superbe site fera certainement regretter tous ceux qui ont eu le privilège d'avoir été frigorifiés, oppressés, puis bousculés, écrasés, et finalement déçus d'apercevoir à peine les tableaux dont ils avaient rêvé depuis tant d'années.

lundi 24 janvier 2011

Carthago reficienda est *

Lorsque vous êtes un petit despote médiocre, que vous avez, de votre passé de ministre de l'intérieur, créé un réseau policier aussi dense et servile que corrompu, et que vous avez confisqué beaucoup des ressources du pays au profit de votre famille et de vos amis, c'est évidemment une erreur que de verser le sang du peuple, à qui il reste bien peu à perdre.
Le président à vie (jusqu'à présent) de la Tunisie vient de l'expérimenter. Au lieu de prendre conseil auprès de ses collègues en corruption, français ou italiens, et d'accepter l'assistance « de notre savoir faire en matière de maintien de l'ordre » que lui proposait la consternante première diplomate de France, il a perdu son sang-froid et fait fusiller des dizaines de manifestants. Il s'est sottement comporté en tyranneau médiéval là où ses amis chefs d'état, pourtant moins expérimentés et pris parfois au cœur d'intenses remous sociaux, réussissent à faire gober sans douleur, lois iniques, népotisme, faveurs et combines.

Le drapeau tunisien flotte un peu chiffonné sur Carthage outragée, Carthage colonisée, Carthage pillée mais Carthage libérée.Résultat, le président est en fuite. Un printemps précoce fleurit au nord de l'Afrique, et comme après une finale de coupe du monde de football l'exaltation populaire est au zénith.

Rassurez-vous, Messieurs, O ministres intègres, qui possédez là-bas villa en bord de mer, si vous ne commettez pas l'erreur d'héberger en France l'exil de votre infortuné confrère, si vous affichez ostensiblement une certaine désapprobation, et si vous n'intervenez pas trop dans les tentatives de restauration de l'ordre par les séides de l'ancien régime sortis de l'obscurité, vous aurez toutes chances de recouvrer bientôt la jouissance de vos palais carthaginois à l'ombre des moucharabiehs.
Et si néanmoins le printemps s'éternisait un peu trop en Tunisie et remettait en cause vos droits de propriété, vous pourriez toujours, par un décret bien ajusté, vous rembourser sur les biens du despote et de sa famille, que vous avez pris soin de consigner en France.

***
* Carthago reficienda est : Carthage doit être reconstruite.

mardi 11 janvier 2011

La vie des cimetières (34)

« Qui suis-je ? » Dit sa Majesté. « Ah! Vraiment! Je suis Baal-Zebub, prince de la Mouche. Je viens à l'instant de te tirer d'un cercueil en bois de rose incrusté d'ivoire. Tu étais bien curieusement embaumé, et étiqueté comme un effet de commerce. C'est Bélial qui t'a envoyé, Bélial, mon Inspecteur des Cimetières. »
Extrait de Le Duc de l'Omelette,
dans les
Derniers Contes d'Edgar Allan Poe.




Le grand cimetière d'Orléans est de ces vastes nécropoles ennuyeuses où jamais rien ne se passe. Pas de sépulture kitsch et outrancière, pas de monument aux morts emphatique et surchargé, seulement d'interminables allées uniformes et des morts, partout.
L'adjoint du Diable, l'inspecteur des cimetières, s'est retiré depuis longtemps et a laissé ici le véritable enfer. Pas un mouvement, pas une pensée, le froid définitif.

dimanche 2 janvier 2011

Ga.. Bu.. bip.. bip.. Zo.. Meu...

Le métier de chercheur est généralement ingrat. Et plus encore pour les chercheurs d'intelligences extra-terrestres. Ils sont la risée de leurs camarades scientifiques et font l'objet de blessants quolibets, comme par ce sénateur américain, lors d'un vote pour reconduire le budget du projet SETI de détection de signaux artificiels, qui se serait exclamé « Avant de chercher des intelligences extra-terrestres, essayons déjà d'en trouver dans notre assemblée ! ».

On les moque comme on le ferait de croyants adeptes d'une quelconque religion monothéiste, alors qu'ils ont pour eux la faveur des probabilités. En effet si les dieux ont toutes les chances de n'être que les lubies de personnalités psychotiques (les preuves sérieuses de leur existence étant actuellement égales à zéro), les statistiques les plus pessimistes admettent qu'il existe au moins un exemplaire d'organisation de la matière ayant conduit à des êtres évolués. La preuve se trouverait actuellement sur la Terre. L'idée ne relève donc plus de la croyance. Il est vrai qu'à la vitesse où les civilisations modernes se détruisent sur Terre, la seule preuve irréfutable risque de devenir bientôt très discutable.

