samedi 28 juillet 2018

La vie des cimetières (81)

Au centre d’un village qui perd, depuis un siècle, bon an, mal an, une douzaine d'administrés, l’église saint-Georges de Quarré-les-Tombes, en Bourgogne, dans le Morvan, n’est pas vraiment intéressante. 

Cependant elle est remarquablement encerclée de 114 sarcophages, orientés à peu près concentriquement comme les pétales d’une pâquerette mortuaire. Mais ce n'est pas un vrai cimetière. Les pétales sont des cuves ou des couvercles de sarcophages vides, faits de calcaires voisins.

Il y a la légende, que se racontent les Quarréens.

Renaud, fils du roi mérovingien des Ardennes, entouré de milliers d’hommes armés, venait d’avoir un coup de fatigue alors qu’il repoussait, près de Quarrée, les méchants Sarrasins qui venaient déjà de piller tous les crus de bourgogne. Alors désorientés, sans chef, ses soldats trépassaient sans retenue.
Saint Georges (celui qui avait été décapité 4 siècles plus tôt), qui passait dans le coin, devant une telle hécatombe, eut l’idée toute bête de réveiller Renaud, et par-là l’ardeur belliqueuse de son armée.
Les arabes, un peu penauds il faut bien le dire, rebroussèrent alors chemin. Saint Georges, méthodique, s’occupa de la sépulture des centaines de morts mérovingiens en fournissant de luxueux cercueils de pierre.

Il y a les rumeurs, les potins. 

Ainsi, on lit dans l’encyclopédie Wikipedia qu’entre les 7ème et 10ème siècles, 2000 sarcophages entouraient l’église, jusqu’à son embellissement et au transfert du cimetière hors du village en 1869.
On ne sait pas ce qu'ils sont devenus et on n’aurait jamais trouvé, auprès des reliques, la moindre trace d’objets personnels ou d’ossements, ni relevé sur la pierre aucune marque gravée, textes ou symboles religieux.
La rumeur fait alors de Quarré un entrepôt commercial de sarcophages en gros.

Pour garder quelques fidèles et attirer deux ou trois curieux, l’Association des Amis de l’Église affirme sur une plaque posée sur l’édifice, qu’en dépit des investigations des historiens, « le mystère reste entier ».

Et puis il y a l’étude typologique et pétrographique.

En 2009, Büttner et Henrion, archéologues, étudient méthodiquement les sarcophages et les sources documentaires, récits et notes des abbés érudits qui se sont succédé dans l’administration du village et de la paroisse. Leur analyse balaie les principaux doutes.

Les décorations gravées sur la pierre, en réalité, existent. Elles ont été relevées, déjà très atténuées, par l’abbé Guignot en 1895, mais ont été depuis presque totalement rongées par les intempéries.
Ajoutées au techniques de taille employées, à la morphologie des sarcophages, et aux différentes natures de calcaire, elles démontrent la production d’un petit nombre d’ateliers mérovingiens autour de carrières de la région.
Les archéologues en concluent à l’existence, à Quarrée, d’une nécropole mérovingienne, à cheval entre les 6ème et 7ème siècles, ravitaillée en cercueils par des ateliers locaux, et dont l’église aurait disparu, sous les remaniements incessants du cœur du village.

Mais si c’était une nécropole, où sont passés les restes humains ?

Des témoignages écrits font état de 500 sépultures au 16ème siècle, puis de 225 un siècle plus tard.
Vers 1780-90 l’abbé Bégon, maire progressiste de Quarré, pour agrandir l’église et remanier le village, se débarrassait des sarcophages en autorisant leur récupération par les habitants, qui en firent en général des auges. L’opération s’est probablement poursuivie avec l’abbé Henry, également progressiste, pour les mêmes motifs d’embellissement, dans les années 1840 à 1870.

Les restes humains, s’il en subsistait, auront sans doute été versés quelque part dans une fosse commune. La rumeur de leur totale absence serait alors à attribuer au malaise un peu coupable, malgré la bénédiction d’un abbé, d’avoir à avouer qu’on a vidé des cercueils de leurs occupants pour y faire manger les cochons.

lundi 16 juillet 2018

Un cadeau ducal (2 de 2)

Les Très riches heures du duc de Berry n’est pas vraiment un livre d’heures, c’est à dire un livre de prières quotidiennes au format de poche.
C’est une œuvre d’art de grand format (21 x 29 cm), commandée à des artistes renommés payés royalement, précieusement conservée dans la librairie du château et exhibée pour afficher surtout l’impressionnante richesse et le raffinement du mécène. On le voit peint entouré de courtisans sur quelques folios très colorés du manuscrit.

Jean de France duc de Berry était un collectionneur incurable et despotique de châteaux, de terres, de serfs, de tapisseries, d’objets précieux, de manuscrits, et de recettes fiscales.

Très riches heures du duc de Berry, folios 152 verso et 153 (détail), à gauche la main de jean Colombe, à droite, de l'un des Limbourg.

Un lecteur pointilleux signale que la chronique précédente ne comportait pas de lien vers le facsimilé électronique cadeau. Quel impair ! Réparons cela illico.

Démarche pour obtenir mon cadeau extraordinaire de Ce Glob est Plat :

1. Je transmets, pour information uniquement, mes données de carte bancaire dans les commentaires du blog*.
2. Je me connecte à cette adresse**. C’est la bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux du CNRS, site pour érudits initiés, pas réellement aménagé pour le confort du touriste du web.
3. Dans la liste de villes qui s’affiche, je sélectionne Chantilly
.

4. À droite apparait une liste rouge de numéros de manuscrit. Je cherche et sélectionne le numéro 0065 (1284).
5. Je clique à droite sur la vignette du manuscrit qui apparait. Je patiente pendant le chargement. À partir de là, je navigue comme habituellement avec le bouton et la molette de la souris.
6. Je me délecte.

* Je ne suis tout de même pas assez simple d’esprit pour obéir à cette instruction.
** Mise à jour du 25.12.2023 : L'adresse ne fonctionne plus. Voici la nouvelle adresse.

