dimanche 22 septembre 2013

La vie des cimetières (51)


Quelques instants de vie quotidienne au cimetière monumental Staglieno, à Gênes.
Ci-dessous, devant le bocal d'œillets, il est inscrit sur la petite lampe, sous l'effigie du Christ, que la pile dure huit jours.


lundi 16 septembre 2013

Persistant comme la rose

Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ; 
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. 
François Malherbe, Consolation à M. du Périer, 1599

En janvier 2002, dans la constellation de la Licorne, près d'Orion, une vieille étoile qui avait dans le passé expulsé discrètement une énorme enveloppe de poussière et de gaz, eut un sursaut explosif qui illumina le nuage qui l'entourait.
Vu de la terre, le spectacle donnait l'impression de l'éclosion puis le flétrissement d'une gigantesque rose à mesure que la lumière atteignait les couches de poussière les plus éloignées. La floraison dura plus de quatre ans.
Les astronomes l'appellent V838, elle se trouve au bord de la Galaxie à 20 000 années-lumière de Paris, à peu près.


En 1966 Halton Arp classait dans son Catalogue des galaxies particulières un étrange objet céleste en forme de fleur, sous le numéro 273.
Il s'agissait de deux galaxies situées à 300 millions d'années-lumière, UGC1813 (PGC8961) et UGC1810 (PGC8970). La première aurait, dit-on, traversé la seconde voilà quelques centaines de millions d'années, l'obligeant par les forces de l'attraction à déployer ses bras en forme de spirale. Personne n'a été blessé, car on dit que les étoiles, dans une galaxie, sont tellement distantes qu'elles se croisent de très loin et s'adressent à peine un salut.
Arp273 se trouve dans la constellation d'Andromède, entre Algol et Almaak. Les astronomes l'appellent La rose. Sa forme n'a pas bougé depuis 1966. Depuis des millions d'années non plus.

Le jardin de l'astronome parait n'avoir aucune limite, dans l'espace ni dans le temps. Celui du poète est exigu et fugitif. Une petite barrière de bois l'enclot. Les roses n'y vivent qu'une pincée de jours.

dimanche 8 septembre 2013

Légère retouche au modèle

Depuis quelques années est apparu un mode de consommation où les biens sont remplacés par des services immatériels. Vous payez un droit d'accès mensuel et ce qui était auparavant un livre, un disque, un objet que vous pouviez donner ou prêter est devenu un droit d'usage non cessible, un usufruit personnel et temporaire.
Si vous cessez un jour le paiement de vos mensualités, si l'entreprise change de politique, de tarifs, de catalogue, ou disparait, vous n'avez plus rien.
C'est le chef d'œuvre des modèles économiques, le mouvement perpétuel, la rente sans fin. C'est ainsi qu'Amazon vend ses livres numériques et Deezer ou Spotify leur musique.
Et le système semble trouver ses clients, ce qui fait des envieux.

En 1987, Thomas Knoll, étudiant à Ann Arbor (Michigan), écrivait un petit programme informatique de création et retouche d'images en noir et blanc. En 1990 il en vendait la licence à la société Adobe, et Apple le distribuait alors sur son ordinateur Macintosh, sous le nom Photoshop.

Aujourd'hui le logiciel est tant prisé pour ses riches fonctionnalités et son interface efficace, notamment pour la retouche photographique, que les écoles d'art graphique ont créé des formations dédiées et que le verbe photoshoper, signifiant retoucher numériquement (participe passé shopped en anglais), est sur le point d'entrer dans les dictionnaires.

Comme le logiciel est vendu très cher, 1000 euros ou 300 la mise à jour, Adobe est très riche. Mais après 20 ans, le logiciel sachant tout faire, il est devenu difficile d'innover assez pour maintenir un niveau de ventes régulières et contenir la concurrence qui s'améliore.

C'est pourquoi Adobe annonçait en mai 2013 que la nouvelle version, la 14ème (CC, pour Creative Cloud), serait disponible uniquement au prix d'une redevance mensuelle de 25 euros (300 par an). Le procédé équivaut, économiquement, à contraindre tous les utilisateurs à acheter la mise à jour annuelle (rarement indispensable), et aussi à bafouer l'acheteur fidèle puisque toute cessation de paiement se soldera par un arrêt immédiat du droit d'utilisation du logiciel.

Depuis lors les noms d'oiseaux les plus délicats ont fleuri sur les sites spécialisés d'Internet à l'encontre du président de la société, et on ne compte plus le nombre de commentaires indignés ou amers.
La campagne de dénigrement a probablement influencé les ventes puisque le brave commerçant vient juste de déclarer que le prix de l'abonnement bas (20$ US, 25€ en Europe) serait bientôt divisé par deux, sous certaines conditions (anciens clients).
Mais ce recul timoré ne fait pour l'instant que susciter des commentaires méfiants ou incrédules. Les utilisateurs ne seront satisfaits qu'au retour d'une version exploitable jusqu'à l'obsolescence, sans avoir à redouter les changements de tarif intempestifs et la menace de la perte instantanée d'un outil de travail.

Certains prédisent le rétablissement de l'ancien modèle avant six mois. C'est à espérer, car si le nouveau réussit à s'imposer tous les éditeurs de logiciels un peu originaux se précipiteront dans cette ouverture.
Photoshoper signifiera alors « pigeonner le client », un sens finalement assez commun et qui figure déjà dans les dictionnaires.