Et bien ces chercheurs qu'on a si longtemps plaisantés pourront désormais marcher tête haute et le regard droit, car des signaux d'intelligence extra-terrestre auraient été captés. C'est du moins le gros titre du numéro de janvier (le 488ème) de la revue « Ciel & Espace ». Il s'agit bien sûr de la revue éditée par l'AFA, l'irréprochable Association Française d'Astronomie reconnue d'utilité publique, et pas de n'importe quelle publication de vulgarisation scientifique dont les gros titres toujours alléchants nous font croire que les virus du sida, de la faim dans le monde ou des années bissextiles ont été vaincus.

On pensait donc que tous les programmes d'écoute du cosmos qui se sont succédés depuis 50 ans étaient restés infructueux, conformément aux principes Rouxeliens de la logique Shadok « C'est en essayant continuellement qu'on finit par réussir, ou en d'autres termes, plus ça rate, et plus ça a de chances que ça marche ». Balivernes, car « Des signaux extraterrestres auraient été captés ». Et c'est le créateur de ces programmes, Francis Drake, spécialiste reconnu, auteur de la célèbre équation d'estimation du nombre de civilisations extra-terrestres dans la galaxie, qui le déclarerait dans un entretien exclusif.
Certes le public avale couramment des informations plus incroyables encore, ne serait-ce que les truismes des horoscopes ou les promesses des politiciens, mais si la déclaration de Francis Drake est confirmée et prouvée, la chose est d'importance et méritait bien un gros titre.
Imaginez l'enrichissement des discussions de palier. Figurez-vous la régénération des conversations de comptoir.

Alors, Francis Drake a-t-il réellement identifié des signaux extra-terrestres ?
Bien entendu, nous ne dévoilerons pas ici le contenu de l'article, afin de ne pas porter préjudice à une revue immémoriale qui, rappelons-le, contrairement à Ce Glob est Plat, existait déjà au millénaire précédent.

Ci-dessus, le message extra-terrestre capté par Francis Drake grâce à l'immense radiotélescope d'Arecibo. Malgré la puissance des super-calculateurs utilisés pour le déchiffrer et tournant sous Windows 98, son sens n'est pas encore élucidé, mais le rythme si particulier de ses symboles exclurait, d'après les philologues, toute intervention du hasard ou de la nature.

mardi 28 décembre 2010

Le Noël des ayants droit

S'il n'en avait qu'un, accordons au moins à l'illustre Pablo Picasso le génie du commerce. De l'assiette creuse en céramique au gribouillis sur un coin de nappe en papier, il aura, de son vivant, signé plus de 20 000 œuvres. Et ce talent pour monnayer sa signature est certainement héréditaire (comme dirait le premier savant de France) puisque depuis sa mort en 1973 le nombre d'objets signés Picasso n'a cessé de proliférer.

Aujourd'hui un million de voitures de la gamme Citroën Picasso arborent l'énergique paraphe, dont on peut également acheter sur internet pour moins de 5 euros un fac-similé autocollant. Ainsi, de nos jours, toute maison accueillante qui ne possèderait pas au moins un objet signé Picasso serait inexcusable.

Et si un Picasso signé ne coûte que quelques euros, que valent 271 Picasso non signés ?
Car c'est le nombre de croquis, papiers collés et autres esquisses, inconnus des spécialistes, qu'un électricien septuagénaire vient d'exhumer. Il les aurait reçus en don alors qu'il installait des alarmes dans les dernières propriétés des Picasso, entre 1970 et 1980. Aucun n'est signé, mais les héritiers ayants droit (la Picasso Administration, prononcez «administreïcheune»), les croient authentiques. Et comme ils doutent du récit de l'électricien et aimeraient récupérer le magot, ils ont porté plainte pour recel. Les œuvres ont été saisies illico par la police de l'art.
La Picasso Administration devra prouver qu'il y a eu vol. Faisons lui confiance, elle y mettra les ressources nécessaires, et attendons la suite qui pourrait être palpitante. À moins que l'histoire ne finisse par la traditionnelle et plate négociation où les plaignants perdent une bouchée de pain et gagnent 271 Picasso (qu'ils estiment entre 50 et 100 millions d'euros).
Ceci confirme que la signature de Picasso n'a plus aucune valeur.

C.Q.F.D.

dimanche 19 décembre 2010

Nuages (24)

Quelques nuages badins divaguent auprès des tours de San Gimignano, petit bourg hautement touristique de Toscane. Et on comprend pourquoi les américains l'appellent « la Manhattan médiévale ».