Très riches heures du duc de Berry, folio 170v. Inventivité et délicatesse des frères Limbourg et ahurissante qualité des matériaux, ces couleurs ont été peintes sur vélin voilà 600 ans.

Tant de propos intelligents sont écrits dans l’article de l’encyclopédie Wikipedia sur le manuscrit des Très riches heures qu’il ne reste qu’à encourager son exploration contemplative par quelques détails instructifs et croustillants.

En l'examinant attentivement, on distingue les différences de style entre les peintres qui se sont suivis, parfois intercalés (car longtemps inachevés, les folios ont été reliés bien plus tard), et parfois sur une même enluminure (009v).
Les folios 153-152v ou 156v-157 sont deux exemples frappants opposant les styles des Limbourg et de Colombe.
On reconnait Jean Colombe aux mises en scènes et personnages un peu lourds, à ses drapés aux reflets systématiquement dorés, ses horizons aux brumes bleutées (011v), Barthélémy d’Eyck aux traits véristes de ses personnages, à leur légère ombre projetée, unique dans le manuscrit, à l’originalité saisissante de la mise en espace (012v), et les Limbourg à leurs architectures détaillées et précises, à leurs personnages aux courbes gracieuses et maniérées, à leurs coloris raffinés (025v, 038v, 051v).

En déambulant dans les enluminures, on dénichera peut-être, parmi séraphins, saints, arabesques et fioritures, de la fumée qui sort du cadre d’une miniature pour envahir la page (040), un ange au visage à moitié caché derrière l'encadrement d'un paysage (195), des piliers historiés de squelettes dansants (082), des lettrines remplies d’ours, de dragons, des demi-griffons joueur de luth ou pourfendeur de papillons (038v), des soldats surpris au défaut de la cuirasse (095), un pendu qui s’oublie (147v), des crépuscules (157, 182), des ténèbres (142v, 153), et une page inachevée, avec un iris dans un vase et un oiseau, esquissés mais jamais coloriés (026v), peut-être interrompue par la disparition des frères Limbourg, tous trois morts en 1416, de la peste supposent certains.

mercredi 11 juillet 2018

Un cadeau ducal (1 de 2)

Noël approche (affirmation destinée à éprouver les détecteurs de « fake news »), avec son rituel de cadeaux désintéressés et de bonheur du commerçant. Respectueux des coutumes et de leurs usagers, Ce Glob est Plat a souhaité offrir un présent inestimable à ses lecteurs.
Et qu'y a-t-il de plus inestimable que le manuscrit enluminé sur parchemin des Très riches heures du duc de Berry, œuvre unique réalisée entre 1410 et 1489 et conservée au musée Condé, dans le château de Chantilly ?

À dire vrai, Ce Glob est Plat qui divertit régulièrement, depuis 12 ans et 600 chroniques, pas loin de 30 lecteurs, n’offrira pas l’original, le partage aurait créé des chicaneries, mais une magnifique reproduction électronique en facsimilé du manuscrit complet, quatre fois plus grand que nature, indestructible, aisé à feuilleter, et sans copyright.

400 pages qui foisonnent de lettrines historiées, d’illustrations lumineuses, fantastiques (ci-contre la marge du folio 038v), et de 66 enluminures en pleine page minutieusement peintes, au pinceau à 3 poils, d’abord par les trois Frères Limbourg, puis peut-être, disent certains, par Barthélémy d’Eyck (illustrateur de l’autre plus beau manuscrit du monde, Le cœur d’amour épris pour René d’Anjou), et enfin par Jean Colombe.


Pareil présent est-il concevable ? Vous doutez, vous pensez qu’on se joue de votre crédulité, vous préparez déjà les attendus d’une dénonciation circonstanciée aux revues de défense des consommateurs.
Ah méritez-vous pareil cadeau ? Votre méfiance est désobligeante. Vous faut-il des preuves ?

Un détail fripon du folio 002v peut-être ?

Un détail du folio 006v ?

Non, du folio 010v, le plus beau ?

Du folio 064v peut-être ?

Ou du folio 142v ?

Mais, il fait nuit, il est déjà si tard ! Nous continuerons un jour prochain, alors...

mercredi 4 juillet 2018

Tout n'est pas désespéré

Est-il spectacle plus réjouissant que celui de gens simples, éparpillés, démunis, terrassés par les mesures aveugles de fonctionnaires zélés qui exécutent une décision arbitraire, motivée par le pouvoir ou l'enrichissement de politiciens soudoyés par des entreprises privées, quand ces gens se regroupent clandestinement, résistent par des sabotages taquins, et obtiennent, avec bravoure mais bonhommie, l'abandon d’un projet dévastateur ?

C'est un plaisir extrêmement rare (il faut déjà avoir réussi à lire cette phrase indigeste sans sourciller).

« La bataille de l’Eau Noire » (2015), de Benjamin Hennot, plus qu’un documentaire, est un film humaniste, libertaire et euphorisant, qui fait le récit, par le témoignage de ses principaux acteurs, de la résistance des villages belges de la région de Couvin, afin d’empêcher la construction d’un barrage dans la vallée de l’Eau noire, en 1978.
Le sujet peut sembler rébarbatif. C’est une jubilation permanente.
Téléchargez-le pour 8 euros sur le site de la coopérative audiovisuelle « Les Mutins de Pangée », et savourez-le entre amis. Il est médicalement conseillé contre toutes les formes de mélancolie, les neurasthénies les plus tenaces et devrait être bientôt remboursé par la Sécurité sociale.

Et vous réaliserez une bonne action, car il est temps de redonner espoir et courage aux luttes actuelles qui s’embourbent en France sous la violence des autorités, comme à Notre-Dame-des-Landes, ou sur le plateau de Bure, en Lorraine. Là, de minables technocrates prétendent se mesurer à l’éternité en projetant, à l’aide de l’armée et des forces de l’ordre, d’escamoter des dizaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs sous un petit bois communal, et pour des millénaires.

Le Bois Lejuc, près de Bure et Mandres-en-Barrois en Lorraine, avant qu'il ne soit repris par les forces de l'ordre. Il se trouve à 30 km de Domrémy-la-Pucelle. C’est dire si l’endroit était destiné à devenir historique, définitivement cette fois-ci.