Mise à jour du 14 juillet 2015 : il fallait s'y attendre, le modèle scélérat a tenté Microsoft qui loue maintenant l'ensemble de ses logiciels (Excel, Word, etc) pour 69€ par an, mais n'a pas renoncé à les vendre aussi. Adobe, de son côté, a un peu réculé. La location à 143€ par an est aujourd'hui accessible sans conditions. Rappelons cependant que toutes les fonctions de Photoshop utiles aux retoucheurs photographes sont disponibles dans le logiciel Photoshop Elements vendu (et non loué) moins de 100€.

samedi 24 août 2013

Il y a réalisme et réalisme

En réaction contre la peinture imaginaire, religieuse, morale, historique de leur pères prescrite par les académies, de nombreux courants picturaux réalistes, naturalistes, véristes, impressionnistes traversèrent l'Europe dans la seconde moitié du 19ème siècle.
C'est le prix même de la vie que de devoir se séparer du passé. De grandes théories furent imaginées à l'appui de cette réaction naturelle. Il fallait alors montrer le monde comme on le voyait, comme on le ressentait, sans l'idéaliser.

Telemaco Signorini (1835-1901) est un intellectuel florentin, légèrement excentrique et dandy. Il fréquente un cercle de peintres à la recherche de thèmes réalistes et de changements formels, les Macchiaioli, s'engage quelques temps comme nombre d'autres peintres auprès de Garibaldi, côtoie certains peintres français, Corot, Degas, théorise un peu et fonde une revue artistique éphèmère.

Au milieu des années 60 Signorini peint quelques tableaux au thème social, comme la célèbre Salle des agitées à l'asile San Bonifazio de Florence, en 1865, admirée par Degas, exposée aujourd'hui au musée Ca' Pesaro de Venise, ou comme l'Alzaia en 1864.


L'Alzaia (le chemin de halage) représente une scène de halage dans le parc Cascine à Florence, sur les rives de l'Arno, en fin de journée. La scène est reconstituée en atelier d'après des poses photographiées par Cristiano Banti, un collègue.
Cinq hommes peinent, tirant au bout d'une corde une charge qu'on ne voit pas. Le point de vue au ras du sol découpe sur le ciel leurs silhouettes sombres et leur donne un aspect menaçant, pour le petit chien qui aboie, et la fillette inquiète qui se protège dans la redingote de son père indifférent, le dos tourné.
L'étrangeté de la situation, la monumentalité du tableau (1,73 mètre), la pose sculpturale des personnages comme sur la frise d'un temple, donnent à cette scène un aspect irréel, symbolique (voire moralisateur). Récemment redécouvert et exposé au musée de l'Orangerie de Paris, le tableau est actuellement sur le marché de l'art.

Ilia Répine (1844-1930) est un peintre russe très réaliste, d'un réalisme cru, brutal, qui ne se pose pas vraiment de questions stylistiques. Et un réalisme littéral devient inévitablement une critique sociale quand il s'intéresse aux gens modestes.
Un temps membre du groupe des Peredvijniki (peintres ambulants) qui fuient l'académisme, Répine devient très vite renommé pour ses représentations fidèles de la réalité et un portraitiste recherché. Comme Rembrandt qu'il admire, il n'y met aucune manière et ne recherche que le naturel des modèles.
Très courtisé par Lénine qui le juge fondateur du réalisme soviétique il reste néanmoins jusqu'à sa mort dans sa propriété du golfe de Finlande sur les bords de la mer Baltique (aujourd'hui Répino, en Russie).


Entre 1870 et 1873, jeune médaillé de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, Répine passe des mois sur les bords du fleuve Volga, auprès des travailleurs de force qui remorquent les bateaux. Il y réalise son premier chef-d'œuvre, Bourlaki na Volguié (haleurs sur la Volga), aujourd'hui au Musée russe de Saint-Pétersbourg. 3,7 mètres carrés de réalisme vériste à la force du pinceau.
Depuis, le tableau est devenu le symbole de l'oppression dans la Russie tsariste. On le trouve reproduit dans les manuels d'histoire du monde entier.
 

samedi 10 août 2013

Jan Van Eyck, photographe



Le secrétaire du duc

Jan Van Eyck est un peintre invraisemblable tant sa vie a été romanesque.
Né vers 1390-1395 près de Liège (maintenant en Belgique), une fraternité stylistique certaine dans l'invention d'un réalisme méticuleux le rapprocherait de Robert Campin, son ainé d'une dizaine d'années alors actif à Tournai, mais on ne sait rien de sa formation. Peut-être a-t-il été instruit par son frère ainé, Hubert (c.1385-1426), peintre également.

Il apparait vers 1424 comme peintre à la cour de Jean 3 de Bavière. Puis de 1425 à sa mort en 1441, peintre, valet de chambre (secrétaire particulier) et diplomate secret du duc de Bourgogne. Chargé de missions confidentielles pour le duc, il se rend dans les grandes cours européennes d'où il rapporte, avec les réponses des personnalités qu'il visite, leur portait minutieusement peint.
C'est la guerre de cent ans. La peste noire vient d'exterminer la moitié de la population européenne et ceux qui ont survécu dans la région des Flandres sont français, bourguignons ou anglais au gré des alliances et des trahisons dynastiques. Jan Van Eyck monnaye son prestige et son art en installant un atelier à Bruges, où il arrondit sa rente ducale annuelle en exécutant des petits portraits raffinés de bourgeois flamands.
Pour la première fois un peintre signe ses œuvres (par exemple, Johannes de eyck fuit hic 1434 sur le portrait des Arnolfini). À Gand il termine, aidé de son atelier, un retable monumental qui avait été commencé par son frère Hubert, et qui devient dès son achèvement en 1432 un sommet de l'art occidental, symbole d'une révolution des styles et des techniques, le gigantesque polyptyque de l'agneau mystique aujourd'hui dans la cathédrale Saint Bavon de Gand.

Son utilisation inédite d'un mélange d'huile et de résine, comme liant, donne une telle transparence aux couleurs que la lumière et l'espace en deviennent palpables, et que les choses qu'il peint méticuleusement en deux dimensions acquièrent profondeur et vie.
Cinq siècles avant Nicéphore Niépce, il invente la photographie. Et aussi la réalité. Plus rien n'est idéalisé. Les figures bibliques s'incarnent dans des décors et des costumes contemporains. Les visages, les lieux, les plantes, ne sont plus que des représentations fidèles de la réalité quotidienne, peintes avec une précision d'entomologiste.