Ceci n'est pas un attentat islamiste.

samedi 11 décembre 2010

Correspondances




La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Correspondances (première strophe),
de Charles Baudelaire, dans Les fleurs du mal.


La poésie est une chose parfois assez confuse.
C'est ce qui la rend plus évocatrice, dit-on, et c'est sa fonction.
Sans doute.

L'arbre trône dans le parc de la Fondation de l'Hermitage, à Lausanne. Les colonnes reposent sous les tribunes de l'amphithéâtre de Pozzuoli, près de Naples.

dimanche 5 décembre 2010

Arbeit Macht Frei

Le travail rend libre. Profonde devise inscrite en fer forgé à l'entrée des camps d'extermination nazis, et régulièrement citée depuis par les nantis (ceux que le travail des autres rend libres), notamment par l'actuel Roi de la France.

Depuis des siècles l'être humain fournit une vie de labeur au service de la Patrie et de la Famille, après quoi on lui accorde de se distraire un peu, ou de se reposer, le plus souvent horizontalement avec les asticots.
Lorsque l'être humain est ainsi autorisé à cesser de travailler, s'il tient encore à la verticale, on appelle cela « la retraite ». C'est dire le peu de valeur qu'on accorde à cet état intermédiaire. Il suffit de lire la liste désespérante des synonymes du mot retraite (refuge, solitude, asile, fuite, repli, trou, cachette...)
On raconte qu'il existerait des êtres humains pour qui le travail est un bonheur quotidien et non une pesante obligation. C'est certainement de la propagande, une légende imaginée pour faire tourner les usines, les commerces, le système... Les plus simples y croient.

Se rassembler à six, armés d'appareillages sophistiqués, masqués par un tunnel et un virage, et surprendre les excès de vitesse des voitures entrainées par une pente naturelle, malgré la ressemblance avec un loisir, constitue cependant un travail rémunéré.

C'est donc fait depuis le 9 novembre. Le clan de ceux qui ont été élus pour ne pas avoir le même régime de retraite que les autres, a voté, sous l'impulsion du clan de ceux qui n'auront jamais assez cotisé pour partir à la retraite à l'âge légal, une loi ajoutant deux années à cet âge légal, c'est à dire deux années de peine supplémentaire pour ceux qui auraient déjà suffisamment cotisé pour partir à l'âge légal précédent. Le clan de ceux qui en souffriront est descendu dans la rue, par millions, mais le clan de ceux qui les coordonnaient, qui n'auront pas eux-mêmes le quota de cotisations nécessaire pour partir à l'âge légal précédent, ne semblait pas vraiment motivé pour contre-argumenter.

Ainsi, avec les progrès de la civilisation, s'étendront les cimetières de ceux qui sont morts au travail, pendant que leurs élus, démocrates fervents et prospères, sur leur lit de mort naturelle, auront l'expression sereine et satisfaite de celui qui croit son travail accompli.

dimanche 28 novembre 2010

9084

Le dessin est maladroit, les yeux et la bouche désaxés comme par un peintre cubiste, les mains épaisses. Tous la nomment Sappho parce qu'elle tient des tablettes de cire et un stylet.
Le musée national d'archéologie de Naples l'appelle 9084.

On l'aurait découverte vers 1760, quand les fouilles étaient alors de la flibuste plutôt qu'une science. Détachée d'un mur, vers la région 6, ilot 17 (insula occidentalis, ancienne Masseria Cuomo, peut-être ici ou ), le long de la via Consolare, qui conduit à la via des sépulcres, et à la villa des mystères, mais on ne savait pas encore qu'on pillait alors l'antique Pompéi.

Elle évoque un de ces visages surpris sur les murs d'une villa ensevelie, lors de la percée du métro de Rome, cette scène inoubliable du film « Fellini Roma », quand l'air extérieur vient ronger en quelques minutes les fresques millénaires, et les efface.

lundi 22 novembre 2010

Une obsession exorbitante


Il est juste que la pornographie enfantine soit montrée du doigt, pourchassée, et qu'il soit devenu complexe pour l'amateur de se procurer ces images immorales.
Aussi faut-il saluer le courage des responsables du musée du Louvre, son Président en tête, qui dévoilent aujourd'hui au public leurs penchants coupables pour un petit tableau sur bois de Lucas Cranach, représentant trois jeune filles à la nudité offerte, aux seins naissants et au pubis à peine ombré. Observons l'enthousiasme gourmand qu'ils mettent à louer l'image, à en évoquer la grâce et la sensualité.