Pour exemple, voici un épisode récent de la Bataille biblique du Bois Lejuc, raconté par la Fondation BLE Lorraine le 17.08.2017
Le conseil municipal de Mandres-en-Barrois a voté le 18 mai dernier sous haute tension la cession du Bois Lejuc à l’Agence Nationale de gestion des Déchets Radioactifs (ANDRA) pour accueillir le projet d’enfouissement de déchets nucléaires CIGEO. La cession de ce terrain de près de 220 hectares avait déjà été actée en conseil municipal en juillet 2015 de manière rocambolesque avant d’être invalidée par le Tribunal Administratif de Nancy le 28 février 2017 pour vice de forme. Ce dernier avait en effet été saisi par des riverains. La commune avait quatre mois pour régulariser la situation. Une centaine d’antinucléaires avaient fait le déplacement pour empêcher la tenue de ce second vote et dénoncer la « mascarade démocratique » ayant lieu dans ce village de 120 habitants, où des gendarmes mobiles avaient été mobilisés en nombre. Arrivés à la mairie peu avant vingt heures, les onze élus de Mandres ont donc adopté la cession du Bois Lejuc contre un autre bois propriété de l’ANDRA par six voix pour et cinq contre. Quelques jours après le vote, 35 habitants de la commune ont décidé d’attaquer la décision du conseil municipal qui n’a selon eux « aucune légitimité ». Ils dénoncent en effet le fait que « parmi les six élus ayant voté pour l’échange avec l’ANDRA, plusieurs conflits d’intérêts sont avérés. Certains ont des membres de leur famille qui travaillent pour l’ANDRA, tandis que d’autres ont obtenu des terres ou des baux de chasse ». Ces citoyens lorrains veulent également mettre en évidence le « système clientéliste qui écrase les élus et les rend dépendants ». Ils rappellent également la présence massive des gendarmes, plus nombreux que les habitants, le jour du vote, « vécue comme une pression sur la population rurale ».

jeudi 28 juin 2018

Comment assouvir une passion coupable


Kandinsky, Gabriele Munther peignant dehors sur un chevalet (détail), 1910
(vente Sotheby's 19.06.2018, 6M€)

Peut-être aimez-vous l’art moderne, voire l’art contemporain.
Mais comme vous n’en voyez, sur internet et sur les sites des musées, que de rares et microscopiques vignettes, jamais de belles illustrations en pleine page, vous croyez que les amateurs de cet art se cachent au fond de longs souterrains où ils ruminent sans fin leur opprobre.

Pourtant il n’y a pas à en rougir, aimer l’art de votre époque n’est pas un vice (enfin, sauf si vous aimez la peinture de Bernard Buffet. Il y a tout de même des limites).

Nous le savons depuis la visite du site vide d’images de la fondation Magritte ; les lois de protection des droits d’auteur, plus dures d’année en année, exigent le paiement de royalties afin que vivent les ayants droit. Il faut payer pour voir.
Mais cette pratique rapporte seulement à ceux qui sont déjà célèbres. Pour l’artiste encore vivant mais obscur qui soupire après renom et fortune, nous n’insisterons pas sur l’erreur que constitue une absence de visibilité sur internet. Tant pis, le grand public le découvrira peut-être dans cent ans, quand ses ambitions seront, avec lui, réduites en cendres.

Miró, Femme oiseau (détail), 1969 (vente Sotheby's 16.05.2018. 6,8M€)
Walton Ford, It makes me think... (détail), 2011 (vente Christie's 17.05.2018. 1,2M€)

Pour les fervents assoiffés d’art moderne, il existe tout de même un moyen d’en admirer de superbes reproductions toujours renouvelées, de les collecter et de se constituer un musée personnel.
Car la cupidité et la mondialisation du commerce de l’art poussent les marchands à utiliser les moyens de communication les plus actuels pour attirer et décider le client, donc à publier des images de grande qualité sur internet.
C’est pourquoi les sites des maisons de vente aux enchères, Sotheby’s, Drouot, surtout Christie’s, sont les seuls à diffuser gratuitement des reproductions en haute définition des œuvres les plus contemporaines, qu’il est souvent possible de télécharger ou de copier.

Pillez-les sans retenue, vous vous constituerez une base d’images introuvables et soulagerez ainsi votre passion. Essayez même l’addiction, visitez-les régulièrement, car la période de liberté d’une belle reproduction ne dure pas.

Rothko, N°7 dark over light (détail), 1954 (vente Christie's 17.05.2018. 30,6M$)
Rothko, Sans titre (détail), 1969 (vente Sotheby's 16.05.2018. 8,8M$)


Après quoi il vous faudra résister à l’envie de partager votre collection sur un site ou un blog. Vous seriez impitoyablement poursuivi (et bientôt interdit préventivement de publication, si l’on croit les menaces actuelles orwelliennes de règlementation européenne du droit d’auteur).

Pourtant, comme les œuvres mises aux enchères sont le plus souvent destinées à des collections privées, et seront matériellement invisibles pour des années probablement, votre collection recèlera rapidement de vrais « incunables électroniques ». Il serait alors bienvenu de créer un lieu secret et virtuel de partage et d’échanges de ces images clandestines.

Finalement, la passion de l’art moderne et contemporain, quand elle n’est pas un divertissement de millionnaire, est bien un délit honteux et une manie dégoutante.

jeudi 21 juin 2018

L’obscur catalogue de nos désirs

Est-il plus intelligent de se déplacer une fois dans une grande ville, pour voir 10 œuvres qu’on rêvait d’admirer, ou de se déplacer 10 fois, dans 10 villes différentes mal desservies, pour 10 œuvres qu’on n’avait pas réellement envie de voir puisqu’on n’en connaissait pas l’existence ? 
Justifiez votre réponse. La calculette est autorisée. Vous avez une heure. 

Madame la ministre de la Culture est magicienne. Elle a sondé nos âmes et déclare connaitre parfaitement les plus grands désirs des Français culturellement défavorisés, et posséder également le pouvoir mystérieux de « développer les publics » (sic).