L'art de l'image en occident en sera bouleversé pour des siècles. Seul Caravage, 150 ans plus tard, parviendra à le perturber un peu en y introduisant les ténèbres.





Les tribulations du polyptyque

Depuis presque 600 ans le monumental retable de Gand a été convoité, démembré, mutilé, incendié, contrefait, enterré...

1521, le 10 avril, Albrecht Dürer le visite à Gand et en fait l'éloge dans son journal, particulièrement des figures d'Ève et d'Adam.
1566, le 19 aout, les protestants calvinistes défoncent la porte de la cathédrale pour réduire en cendres l'hérésie catholique. Mais le retable n'est plus là. Ils ignorent qu'il est enfermé en haut de la tour.
1628 et 1640, le retable échappe à des incendies.
1781, l'empereur Joseph 2 offensé par le réalisme des nus, Ève et Adam, fait enlever les deux panneaux.
1794, Napoléon fait voler les quatre panneaux centraux pour les exposer au Louvre.
1815, après Waterloo, Napoléon restitue les quatre panneaux volés.
1816, le diocèse de Gand vend six panneaux à un collectionneur anglais.
1821, le roi de Prusse Frédérick William 3 les achète en secret et les fait scier dans l'épaisseur afin de séparer les rectos des versos pour les juxtaposer. Ils ne mesurent alors plus qu'un centimètre.
1822, un incendie déforme et détériore certains panneaux, dont le central qui doit être partiellement repeint. Depuis, l'agneau mystique, au centre exact de l'immense composition, arbore quatre oreilles.
1860, Ève et Adam sont de retour, copies couvertes de pudiques peaux de bêtes.
1861, le diocèse de Gand sort Ève et Adam nus des réserves pour les vendre à l'état belge.
1914, les quatre panneaux centraux qui restaient à Gand sont cachés dans des maisons. Les allemands pourtant inquisiteurs ne les trouveront pas.
1923, le traité de Versailles oblige l'Allemagne à restituer les panneaux du roi de Prusse, Bruxelles restitue Ève et Adam. Ainsi le polyptyque est reconstitué et une gigantesque célébration officielle et tonitruante enfièvre alors les rues de Gand.
1934, le 10 avril, deux panneaux accolés sont volés par Arsène Goedertier. Il demande une rançon et prouve son méfait en abandonnant le panneau qui figure Jean Baptiste dans la consigne de la gare du nord à Bruxelles. Il meurt quelques mois plus tard en avouant son larcin mais sans révéler la cachette de l'autre panneau, qui représente (ironiquement) les juges intègres. On dit que le personnage en noir, vers le centre, était un autoportrait de Jan Van Eyck.
1940, devant la menace allemande, le retable fuit vers le Vatican, mais Mussolini et Hitler s'acoquinent. Le retable reste à Pau.
1942, finalement la France le donne à Göring, qui l'emporte en Bavière, dans un joli château.
1943, Pendant la guerre, Jef Van der Veken, restaurateur, peint une copie du panneau manquant. Un des portraits ressemblerait à Léopold 3, alors roi des Belges.
1945, le retable est retrouvé avec des milliers d'œuvres d'art, dans une mine de sel autrichienne, à Altaussee. Il est restitué à Gand.
2013, le panneau volé en 1934 est toujours manquant.




En attendant la résurrection

Aujourd'hui, près de 600 ans après sa réalisation, tout ce que les Flandres et la planète comptent comme compétences en médecine des peintures anciennes se retrouve au chevet du retable de chêne.
Car il est malade, le bois se déforme, le vernis a jauni, noirci, l’humidité, les millions de visiteurs.
Et avant de se lancer dans la périlleuse opération de restauration, qui devrait durer cinq ans (voir le dossier du projet au format PDF, avec la sidérante figure 6 qui montre l'effet du nettoyage d'un nuage), les années 2010 et 2011 ont été consacrées à le photographier dans toutes les longueurs d'onde.

Cette documentation iconographique est disponible sur un site Internet extraordinaire, à la navigation particulièrement agréable, où l'ensemble de l'immense polyptyque peut être contemplé jusqu'à un niveau de détails que Van Eyck n'aura jamais imaginé, jusqu'à dix fois la taille réelle.

***
Les illustrations proviennent, pour la signature de Jan Van Eyck, du site de la National gallery de Londres qui conserve le portrait des époux Arnolfini, et pour les anges chanteurs et les fleurs du site Closer To Van Eyck : rediscovering the Ghent altarpiece.

Mise à jour le 30.12.2021 : Depuis 2018 ou 2019 l'adresse du site Closer To Van Eyck, comprenant la restauration de la partie basse (l'agneau) du panneau central, a changé. On la trouvera dans cette chronique. L'ancien site avant restauration subsiste.

dimanche 4 août 2013

dimanche 28 juillet 2013

Poisson de juillet, poison d'avril

C'est à condition de paraitre anonyme que ce pauvre animal méconnaissable, abimé par les conditions de vie en mer, a accepté de témoigner masqué et constituer l'essentiel de ce reportage.


Dans notre série « Aimons les animaux, serait-ce en sauce » nous rendrons aujourd'hui hommage au saumon, animal apprécié des gourmets, et des poux de mer.

On dit qu'à la création du monde les saumons batifolaient dans les sources fraiches des torrents où ils naissaient, qu'adultes ils abandonnaient l'eau douce natale pour aller découvrir les Amériques et rapporter des océans lointains de palpitants récits de voyage, et que le jour de leur retour, comme plus personne ne les attendait, la surprise déclenchait liesse, agapes et festoiements. Il en naissait alors toute une génération nouvelle.
Mais on sait aujourd'hui, grâce au progrès de la science, que tout cela n'est qu'un mythe.