Le vendeur en demande quatre millions d'euros (4500 euros par centimètre carré). Et comme il serait incorrect, pour satisfaire cette onéreuse toquade, de trop puiser dans les immenses richesses du Louvre qui sont le fruit de l'impôt (et d'une gestion énergique), son Président et le Directeur des peintures sollicitent la générosité des donateurs privés, par le truchement d'un site luxueux et raffiné destiné à les séduire et récolter ainsi les subsides providentiels.
Et ils sont prêts à tout pour retenir en France ce chef d'œuvre de la peinture allemande, jusqu'à prétendre que le musée est actuellement pauvre en Cranach, alors qu'il en possède sept dont au moins deux merveilles (le portrait présumé de Magdalena Luther et la Vénus debout dans un paysage, tellement proche de la jeune fille au centre du trio convoité qu'elle en arbore la même attitude, le même vêtement et le même chapeau de velours rouge). En outre ils insinuent qu'on pourrait ne plus jamais le revoir, s'il n'entrait pas maintenant dans les collections du Louvre. C'est dire la mesure de l'obsession qui les ronge.

En attendant, le Louvre ne nous avait jamais gratifié d'une aussi belle reproduction, trois fois plus grande que les dimensions du tableau original.

Actualité du 17.12.2010 : Un mois aura suffi pour que cinq mille donateurs abandonnent un million d'euros. Le tableau finira donc fatalement dans une vitrine du musée du Louvre.

lundi 15 novembre 2010

Un Van Gogh sur trois est un Van Gogh

Un Van Gogh sur trois est un Van Gogh. Et encore. Peut-être moins.

Le 21 aout 2010, aux environs de 19h02, la presse sur internet s'effarouchait du vol d'une toile de Van Gogh, découpée au cutter dans le musée Khalil, au Caire, dont elle déplorait unanimement les conditions de sécurité scandaleuses.

Ça démarrait en coup de vent, sur le site leparisien.fr « Vol audacieux en plein jour d'une valeur inestimable... La police a visionné les enregistrements des caméras de surveillance... Un responsable du ministère assure que le tableau a été récupéré dans les bagages de deux italiens à l'aéroport » (1). Affaire rondement menée, grâce à l'habileté et la sagacité des officiers de sécurité déclarait-on sur certains sites anglais.

Quelques heures plus tard arrivaient les premiers démentis, et dans la journée du 22 tous les sites d'informations avaient corrigé leur copie et s'étaient alignés sur la rédaction de l'Agence France Presse (2) : le ministre de la culture, mal renseigné par un haut fonctionnaire désormais en disponibilité, s'était excusé en public. Les deux italiens étaient irréprochables et relâchés, le tableau toujours invisible. Et comme les systèmes de sécurité et d'alarme ne fonctionnaient pas, de nombreuses sanctions allaient tomber. Les responsables du musée avaient pourtant protesté « on attendait des pièces de rechange » (3). Inflexible, le ministre a suspendu à peu près tout le monde, avec interdiction de quitter le territoire égyptien.

Sur les rares sites moins plagiaires, informés par la presse égyptienne, on apprenait du musée, surnommé « Le Petit Orsay », que son système de sécurité était défectueux depuis quatre ans, et qu'on y trouvait Renoir, Monet, Rodin, Gauguin, Degas, Picasso et quelques gardiens alanguis dans l'entrée (Nathalie Niel sur suite101.fr, le 23), que tous devaient prochainement quitter le musée, en prévision de travaux de modernisation, que le vol avait été commis à l'heure de la prière quand les gardiens s'étaient absentés (rfi.fr, le 24), et que plus tard, dans la bousculade des journalistes accourus, une statuette de Cupidon s'était éparpillée sur le carrelage du musée (fluctuat.net, le 25).

Résumons, en écoutant sur le site europe1.fr la communication sonore et émue du fringant Pierre Cornette de Saint Cyr, célèbre commissaire-priseur de la scène parisienne « Découper au cutter un tableau de Van Gogh est un insupportable crime contre l'esprit... La seule issue pour le voleur sera d'exiger une rançon, mais qu'il se méfie, les autorités égyptiennes seront violentes ». Elles le seront, en effet, mais pas pour le voleur.

Le lecteur qui tient à connaitre la fin de cette histoire palpitante sera cependant désappointé. Car aujourd'hui le tableau court encore, mais pas les onze personnes condamnées à trois ans de prison (chacune) pour négligence : le responsable des beaux-arts du Ministère de la Culture, un collègue infortuné, la directrice du musée, son adjoint et sept gardiens. Ils ont naturellement une voie de recours, et pourront être libérés s'ils paient une caution de 10000 Livres, soit un an d'un salaire moyen (4). Nous voilà rassurés, les responsables désignés sont punis et le gouvernement lance précipitamment une vaste campagne de rénovation des sécurités des musées égyptiens. Les mauvais esprits rejetteront la faute sur le médiatique ministre de la culture, qui ne s'intéresse qu'à son image et aux antiquités égyptiennes, mais il faut admettre que pour des peintres impressionnistes et un Picasso, voir passer à peine une dizaine de visiteurs les jours d'affluence n'est pas vraiment stimulant.