Elle a constaté, malgré un dynamisme territorial absolument exemplaire des musées nationaux dit-elle, que c’est quand même le désert culturel un peu partout ailleurs qu’à Paris. Or, tous les territoires doivent être égaux, surtout ceux qui le sont moins que les autres.
Et c’est le rôle de l’Etat (l’absence d’accent est dans l’original), donc d’elle-même, d’apporter soutien financier, expertise et accompagnement durable aux établissements régionaux des territoires isolés qui voudront bien essayer de se bouger un peu autour de « projets de médiation » (sic), dit-elle en substance.

Pour cela elle a créé le programme « Culture près de chez vous » et fait constituer par quelques élites culturelles une liste d’objets qui seront prochainement mobilisés dans un plan d’itinérance en territoires culturellement reculés.
Elle l’a appelé le « CATALOGUE DES DÉSIRS ». Ils y sont au nombre de 478, dans un annuaire dadaïste. Elle assure que ce sont des œuvres absolument iconiques (sic), emblématiques de l’histoire nationale, ou parfois inédites (jamais exposées ailleurs).

En réalité il n’y a dans ce catalogue, à l’exception peut-être du Marat assassiné dans sa baignoire de l’atelier de David, du maillot parfumé à la transpiration du vieux footballeur Platini et de la ceinture de bananes de la danseuse Joséphine Baker, aucune œuvre connue de citoyennes ou citoyens moyennement cultivés.
Jugez-en, et avouez que vous ne languissiez pas de voir, avant de mourir de soif culturelle, le célèbre autoportrait de Clémentine-Hélène Dufau, le sabre du maréchal Bernadotte, la combinaison de conduite de Formule un d’un dénommé Marlboro, voire le pied reliquaire de saint Adalhard, la truelle de Cavanna, le manteau miteux de Denfert-Rochereau.

Comment peut-on désirer ce dont on ne soupçonne pas l’existence ?
Eh bien, la ministre le sait, quand nous-mêmes n’en savions rien. C’est pour cela qu’elle est ministre, c’est le président de la République qui le lui a dit. Ces choses sont extrêmement subtiles.


On trouvera cependant dans l’Annuaire des désirs deux ou trois œuvres majeures. La plus exceptionnelle étant certainement cette grande tête d’une statue sculptée il y a environ 4500 ans, trouvée avec d’autres dans des tombes sur l’ile aujourd’hui déserte de Kéros dans l’archipel des Cyclades. Il faut dire qu’elle est disponible puisque non exposée au public, pour cause de restructuration endémique des collections du musée du Louvre, semble-t-il. Il serait toutefois surprenant qu’elle circule durant des mois dans une camionnette sur les routes départementales de France.

Cette affaire, qui avait débuté avec l’histoire de la Joconde ambulante, ressemble (en version nomade) à la mésaventure du Louvre-Lens, ce musée créé par décision bureaucratique au nom de généreuses idées abstraites, vaste hangar chichement décoré d’une collection de demi-chefs-d’œuvre et déserté les jours où l’entrée est payante.
Elle permettra néanmoins de cocher la case « Égalité dans l’accès à la Culture » dans la liste de courses du quinquennat.

Mais avant de déranger à grands frais (surtout sécuritaires) des œuvres fragiles et pour la plupart inconnues dans quelque territoire abandonné où personne ne les attend et où on ne se déplacera qu’à la mesure de la publicité qui en sera faite, peut-être serait-il plus opportun de faire connaitre le patrimoine en mettant à disposition sur internet des reproductions de bonne qualité des collections publiques, et en demandant son avis, et ses choix, au peuple du désert culturel.

vendredi 15 juin 2018

La mort, restaurée et triomphante


Après avoir, vers 1350, exterminé près de la moitié de la population de l’Europe, la Mort était à Palerme, en Sicile au début des années 1400. On le sait parce qu’un peintre anonyme l’a représentée triomphante sur un mur du palais Sclafani. La fresque a été depuis transférée dans le musée du palazzo Abatellis, tout proche.
Certains spécialistes supposent que Pieter Brueghel le vieux l’aurait vue au début des années 1550, lors de son voyage en Italie du sud, car il peignait 10 ans plus tard son propre « Triomphe de la mort ».


Mais l’hypothèse est superflue, car ce thème de l’égalité de tous devant la mort, baliverne destinée à calmer les revendications des pauvres et rançonner les riches, était alors un cliché rebattu et son iconographie explorée en tous sens sur les fresques et les enluminures du Moyen-Âge. Et s’il y a une influence à trouver sur le panneau de Brueghel, elle vient plutôt de sa fréquentation assidue des délires hallucinés de Hieronymus Bosch, mais dépouillés de leur fantaisie irréelle.
La mort fourmille et s’y déploie à une échelle industrielle en milliers de squelettes systématiquement malintentionnés, sur un panneau de bois d'une largeur d’un mètre et 62 centimètres.



Le tableau a toujours appartenu à des collections directement liées à la couronne d'Espagne, et depuis 1827 au musée du Prado à Madrid (non loin des plus beaux Bosch), où son vernis jaunissait irrémédiablement, et la mort s'encrassait avec lui.

Soucieux de ne pas la voir dépérir, le musée du Prado vient de la décrotter méticuleusement, remplacer son vernis, consolider son support de bois, et l’expose à nouveau depuis peu, dans un état de fraicheur remarquable, histoire de prolonger son triomphe durant quelques décennies encore.



Toutes les illustrations sont des détails du Triomphe de la mort de Pieter Brueghel (ou Bruegel) le vieux, récemment restauré.

mercredi 23 mai 2018

C'est la crise !

On dit partout que c’est la crise, la presse, la radio, et même notre cher monarque qui s’en fait l’écho et soutient les pauvres en refondant le droit du travail et la fiscalité, dit-on. Mais nous, on ne le sent pas vraiment, les affaires vont, et les dividendes ont tendance à se multiplier (humour).