En réalité les saumons naissent et vivent dans de grands parcs marins, enfermés dans des cages bondées, gavés de produits chimiques qui les font ressembler à de vieux sachets de plastique informes, minés par des maladies qu'ils transmettent par inadvertance aux quelques congénères libres qui survivent dans les eaux voisines.

Mais ce monde idyllique est menacé par le pou de mer, une sale bestiole minuscule qui s'accroche au saumon et le ronge en lui faisant des trous partout. Le saumon alors se dégonfle, flotte par conséquent moins bien et se retourne sur le dos.
Depuis vingt ans on se débarrassait du problème en nourrissant le saumon d'antibiotiques. Or il advint qu'un jour le pou s'y habitua, menaçant de culbuter l'économie des pays producteurs dans le chaos. Mais qui connait les limites du génie humain quand on touche à ses bénéfices ?
Ainsi la Norvège, depuis quelques années, fait ingurgiter au brave saumon un poison pesticide, prévu normalement pour l'application externe et interdit en Europe dans les milieux marins. Certains en meurent, dont le pou. D'autres s'en accommodent. Pour le consommateur final, on ne sait pas encore.

La Norvège sait que ses saumons sont bourrés de pesticide et puis d'arsenic, de dioxines, de cadmium, de plomb, mais elle préfère par discrétion le taire, fausser les expertises et leurrer les journalistes paresseux et complaisants. On dit que là-bas les ministères de la pêche, de la santé, et leurs organismes de contrôles sont dirigés par des gros actionnaires de l'industrie du saumon.
Les instances européennes déconseillent depuis longtemps (et interdisent parfois) l'exportation des espèces pêchées ou élevées dans la mer Baltique, qui est devenue un dépotoir stagnant de produits toxiques. Certains pays dont la Russie (qui s'y connait en pollution des mers) ou la Chine ont interdit l'importation des saumons norvégiens (certainement plus pour des raisons concurrentielles que sanitaires). Malgré cela la France en est devenue depuis quelques années la plus fervente importatrice (70% de sa consommation totale).
Et les scandales s'accumulent et deviennent difficiles à dissimuler (voir la récente affaire du saumon suédois aux dioxines ou la criminelle corruption de la ministre norvégienne).

Alors le gouvernement français faisant preuve d'un courage exemplaire a publié le 11 juillet 2013 dans la plus grande discrétion un ensemble de recommandations de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur la consommation de poisson.
Il y est fortement conseillé, pour empêcher la surexposition aux contaminants chimiques, de se limiter désormais à deux portions par semaine, d'alterner poisson gras et poisson maigre, d'alterner également poisson d'élevage et poisson sauvage et par dessus cela de panacher les différents lieux d'origine du poisson, en excluant absolument de manger bar, dorade, thon, espadon, et quelques autres si vous êtes femme enceinte ou enfant de moins de trois ans.

Ainsi la consommation de poisson nécessitera dorénavant des gouts forcément éclectiques, de longues recherches sur l'origine de chaque bouchée et un bon algorithme de calcul à qui souhaiterait ralentir l'inéluctable abrègement de son espérance de vie en bonne santé.

Attention cependant, le lecteur impulsif qui a déjà cessé viandes et charcuterie depuis quelques scandales célèbres, et qui déciderait aujourd'hui d'arrêter poisson et fruits de mer et de tourner son appétit vers les millions de variétés d'insectes, croustillants et riches en protéines, ce lecteur devra les choisir avec prudence. Car les abeilles, par exemple, sont également gorgées de pesticides et menacées de disparition.

dimanche 21 juillet 2013

samedi 13 juillet 2013

Buzogabuzozozogaga ans !

On le sait maintenant, les déchets nucléaires les plus mortifères le restent pendant des dizaines, des centaines, voire des milliers de milliers d'années.
La Finlande engluée dans la question aujourd'hui insoluble de bazarder ceux qu'elle produit s'est lancée depuis une quarantaine d'années dans un projet insensé sur la presqu'ile d'Olkiluoto qui accueille déjà un complexe nucléaire.
Elle creuse dans la roche une immense galerie poubelle qui serait terminée en 2020, et où seraient entreposés à 500 mètres de profondeur tous les déchets finlandais passés et à venir, pendant un siècle. Puis vers 2100 le couvercle serait scellé « définitivement » de telle sorte que personne ne puisse s'en approcher durant les 100 000 ans qui suivront.

Évidemment c'est une blague ! Pas le projet, qui bénéficie du concours des instances finlandaises les plus officielles, mais les ambitions annoncées.
Les constructeurs sont interrogés dans un reportage récemment diffusé à la télévision (1), au nom pompeux « Into Eternity » (dans l'éternité) et au style ampoulé et prétentieux (musique dramatique, ralentis, personnages fantomatiques, ton grandiloquent). Pas de regard critique, tout y est dramatisé à la gloire de cette opération pourtant dérisoire, digne du professeur Shadoko, et qui aurait demandé plutôt légèreté et ironie.

Car c'est réellement cocasse de voir ces fonctionnaires ordinaires se poser des questions vertigineuses évidemment sans réponse sur des évènements qui surviendraient dans les millénaires à venir, se demander dans quelle langue informer les futures générations de ne jamais creuser dans le coin ou par quel moyen leur faire oublier l'existence de ce tombeau afin d'empêcher les razzias quand le cuivre et l'uranium seront épuisés sur terre.
On réalise que l'ambition du projet dépasse les misérables capacités de l'espèce humaine. Jusqu'à présent toutes les tentatives d'enterrement ambitieuses de ce genre se sont perdues dans des atermoiements irrésolus ou soldées par des monstruosités écologiques, comme le scandale de la mine d'Asse.