Fataliste, Mohamed Salah sur courrierinternational.com constate qu'il ne peut en être autrement, dans une ville ou l'eau et l'électricité sont en permanence défaillantes.


Voilà les nouvelles. Et la belle harmonie de l'information. Notons cependant, par scrupule, une petite dissonance. Car si tout le monde s'entend sur le nom du peintre, c'est la cacophonie sur le sujet du tableau.

Quelques sites irrésolus parlent de « Vase aux fleurs ». Lemonde.fr du 23 le nomme « Coquelicots et marguerites » et affiche un tableau qui représente des branches de genêts et deux coquelicots (image C). Pour Nathalie Niel sur suite101.fr, c'est « Genêts et coquelicots », sans illustration. Le Site gouvernemental égyptien d'information l'appelle « Fleurs de pavot », et la majorité des sites le baptise en chœur « Coquelicots » (qui est un cousin du pavot).

Ils ont donc imploré une illustration auprès de la déesse Google, avec des coquelicots, si possible de Van Gogh. La première réponse fut celle du site commercial AllPosters.com (5), et dès le 22, leparisien.fr, 20minutes.fr, et probablement lexpress.fr et lefigaro.fr (6) illustraient leurs billets avec cette trouvaille (image B). Pas de chance, c'était la mauvaise reproduction d'un très mauvais tableau, attribué du bout des lèvres à Van Gogh par son propriétaire, le Wadsworth museum d'Hartford (USA, Connecticut), et exclu par les Vangoghophiles.

Le pompon revient à ouest-france.fr qui par honnêteté ou incompétence n'a toujours pas changé l'illustration postée le 22 (image A). Elle représente des coquelicots et des marguerites (comme dans le titre attribué par Le Monde) dans un vase au décor floral posé sur une nappe fleurie le tout sur fond de fleurs en tapisserie. Jolie prouesse, mais qui manque peut-être un peu de fleurs. Qui n'a pas dans sa famille une cousine éloignée qui distrait sa solitude en peignant ce genre de choses, à l'aquarelle ?

Finalement quel est le Vrai Gogh ? Les amateurs de peinture s'en doutent un peu, mais en sont-ils certains ? On raconte que ce tableau, déjà volé en 1977, retrouvé l'année suivante au Koweit dans des conditions douteuses et exposé depuis au musée Khalil n'était qu'une copie. Sur trois Van Gogh, il n'y en aurait aucun ?

***

1. Cette rédaction a disparu du site, l'article a été totalement réécrit.
2. On retrouve la même source sur les sites de Libération, Le Monde, Europe 1, TF1, Ouest-France, Figaro, l'Express. Les plus honorables font mention de la date du rectificatif.
3. Si vous trouvez cette histoire drolatique vous aimerez lire le récit similaire qui relatait les vols au musée d'Art Moderne de Paris, il y a quelques mois.
4. Ça ne couvrira pas la perte du tableau, estimé à 50 millions de dollars. Pour cela il aurait fallu incarcérer 35000 personnes aptes à payer la caution.
5. Le filigrane de la marque AllPosters qu'on obtient en agrandissant l'image était visible sur les illustrations des sites d'information. Elles ont été remplacées depuis mais on en trouve encore trace dans les archives de leparisien.fr.
6. On peut aisément déduire que lefigaro.fr a substitué l'image, en lisant les commentaires d'internautes, que le site a oublié d'édulcorer « On est vraiment sûr qu'il est de Van Gogh ? ça a un petit côté couvercle de boîte de chocolats, j'ignorais que Vincent avait peint des mièvreries pareilles... », ou encore « Vous ajoutez à la confusion en publiant la photo d'un tableau qui n'a rien à voir avec celui volé au Caire. Le vôtre est une croute piochée au hasard sur le Net. Ce n'est pas très professionnel tout ça ». Quant à lexpress.fr, le site affiche maintenant une page étrange avec trois photos d'officiels répondant à la presse, dont deux fois la même photo du procureur.


(*) Mise à jour du 24.03.2019 : après mures réflexions et expertises, le tableau vaguement attribué (image B) vient de l'être définitivement à Van Gogh (jusqu'à une prochaine mise en doute).