Un signe préoccupant, pourtant, vient de se produire. Avez-vous suivi la première vente de tableaux de la collection Rockefeller chez Christie’s ? C’était le 8 mai en fin de soirée. Non ? Ah quel dommage, c’était…

Ça commençait modestement, par une petite aquarelle de Picasso, une petite pomme de 15 centimètres, pas vraiment verte, pas jaune non plus, mais alors vraiment pomme, pour une fois. Elle n’est partie qu’à 4 millions de dollars, oui, c’est peu. Heureusement, le deuxième lot faisait décoller la vente, un truc cubiste de Juan Gris, vous savez, je n’aime pas trop ce peintre, je n’y comprends rien, mais à ce prix-là, 32 millions, on est moins regardant, ça décore un coin de salon.
Et puis les lots suivants, Delacroix, Corot, Gauguin, Manet ont fait des prix honorables, 8 millions ou plus. Un Matisse un peu débraillé et un Monet bâclé, mais grand, pour une chambre claire par exemple, ont tout de même fait plus de 80 millions. Oui , chacun. Vous plaisantez !

Et le clou de la soirée, la fillette nue de Picasso, vous savez, elle est debout ? Mais si, vous l’avez certainement déjà vue, vous faites semblant, libertin que vous êtes. Dans les catalogues elle est nommée « fillette à la corbeille fleurie ». Non, on ne reconnait pas bien les fleurs. Les prix montaient, à coups de millions, c’était interminable, mais tellement palpitant. 115 millions ! Quelle exaltation dans la salle des ventes !

Et il restait 30 lots à passer. Ils sont tous partis entre 35 millions et 1,3 million pour un Bonnard, il était pourtant bien joli.
Enfin presque tous. Car l’avant-dernier lot, on s’en souviendra longtemps de celui-là, c’était le numéro 43, une petite huile de Seurat, une pochade, mais bien dans sa manière. Vous ne me croirez pas, l’enchère s’est arrêtée avant le million ! 732 000 dollars exactement. 2 fois moins que l’estimation basse. C’est inquiétant, non ? La crise, peut-être ?
Ah, vous pensez que c’est parce qu’il représentait un ouvrier au travail ? Que vous êtes drôle !

Est-ce que j’avais un tableau préféré ? Non, vous savez, je n’aime pas vraiment la peinture moderne, mais demain c’est la vacation des meubles et des porcelaines, vous m’accompagnerez ?

Cette esquisse de Seurat n'a même pas atteint le million de dollars, vraie tache sur la Vente Rockefeller, le 8 mai 2018 chez Christie’s.
Les bras de l'ouvrier sont peut être mal dessinés, admettons, mais les lettres de la signature, notamment le S, sont d'une remarquable régularité (les experts soupçonnent l'utilisation d'un tampon).

vendredi 18 mai 2018

Broutilles

Imaginez dans une petite ville endormie très éloignée de la capitale, au pied d’une montagne, un petit musée qui ressemble un peu à une école désaffectée, dédié à un peintre local presque inconnu, et qui reçoit quelques dizaines de visiteurs par mois, qui recherchent surtout une peu d’ombre.
Débarque dans cette solitude un expert mandaté par la mairie pour inventorier les dernières acquisitions et organiser une rétrospective du peintre, à l’occasion de la réouverture du musée.

La ville d’Elne, en Occitanie, n’aurait peut-être pas dû s’y risquer.
Commençant l’étude des peintures et aquarelles du peintre Étienne Terrus, l’expert était surpris d’identifier, dessiné sur une vue de la ville, un bâtiment construit quelques dizaines d’années après la mort du peintre, ce qui le fit tiquer. Puis, certaines signatures s’effaçant en y passant le doigt, son expertise concluait rapidement que 82 des 140 œuvres du musée (58,6%) étaient « non authentiques ».

L’antiphrase déclenchait des remous bien justifiés, un maire outragé, un dépôt de plainte, une effervescence chez les collectionneurs locaux, l’émergence d’une théorie sur un marché régional de faussaires, des regards suspicieux sur les antiquaires et les autres musées de la région, quelques dépêches des agences de presse, reprises par tous les grands journaux nationaux, 2 minutes sur BBC News, un article dans le Guardian et dans le New York Times, pour se limiter à la Planète.
Sauf en Suisse, dans les laboratoires d'expertise du port franc de Genève, où on ne doit pas être très surpris. Le directeur affirme qu'une bonne moitié des œuvres d'art en circulation dans le monde sont des faux.

Étienne Terrus était doublement méritant, parce qu’il n’était pas moins bon peintre que beaucoup de ses collègues de l’époque, et parce que malgré de solides relations amicales avec des artistes reconnus comme Maillol et Matisse, il resta obstinément taciturne à peindre sa province lointaine quand les autres s’affichaient avec succès dans les fructueux salons de la capitale. Sa cote s’en ressent toujours. Ainsi, le montant total de la « perte » pour la ville d’Elne est estimé à 160 000 euros. Pas même le prix de l’étiquette sur un tableau de Modigliani.

Alors pourquoi tant de bruit ? Peut-être justement pour faire du bruit. Qui avait entendu parler d’Étienne Terrus ? Aujourd’hui, cette modeste exposition estivale, certes amputée, mais désinfectée, aura bénéficié d’une campagne publicitaire internationale tous frais payés. Et l’histoire n’est pas finie, car la justice est maintenant en quête de coupables.

Et puisqu’on a parlé de Modigliani et de ses tarifs, Le Journal des Arts nous signale que la maison Sotheby’s vient de vendre un beau nu féminin couché, vu de dos (certainement de la main du peintre), pour 157 millions de dollars, ce qui en fait le 4ème tableau le plus cher en enchères publiques. Mais il n’a pas atteint, dit le Journal, et on sent ici l’amertume du commentateur, les 170 millions d’un autre de ses nus féminins, vu de face celui-là, vendu par la maison concurrente Christie’s en 2015. L’acquéreur du nu vu de dos a voulu rester anonyme, honteux de n’avoir pas battu le record, peut-être, ou de peur d’afficher publiquement des pulsions subversives.