Le cinéaste, quant à lui, a déjà les réponses. C'est son film qui traversera les millénaires et informera les habitants de l'avenir. Convaincu de la pérennité de son œuvre, il la sous-titre « Un film pour le futur » et signe sur l'écran. Il aura eu le mérite de nous faire ricaner d'un sujet pathétique. N'est pas Stanley Kubrick ou Werner Herzog qui veut.

Au milieu du film, un directeur de recherche déclare en riant « un bruit court dans les équipes. En creusant on va trouver un sarcophage de cuivre un peu comme ceux que nous allons déposer mais dont on ne comprendra pas les raisons... »
L'espèce humaine a créé une chose monstrueuse dont elle ne se débarrassera peut-être jamais.

*** 
(1) Disponible un peu partout en DVD, en VOD et en P2P.

dimanche 7 juillet 2013

La vie des cimetières (50)


L'Homo Sapiens semble avoir toujours jalousé, escroqué, exploité, pillé, exterminé son voisin, pour ses ressources. Les spécialistes pensent qu'il ne s'arrêtera que lorsque la planète saccagée ne sera plus capable de le nourrir. Alors il se mangera lui-même. Ce n'est certainement pas la fin de l'Histoire, la société sans classes, dont Karl Marx rêvait.

Pour lui, l'Histoire s'est terminée en mars 1883, dans le cimetière de Highgate East, au nord de Londres. Car s'il existe au moins une société égalitaire, sans classes et sans État, c'est bien la société des morts.

Et encore ! Certains parviennent à être mort plus durablement que les autres, oubliés moins vite. Pour cela, l'entourage de Marx l'a doté, contre sa volonté, d'un mausolée mémorable et risible, surmonté d'une grosse tête effrayante de diable ou de clown surgie comme d'une boite à musique, propulsée par un ressort (Jack in the box disent les anglais).
Les londoniens y déposent de temps en temps un bouquet de fleurs rouges acheté en solde.

Et pour ne pas oublier ce mort illustre et entretenir Highgate dans ce bel état d'abandon naturel qui fait le charme et le prestige des cimetières anglais, le visiteur est prié de céder à l'entrée quelques livres sterling (A few pounds disent les anglais).



samedi 29 juin 2013

Friedrich aux oubliettes


Lorsqu'une mode remplace la précédente, elle l'ensevelit sans distinguer le bon du mauvais. Puis périodiquement renaissent des gouts, des styles similaires, et si les ferveurs religieuses et les vagues de fureur intégriste n'ont pas tout détruit au passage, quelque spécialiste exhume un jour des œuvres perdues au fond d'un musée de province et reconstitue avec peine des bribes de la vie d'un artiste oublié.
Ainsi furent ressuscités Vermeer et Georges de La Tour au tournant du 20ème siècle, et quelques décennies plus tard, Caspar David Friedrich. Reconnu depuis comme un des plus sublimes paysagistes de la peinture occidentale, Friedrich reste méconnu et rare parce que tous ses tableaux sont exilés dans des musées lointains de Russie et de l'est de l'Allemagne.

Et si la presse avait fait son métier qui est d'informer, vous auriez certainement su que 18 chefs d’œuvre du peintre étaient regroupés durant trois mois au musée du Louvre dans l'exposition « De l'Allemagne 1800-1939, de Friedrich à Beckmann » qui vient de fermer. Jamais les Français n'avaient vu autant de tableaux de Friedrich réunis depuis la mémorable exposition de l'Orangerie sur la peinture allemande à l'époque du romantisme, fin 1976.
Mais la presse n'a pas daigné informer sur cette réunion exceptionnelle. Tous les articles sur l'exposition, nombreux, n'ont eu de mots que pour une polémique imbécile soulevée par la presse allemande à propos de l'histoire de l'art qui conduirait inévitablement au nazisme.

Il faut reconnaitre que le Louvre aura tout fait pour rater le rendez-vous. Le gros et couteux catalogue de l'exposition, par exemple, n'en est pas un. En principe, un catalogue contient au minimum une liste énumérative méthodique et commentée des œuvres exposées. Ici, rien de tout cela. Vous ne saurez (et encore, partiellement) ce qui était exposé que par des illustrations éparpillées.
Par ailleurs, hormis Friedrich, un paysage de Böcklin, quelques œuvres de Carus, d'Otto Dix et des portraits au crayon de Menzel, étaient accrochées là les peintures les plus laides que le 19ème siècle a produites. Von Marées, Von Stuck, Böcklin, Corinth, et les peintres nazaréens affectés et empesés, cautionnées par les divagations pseudo-scientifiques de Goethe sur les couleurs. Une ratatouille de romantisme et de symbolisme un peu trop cuits surnageant dans une sauce de légendes germaniques et de religiosité.

On comprend qu'au milieu de ce vacarme idéologique il était inattendu de découvrir ces paysages silencieux de Friedrich et leurs minuscules personnages qu'on ne voit que de dos, perdus dans des brumes glaciales, des ciels d'orage ou des aubes éblouissantes.

***
Reconstitution de la liste des tableaux de Friedrich exposés au Louvre du 28 mars au 24 juin 2013 :

Brume matinale en montagne 1808 (Rudolfstadt) - illustr. centre droite 
Paysage du Riesengebirge 1810 (Moscou M. Pouchkine) - ill. bas gauche
Riesengebirge au clair de lune 1810 (Weimar musée d'état)
Ville au clair de lune 1817 (Winterthur)
Neubrandenburg 1818 (Greifswald Landesmuseum)
La cathédrale 1818 (Schweinfurt)
Nuit au port (les sœurs) 1818 (Munich NeuePinakothek)
Femme devant le soleil couchant 1818 (Essen Folkwang)
À bord du voilier 1819 (St-Pétersbourg Ermitage)
Tombeau hunnique en automne 1820 (Dresde GNM)- illustr. bas droite
L'arbre aux corbeaux 1822 (Paris Louvre)
Paysage rocheux Elbsandsteingebirge 1823 (Vienne Belvédère)
Matin en montagne (170cm) 1823 (St-Pétersbourg Ermitage) - ill. haut droite
Le tombeau d'Ulrich von Hutten 1824 (Weimar musée d'état)
Le Watzmann 1824 (Berlin Alte Nationalgalerie) - illustr. haut gauche
Entrée de cimetière (inachevé) 1825 (Dresde Galerie Neue Meister)
Le temple de Junon à Agrigente 1828 (Berlin Alte Nationalgalerie)
L'étoile du soir 1830 (Francfort) - illustr. centre gauche