L’internet ne proposant pas de reproductions vraiment intéressantes et certifiées d’œuvres de Terrus, nous illustrons cette chronique avec un détail d'un tableau de ce peintre étrange qu'était Ter Brugghen, qui n’a rien à voir avec le sujet, mais qui n’est pas si éloigné de Terrus, au moins dans le dictionnaire alphabétique des peintres. 
Si vous voulez voir d’authentiques tableaux de Terrus, essayez de les identifier dans cette promotion de la télévision FR3 pour une souscription en 2016, suivie d’une vidéo d'une quarantaine « de ces œuvres retrouvées récemment » et acquises par la ville. Petit indice, il est bien possible qu’aucune ne soit authentique.

dimanche 13 mai 2018

Histoire sans paroles (28)


Il y avait un mystère, au 21 de la rue X, à une minute de l’inoubliable cathédrale d’Orvieto, en Ombrie. Mais finalement, on compte au moins 3 solutions.


mardi 8 mai 2018

Petite histoire amorale

Le Metropolitan museum de New York est « un des plus grands musées d’art au monde » dit l'encyclopédie Wikipedia.
Certainement conseillé par les meilleurs experts de la planète, le musée avait néanmoins besoin d’argent. Il décidait en 2013, cela se pratique régulièrement dans les musées américains, de vendre une œuvre mineure.

Il choisit un portrait de jeune fille donné au musée en 1960 et attribué à un imitateur de Rubens, et le confia aux enchères. Il en attendait autour de 25 000 euros (les prix sont convertis et arrondis). En février, Sotheby’s New York en obtenait plus de 500 000 euros (ce sont des choses qui arrivent).

L’acheteur anonyme se souvenant certainement que le tableau était attribué jusqu’en 1947 à Rubens, fit enlever les légers glacis récents rose, orange et vert qui lui donnaient l’apparence d’un portrait achevé et voilaient à peine l’étude sous-jacente esquissée avec virtuosité.

Puis l’année suivante, en 2014, il présenta le pâle portrait. Tout le monde reconnut sans hésiter la main de Rubens et le visage de sa fille morte de la peste en 1623, avant ses 13 ans. Les indices probants confluaient.

Le tableau fut montré dans les plus prestigieuses expositions rubéniennes et sera prochainement inséré dans le catalogue officiel des œuvres du maitre.

L’acheteur anonyme en a profité pour le confier à la maison Christie’s qui se chargera des enchères le 5 juillet prochain à Londres, et espère en obtenir 4 à 5 000 000 d’euros.

Le Metropolitan museum qui éprouve de graves problèmes de gestion vient de rendre l’entrée payante aux visiteurs non New-Yorkais, pour environ 21 euros, ce qui est cher.


Sources : Site de la maison d’enchères Christie’s « Clara Serena Rubens — a recently re-attributed portrait by Sir Peter Paul Rubens », Financial Times 01.05.2108 « Rubens painting that fooled the Met goes up for sale », La tribune de l’Art 01.05.2018 « Un exemple désastreux de deaccessioning par le Metropolitan Museum »

mercredi 2 mai 2018

Une autre fuite du domaine public

Rappel : le domaine public est l’ensemble des réalisations des êtres humains dont la propriété est passée des mains du créateur (ou des profiteurs, pardon, des ayants droit) aux bras accueillants mais maladroits de l’humanité entière. Car si tous s’accordent, aux dates près, sur sa définition, son utilisation divise les nations.
Pour simplifier, d’un côté, les pays anglo-saxons et du nord de l’Europe considèrent que le domaine public est un patrimoine (matrimoine dirions-nous aujourd’hui) que les états doivent maintenir et propager généreusement. Et de l’autre côté, les pays latins et du sud de l’Europe exploitent le domaine public comme une ressource naturelle, et en privent le public au profit de sociétés ou de personnes privées (ah, ne protestez pas, on a dit qu’on simplifiait !)

Il n’est pas un mois sans que tombe la bonne nouvelle d’une bibliothèque ou d’un grand musée, hollandais, anglais, américain, qui a numérisé les documents ou les images de sa collection et les partage sans condition sur internet (par exemple il y a quelques jours la célèbre et un peu surfaite fondation Barnes de Philadelphie), et au même moment la mauvaise nouvelle d’une partie du patrimoine français ou italien vendue à une entreprise commerciale (ainsi l’accord du 4 avril dernier, entre le ministère italien de la Culture et du Tourisme et le vendeur de posters et de droits de reproduction sur internet, Bridgeman).

Revenons sur cet accord qui vient d’émouvoir quelques spécialistes.
Le ministère italien (MiBACT pour les intimes), constatant qu’il côtoyait la France dans les abysses de la médiocrité en matière de reproduction et de diffusion de son patrimoine culturel, et enhardi par de récentes décisions déraisonnables de la justice en matière de domaine public, s’est soulagé en confiant cette gestion à une entreprise privée.
Il vient donc d’accorder à la société Bridgeman la commercialisation des reproductions de toutes les œuvres des 439 musées qui dépendent de sa responsabilité. Désormais, au moins dans tous les domaines de l’édition, artistique, scientifique, universitaire, pédagogique, l’auteur qui souhaitera reproduire une œuvre de ces musées se verra renvoyé illico chez Bridgeman, devenu curateur des biens de l’humanité pour le compte de l’État italien, et là, domaine public ou pas, il faudra passer à la caisse.
Le ministère compte bien en tirer des bénéfices.

Cet accord ne lui interdit pas de faire évoluer les sites de ses musées et la diffusion philanthropique du patrimoine italien, mais ça n’est pas en cédant une partie du domaine public qu’il en prend particulièrement le chemin. La pratique est courante, c’était en 2013 la méthode de la Bibliothèque nationale de France, en 2016 du ministère de l’Éducation nationale français, et tant d’autres exemples.

Et pour répondre aux rouspétances du lecteur révolté par le premier paragraphe de cette chronique, si on s’interroge sur la raison qui différencierait les comportements du « nord » et du « sud », il serait évidemment niais de penser qu’une frontière sépare les nations intègres des peu scrupuleuses, car il y a sans doute partout la même proportion de personnes sans vertu et infréquentables, c’est à dire d’humains qui exercent un pouvoir sur d’autres humains et en abusent.
Alors les explications de ces abus sont vraisemblablement à rechercher dans les moyens que le système juridique de chaque pays a mis en œuvre pour les contrarier, ou les encourager.
Ainsi faire un parallèle entre les systèmes civilistes issus du droit romain et les systèmes jurisprudentiels influencés par la « common law » serait certainement instructif, mais surement très fatiguant, pour l'auteur et le lecteur.

De toute manière, quand le domaine public commence à fuir de partout vers des intérêts privés, il est temps pour l’humanité (enfin vous et moi, si vous préférez) de reconquérir par tout moyen le libre accès à sa propriété.




Ce portrait supposé d’un anglais, souvent appelé « l’homme aux yeux glauques », peint vers 1545 par Tiziano Vecelli (dit le Titien), un des plus beaux portraits d’homme qui soient, est quasiment invisible. 
S’il en fallait une preuve, on n’en trouve aucune image satisfaisante sur internet, parce que personne ne peut le photographier. Il est exposé, au palais Pitti de Florence, dans une pièce interdite par un joli cordon rouge qui oblige à l’apercevoir de loin et de biais en se penchant, comme toutes les peintures du musée, ce qui est pire à l’amateur que de le cacher dans les réserves. 
Et serait-il présenté sur un plan perpendiculaire à l’axe du regard qu’on ne le verrait pas plus sur internet puisque le palais fait partie des nombreux musées de Florence où la photographie est prohibée. Et les sites officiels de Florence, indigents, ne le citent même pas. 
Tant de secret n’augure rien de bon pour la carrière de ce peintre, qui sera très vite oublié.

vendredi 27 avril 2018

Histoire sans paroles (27)


L'antique serre, le vivant potager et le château de La Bussière, dans le Loiret. 
Pour lire l’heure sur le clocher de la tour d’entrée, ou tenter de déchiffrer l’aphorisme (de comptoir) attribué à un pape et certainement apocryphe, sur l’ardoise devant la serre, cliquez sur l’image panoramique en grand format (9000 x 3045 pixels) et zoomez...

vendredi 20 avril 2018

La vie des cimetières (80)

Il y a diverses manières de disposer les morts, déterminées par le degré de disponibilité des ressources nécessaires au rituel funéraire.
La manière la plus courante est la juxtaposition des corps sur un plan à peu près horizontal, distribués uniformément, à l’exception des personnalités importantes de leur vivant, qui bénéficient d’emplacements particuliers. C’est le cimetière traditionnel de nos contrées, urbaines ou rurales.
Quand le bois est rare et le sol rocheux ou perpétuellement gelé, comme au Tibet, les dépouilles sont confiées aux animaux charognards, oiseaux ou poissons. Quand flambent les prix du terrain urbain ou agricole, comme en Chine, l’État fait la promotion autoritaire de l’incinération et pratique des exhumations massives qui libèrent de l'espace.

Et parfois, quand le sol émerge si abruptement, grimpant de tous côtés comme dans les iles volcaniques, que la moindre parcelle de sol horizontale est réservée à l’agriculture, alors l’humain invente la sépulture verticale.
Les guides touristiques affirment que les cercueils accrochés aux parois de la montagne de la région de Sagada, dans la cordillère du nord de l’ile de Luçon, méritent d’être dans la liste des 15 attractions à ne pas manquer lorsqu’on visite les Philippines.
Ils racontent que le vieillard creuse lui-même son cercueil, trop court, dans un tronc d’arbre, que son cadavre est fumé afin d’en ralentir la décomposition, qu’on l’expose quelques jours assis sur une chaise, dehors, avant de lui briser les os pour le faire entrer dans le petit cercueil qu’on a ficelé sur des pieux fichés dans le roc. Les liquides qui s’en écoulent porteraient bonheur.

En réalité sur place le touriste déchantera. Après neuf heures d’une épuisante excursion en bus, il déboursera un montant, qu’il jugera rétrospectivement déraisonnable, pour payer un guide obligatoire et laconique qui l’aura emmené, au bout d’un court sentier parsemé d’autres touristes, devant une paroi rocheuse où sont accrochés, quelques mètres au-dessus du sol, à peine abrités des intempéries, 18 cercueils disparates et deux chaises.
Les moins éreintés découvriront parfois, en escaladant les alentours, au fond d’un ravin ou d’une crevasse, quelques cercueils entassés, fracassés et déversant leur contenu depuis longtemps blanchi, ou, à 2 km au sud, la grotte de Lamiang qui abrite en empilements chaotiques une centaine de petits cercueils poussiéreux parfois éventrés.
Car les coutumes funéraires semblent mortes à Sagada et si, pour retenir le touriste, on débroussaille de temps en temps les abords de la falaise mortuaire, et on replace parfois un crâne qui a roulé sous l’effet du vent, il y a bien longtemps qu’on enterre les nouveaux morts dans le cimetière tout proche, au milieu du gazon sous de jolies stèles ou des dalles immaculées.

L'amateur de sensations macabres averti, mieux informé, aura abordé non loin, sur le même méridien, l’ile de Sulawesi en Indonésie. Là, il aura trouvé dans le pays des Torajas, très vivaces et populaires, des traditions funéraires plus exotiques encore. Et il y aura pris part.

Il aura admiré ces caveaux familiaux creusés haut dans la paroi rocheuse, entourés de balcons peuplés de grandes poupées colorées à l’effigie des morts et qui regardent de leurs yeux grand ouverts leur famille en contrebas.
Il aura vu ces arbres dans le tronc desquels on a enfermé les enfants morts jeunes et qui sont maintenant incorporés dans le bois.
Il aura photographié ces morts qu’on sort périodiquement de leur repos et qu’on promène dans les rues après les avoir nettoyés et rhabillés, sorte de maintenance trisannuelle du cercueil et de son contenu.
Il aura feint la déférence devant un cadavre pomponné et imbibé de formol dont la famille avait attendu depuis des années d’avoir suffisamment économisé pour organiser des obsèques fastueuses.
Enfin, lors de cette grande cérémonie, faite de trois jours de spectacles, de danses, de festins et de rires, entouré de centaines de villageois voisins et de touristes avinés, il aura restitué inopinément plusieurs repas en assistant à l’égorgement sacrificiel et nourricier de dizaines de buffles et de porcs hurlant.