L'exposition de 1976 (voilà 37 ans), monumentale, était presque une rétrospective Friedrich. Il y était de loin le mieux représenté, avec 38 œuvres (sur 255), dont 27 toiles. Parmi elles, La Grande Réserve et Tumulus dans la neige du musée de Dresde, Lever de lune sur la mer de Berlin, Prairies près de Greifswald de Hambourg. Brume matinale, Paysage du Riesengebirge et 4 autres toiles de l'exposition de 2013 y étaient également.

dimanche 23 juin 2013

Le ministre et le nénufar

La réforme de l'orthographe 
Contrarie les paléographes 
Depuis qu'un L vient d'être ôté 
À imbécillité.
Pierre Perret, La réforme de l'orthographe, dans l'album Bercy Madeleine (1992)

Michel Rocard est un homme d'état convaincu, gestionnaire avisé, internationaliste passionné.
À 83 ans il résume sa vie en 5 épisodes de 30 minutes diffusés sur France-culture dans l'émission À voix nue, du 17 au 24 juin, et les enregistrements sonores en sont disponibles. Clarté, verve, éloquence.

Dans le 4ème épisode, il est premier ministre de la France et pilote la rectification de l'orthographe française de 1990. Il revient longuement sur les intentions commerciales et géopolitiques de la réforme, les anecdotes, les règles absurdes, le délire des défenseurs de l’inviolabilité de l'orthographe sacrée, les coups bas de Mitterrand, de François Cavanna, de Jean Dutourd et les trois camions de policiers chargés de protéger des rectifications si minimes que personne, vingt ans après, ne les connait ni ne les applique, excepté les grands dictionnaires, les correcteurs des logiciels de traitement de texte, et Ce Glob est Plat.
C'est entre la 9ème et la 23ème minutes de l'épisode.

Après quoi vous ne serez plus surpris de trouver ainsi écrits boite, chaine, aigüe, ambigüité, règlementaire, ile, joailler, imbécilité, serpillère, charriot, ognon, flute, gout ou aout, avec 1400 autres mots.


Le 8 juin 1985, le président de la république des Seychelles, Albert René France, inaugurait l'électricité sur l'ile paradisiaque de La Digue. L'évènement se déroulait en créole.

lundi 17 juin 2013

Du bruit qui pense

Anges musiciens, détail de la porte centrale de la cathédrale de Florence, bronze d'Augusto Passaglia (vers 1899-1903)


Par les pluvieux après-midis de printemps, quand le temps s'étire sans fin, quand l'ennui s'insinue jusque sous la peau, quoi de plus doux, de plus réconfortant, que d'écouter un peu de musique classique dont les grands auteurs disent qu'elle calme même les douleurs les plus sourdes.

Mais tout le monde n'a pas été initié à la culture classique. Aussi pour révéler à chacun cet univers si raffiné, les grandes entreprises de la culture ont-elles déployé les puissants moyens de l'Internet. Rendez-vous par exemple dans le magasin en ligne de la firme à la pomme, qui a vendu 25 milliards de morceaux de musique.
Il est accessible de n'importe quel ordinateur ou téléphone moderne. Il faut ouvrir le logiciel gratuit iThunes (tout un programme) puis dans le choix des Genres opter pour Classique, enfin appuyer sur Classement. Vous êtes transportés sur la page Classement Albums classiques, classée par défaut dans l'ordre des meilleures ventes. Les plus grands chefs d’œuvre classiques de l'humanité dégoulinent alors sur la page.
Et vous pouvez écouter quelques secondes, voire une minute de chaque, sans payer !
Pour l'édification des nouveaux-venus dans cet univers de consolation et de joie, voici quelques albums choisis parmi les premiers de la liste (le classement peut avoir changé depuis la réalisation de cette chronique).

Le premier album, « Getz/Gilberto » , est un mélange de jazz et de bossa-nova où le saxophoniste Stan Getz et Joao Gilberto interprètent Carlos Jobim. Splendide album qui n'est pas vraiment de la musique classique, mais sans conteste un classique de la musique. Qu'importe, l'excellence se joue des catégories.

Le quatrième album, après les nocturnes pour piano de Chopin par Arthur Rubinstein, est « Les essentiels de Ludovico Einaudi ». Einaudi est un musicien contemporain, pianiste minimaliste, très apprécié dans le monde du cinéma et de la publicité. La grande force de sa musique est qu'à la première écoute l'auditeur a l'impression de la connaitre déjà et de l'avoir beaucoup entendue.

Le huitième album est le « Requiem » soi-disant de Mozart. Musique obèse, très peu de Mozart qui est mort pendant sa composition, achevée par quelques élèves zélés, notamment le médiocre Sussmayr.

Le quinzième album s'intitule « Je n'aime pas le classique, mais ça j'aime bien ! » Il compile 45 des piliers de la musique classique, en commençant par les pièces favorites des mélomanes nazis (Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, Carmina Burana de Carl Orff et la chevauchée des walkyries de Richard Wagner), suivies de 42 tubes bien connus des amateurs de publicités. Étrangement, aucune musique de Beethoven dans ces merveilles de pesanteur. Mais signalons que devant le succès de l'objet l'éditeur a réitéré avec « Je n'aime toujours pas le classique, mais ça j'aime bien ! », placé en quatre-vingtième position. Beethoven y fait une entrée remarquée avec trois pièces.