Si le tourisme en Indonésie a subi nombre d’aléas funestes depuis 40 ans, dictature, corruption à tous les étages, exactions militaires et policières, terrorisme religieux, attentats, carnages, conflits ethniques, tsunamis, éruptions volcaniques, crise financière et économique, il n’a néanmoins pas cessé de croitre et il est devenu une plaie convoitée et courtisée, comme dans tous les pays qu’il envahit et pervertit. Simulacres de traditions contre frites et Coca-cola.



Détails de photos prises dans le pays des Torajas (Sulawesi ou Célèbes du sud) par des vacanciers et récoltées sur internet. Le noir et blanc n’est pas un effet de leur âge (elles sont récentes), c’est un subterfuge destiné à les rendre plus digestes.

Petit rappel au voyageur : un Indonésien était, jusqu'en 2012 encore, obligé de déclarer une croyance, parmi les 6 religions constitutionnelles, qui était inscrite sur sa carte d’identité et lui conférait certains droits. Alors il est conseillé, même pour un étranger, de cacher son scepticisme mécréant derrière la façade d'un œcuménisme bienveillant, de préférence monothéiste, et tout se passera bien.

lundi 9 avril 2018

Tableaux singuliers (9)


C’était pendant le siècle d’or néerlandais, le 17ème. Le commerce était si florissant que tout le monde s’était mis à aimer les tulipes et la peinture. On dépensait ses bénéfices en accrochant dans son intérieur propret des tableaux de Rembrandt, Hals, Vermeer, Cuyp, Claesz, Ruisdael. Les peintres n’arrêtaient plus. C’était l’âge d’or.

Par souci de rentabilité, ou peut-être sous l’effet d’une inspiration artistique iconoclaste, naissait autour de la prospère Haarlem, près d’Amsterdam, un courant pictural qui abandonnait les scènes spectaculaires et les paysages soigneusement historiés et inventait le paysage naturaliste, l’instantané en peinture.
Les nouvelles règles étaient simples, les couleurs faites le plus souvent de bistre, de jaune et de gris (on l’appelle parfois peinture « tonale, ou monochrome »), en couches liquides et légères. Deux tiers ou trois quarts du tableau étaient consacrés au ciel, gris, animé, et le reste était du sable, de la terre ou de l’eau.
Pas d’histoire, pas d’anecdote, on ne représentait que ce qu’on avait devant les yeux.
Parfois, d’un pinceau cursif, la silhouette d’un arbre traversait l’image, et des petits personnages éloignés passaient, s’affairaient, discutaient, sans se soucier du peintre. D’ailleurs le peintre ne les figurait que parce qu’ils étaient ici, à cette heure précise.

C’était une peinture sans symboles, sans arrière-pensée, alerte et économique. Une sorte de révolution impressionniste avant l’heure.
Sans chercher à savoir qui fut le premier, les plus appréciés et donc les plus productifs et prospères se nommaient Pieter de Molyn, Jan van Goyen et Salomon van Ruysdael. Et les musées aujourd’hui encore en hébergent quantité, car ils ont beaucoup produit.

Dans la banalité des moments représentés, Salomon van Ruysdael était peut-être le plus « original », comme dans ce Marché en bord de mer du Metropolitan museum de New York, ou dans cette merveille en illustration ci-dessus, de la collection du musée Norton Simon près de Los Angeles.
Ruysdael y donne l’impression de s’être débarrassé de toute intention, pour ne laisser que l’accidentel, comme si l’appareil photo s’était déclenché fortuitement en tombant sur le sol.

La vogue de ces petits paysages animés apparemment insignifiants durera trente ans, de 1620 à 1650, après quoi on ne retrouvera plus vraiment une telle nonchalance désabusée dans la peinture figurative (*).
Très vite les lumières de la peinture spectaculaire éclabousseront toute cette grisaille.
Poussin calculera avec exactitude la position de chaque feuille d’arbre dans ses grands paysages classiques, et le propre neveu de Ruysdael, le « grand Jacob van Ruisdael », comme dit le Larousse des grands peintres dans son article sur Salomon pour marquer qu’ils n’étaient pas du même rang, obtiendra une renommée appréciable pour ses paysages impressionnants qui préfigurent déjà les émois pathétiques d’un romantisme encore lointain.

Salomon lui-même, dans ses 20 dernières années, devenu directeur de la guilde des peintres de Haarlem, se rapprochera résolument du style classique et équilibré de son neveu.

 (*) Peut-être, 3 siècles plus tard, en trouvera-t-on un écho dans les temperas méticuleuses d'Andrew Wyeth.

Salomon van Ruysdael, paysage avec du ciel, du sable et des personnages nonchalants, 1628, détail (Norton Simon museum, Pasadena)

dimanche 1 avril 2018

Fouilles virtuelles à Helsinki


Sur les lieux d'une fouille, un archéologue extrait nombre de petits objets historiques, sans attrait pour le profane, et parfois, très rarement, un bijou, un pépite.
C’est l’expérience que vivra le fouineur de musées électroniques en explorant les collections de la Galerie nationale finlandaise, ouverte depuis peu. Le musée physique se trouve à Helsinki, engourdi à 6° seulement du cercle arctique.

La Galerie virtuelle affiche, sur 40 000 œuvres, environ 20 000 reproductions d’une qualité honorable, dont 12 000, signalées, sont libres pour toute utilisation même commerciale, puisque les originaux sont dans le domaine public.
Les modes de recherche sont nombreux, en finlandais, suédois ou anglais, par technique, par époque, par artiste, avec des vignettes qui rendent l’exploration rapide et plutôt agréable, éloignant l’ennui.

Le plaisir étant dans la découverte de pépites, en voici quelques unes. À vous de trouver les autres, sans oublier les artistes avec des Å, des Ä et des Ö.

Les reproductions sont des détails des œuvres, dans l’ordre de lecture : 
En haut : Debucourt (le feu), Edelfelt (jeune femme lisant) 
Au centre : Simberg (portrait d’homme), Edelfelt (portrait de femme), Félon (nymphes), Edelfelt (portrait d’homme) 
En bas : Järnefelt (brulage), Aivazovski (photomontage, autoportrait avec paysage peint à l’huile), Simberg (jardin de la mort), Schjerfbeck (femme assise).