Le vingt-cinquième album est « Héros Legio patria Nostra », recueil de chansons et chœurs de la Légion étrangère. Là encore, ce n'est pas réellement de la musique classique, mais on y trouvera les grands classiques du bon goût (le boudin, un dur un vrai un tatoué, le chant de l'oignon, une reprise du boudin, Lili marleen) et la Marseillaise, hymne de tous les amateurs de la musique qui en a.

Arrêtons-là ce panorama (1). On comprend pourquoi certains l'appellent la Grande Musique. Victor Hugo, grand aussi, aurait déclaré de la musique que c'est du bruit qui pense. On ne saurait mieux dire.

***
(1) Le mélomane pointilleux qui aura remarqué quelque anomalie dans les choix de la firme à la pomme se repliera vers des magasins en ligne plus sérieux, Qobuz par exemple.

dimanche 9 juin 2013

Vive Taco Dibbits !


Taco Dibbits est directeur des collections du Rijksmuseum, le musée des arts hollandais à Amsterdam. Bien qu'il ne représente qu'un microcosme restreint à l'art hollandais (à part une collection d'art oriental), et qu'il n'ait pas l'envergure internationale des plus grands temples de l'art, tout le monde pense qu'il est un des plus beaux musées du monde.

Car, comme la National Gallery de Londres ou le Prado de Madrid plus récemment, le Rijksmuseum présente depuis quelques années sur son site Internet une grande partie de ses collections dans de magnifiques reproductions en haute définition et accessibles à tous sans restriction.
Pire encore, dans une entrevue récente citée par le New York Times, Taco Dibbits persiste dans ses idéaux libertaires et encourage le téléchargement et la réutilisation à outrance dans les réseaux sociaux des splendides reproductions qu'il met à disposition gratuitement.

Ses arguments sont des plus simples. Le musée est une institution publique, ce qu'il expose appartient à tous. Et comme il est impossible de contrôler l'utilisation des reproductions qui circulent sur Internet, autant qu'elles soient de la plus haute qualité possible plutôt que les mesquines copies pisseuses qu'on y voit habituellement.
« Même sur du papier-toilette, je préfère voir une reproduction d'un Vermeer du musée en très haute qualité » déclare-t-il.

Il a raison. La renommée d'un musée ne se fait certainement pas en y interdisant toute photographie et en présentant sur son site des reproductions anémiées et affublées de droits d'auteurs illégalement accaparés. Cette méthode, choisie par le musée d'Orsay, avec la bénédiction d'un ministre qu'on dit de la culture, condamne irrémédiablement un musée. Qui peut avoir envie de faire un long voyage pour visiter un musée dont il ne connait que de tristes clichés ?

Le nouveau site du Rijksmuseum, pour marquer la réouverture du musée après dix ans de travaux, présente aujourd'hui des reproductions d'une qualité exceptionnelle et qu'on croirait repeintes pour l'occasion. Signalons aux collectionneurs de liens qu'il sera nécessaire de renouveler ceux qui pointaient auparavant vers les tableaux du musée, car ils conduisent désormais dans le vide.

Pour la plupart des touristes du monde qui n'ont pas les moyens de naviguer autrement que sur Internet et n'iront jamais à Amsterdam, le Rijksmuseum est l'un des plus beaux musées du monde, loin devant les médiocres musées français comme le Louvre et Orsay.
Et ce portrait de jeune fille en robe bleu (détail en illustration ci-dessus) peint par Johannes Cornelisz Verspronck en 1641 est certainement pour eux le plus beau tableau du monde.

Maudits soient les revendeurs de cartes postales.
Béni soit Taco Dibbits.


vendredi 7 juin 2013

L'impondérable légèreté...


1971. Dans son film Trafic, Jacques Tati invente le carambolage poétique, une vision lunaire de l'accident de la circulation.
2013. Dans l'Ontario, trois automobilistes canadiens le réinventent spontanément.

Quand la vie imite les plus belles scènes de cinéma.


Petit aperçu en Gif animé

lundi 27 mai 2013

Comptes de faits (2)

Il aura fallu des siècles aux archéologues, paléographes, philologues et autres méticuleux historiens pour démontrer que « le Livre » à l'origine des principales religions monothéistes n'était pas un récit historique écrit d'un seul jet par un certain Moïse, mais un recueil de légendes inspirées de lointaines religions et compilées à partir de 700 ans avant notre ère.
Il aura fallu des siècles de fouille pour établir que nombre d'aventures contées dans la Torah, la Bible ou le Coran étaient des copies (parfois mot pour mot) de vieilles fables mésopotamiennes.

L'étape la plus marquante de ces tribulations fut certainement la découverte, dans les fouilles de la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive (près de Mossoul dans l'actuel Irak), de douze tablettes d'argile qui reproduisaient un texte déjà vieux de plus de mille ans et relataient la célèbre épopée du roi Gilgamesh. La onzième retraçait l'histoire d'un déluge infligé par les dieux en punition du comportement turbulent des hommes.

Le 3 décembre 1872 à Londres, George Smith, assyriologue autodidacte, lisait sa traduction de cette onzième tablette devant la Société d'archéologie biblique et un parterre d'officiels médusés.

On se souvient tous à peu près du récit biblique du Déluge, dans la Genèse. Quelques générations après la Création, remarquant que ça forniquait en tous sens entre frères et sœurs, même les animaux, et que ça n'hésitait pas à se trucider pour piquer la femme du voisin, Dieu un peu dégoûté décidait de tout effacer pour recommencer à zéro. Suivait le récit de la manière astucieuse imaginée pour que Noé, sa famille et un tas d'animaux en vrac s'en sortent, au moyen d'un gros tanker bricolé in extremis.
On ne sait pas très clairement pourquoi Dieu épargna alors Noé et les siens, mais en pure logique il fallait bien qu'il restât des témoins pour qu'il y eût une suite à raconter.

Et bien ce jour mémorable du 3 décembre 1872 au British Museum, les auditeurs de George Smith reconnurent précisément ce récit qu'ils connaissaient déjà, mais transposé dans un monde païen, un monde qui précédait la Bible d'au moins mille ans. Tout y était, l'avertissement, la construction de l'arche, le déluge, le sacrifice, jusqu'au oiseaux identiques. L'élu ne s'appelait pas Noé mais Utnapishtim.
Imaginez le montant colossal de droits d'auteur si les inventeurs de la mythologie mésopotamienne se mettaient à réclamer leur pourcentage sur les ventes de Bibles, dont 2,5 milliards d'exemplaires circulaient en 1992, d'après le regretté Quid (encyclopédie des vanités du monde, disparue en 2006). 500 millions de plus que les inénarrables pensées et poèmes du président Mao.

« Homme de Shurruppak, fils d’Ubara-Tutu, démolis la maison, construis un bateau, laisse les richesses, cherche la vie sauve, renonce aux possessions, sauve les vivants, fais monter à l’intérieur un rejeton de tout être vivant. Quant au bateau que tu construiras, celui-là, que ses dimensions correspondent entre elles, égales en seront la largeur et la longueur, couvre-le comme est couvert l’Abîme. » [...]

Le dieu Erra-gal arrache les vannes, le dieu Ninurta arrive et fait déborder les barrages, les dieux Anunnaki brandissent les torches, de leur éclat divin, ils embrasent la terre. Le lourd silence du dieu Adad advient dans le ciel et change en ténèbres tout ce qui était clair. Les assises de la terre se brisent comme un vase. Un jour entier, l’ouragan se déchaîne, impétueux, il se déchaîne et le Déluge déferle. Sa violence survient sur les gens comme un cataclysme. [...]

L’hirondelle s’en alla, s’élança, mais aucun perchoir ne lui apparaissant, elle fit demi-tour. Je fis sortir le corbeau et le laissai aller. Le corbeau s’en alla, et, voyant les eaux s’écouler, il se mit à manger, voltigea, fienta et ne fit pas demi-tour.
Traduction R.J. Tournay et Aaron Shaffer, éditions du Cerf, 2007

Pour conclure, tout lecteur perspicace et bien informé aura relevé l’absolue inutilité de cette grande purge que fut le Déluge, comme des fléaux qui suivirent, la tour de Babel, la destruction de Sodome et Gomorrhe, les dix plaies d'Égypte. Car depuis, fornication, exterminations, corruption ont refleuri de plus belle, au point qu'on peut légitimement se demander si toute cette histoire ne souffre pas d'un petit problème de conception.


Tablette d'argile n.11 de l'épopée de Gilgamesh conservée au British Museum de Londres, copie Ninivite en écriture cunéiforme de la description du Déluge.


mardi 21 mai 2013

Histoire sans paroles (6)

Abney park cemetery, Londres, mai 2013


Le chat du CheshireOh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps. Alice comprit que c’était indiscutable.
Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, 1865.


mercredi 15 mai 2013

HEY! 2, la suite


« Quoi qu'on dise...
Les oiseaux ont eux aussi le vertige. »
Camille (Chanteuse, 1978-)

Vous aimez les oiseaux, les lapins, peut-être même les anges, alors l'exposition « HEY! part.2 » est faite pour vous. Elle se tient, comme la première exposition de 2011, dans la Halle Saint Pierre de Paris, 2 rue Ronsard, depuis le 24 janvier 2013 pour sept mois.
L'exposition HEY! c'est le cabinet des curiosités, la sous-culture, celle qu'on ne montre pas aux enfants. C'est l'art brut, compulsif, pathologique. On y trouve effectivement des oiseaux, mais ils sont pendus par le col aux branches des arbres, sur les tableaux minutieux d'Heather Nevay, et aussi des lapins, crucifiés, et des anges, qui régurgitent, dans les sculptures grandeur nature de Paul Toupet.

On y franchit parfois le seuil de la normalité, voire de la perversité, surtout dans la pénombre du rez-de-chaussée. On croise les céramiques écorchées de Carolein Smit (notre illustration, Skinned ram's head 2008), les obsessions de Giger, les montages photographiques goyesques et parfois malsains de Joel-Peter Witkin, et des choses pires encore que la morale réprouverait certainement.
Et puis une pièce isolée est consacrée à une dizaine de grands panneaux peints à l'acrylique et méticuleusement fouillés de Joe Coleman. Chaque panneau est un livre. Il faut des heures pour examiner les détails obsessionnels et les textes microscopiques qui les couvrent. On s'en fera une bonne idée sur son site où on peut détailler à loisir certains tableaux, notamment Coleman et ses maladies.

À l'étage on se détendra un peu avec des réalisations plus légères, comme les parodies désopilantes de Mariel Clayton, mises en scène miniatures et sanguinaires de la poupée Barbie qui se venge enfin sur son partenaire Ken, ou les détournements humoristiques des grands thèmes iconographiques par Tod Schorr, entre Tex Avery et Jérôme Bosch. Et on notera au passage, parmi des dizaines d'autres artistes, quelques pages originales de la bande dessinée Little Nemo in Slumberland de Winsor Mac Cay, incongrues, et des instantanés au lavis d'encre noire d'Angelo Di marco, étonnant illustrateur des faits divers.

Enfin, un légitime réflexe d'autodéfense viendrait-il effacer de notre esprit toutes les images de cette exposition qu'on ne pourrait certainement pas oublier les quatre gigantesques dessins minutieux au crayon noir du croate Davor Vrankić (Heaven, Hell 2001, la grande collectionneuse 2009, Silent dancer 2010). Vrankic dessine depuis vingt ans à Paris, exclusivement à la mine de graphite de 0,9 millimètres de diamètre et de dureté 2B, une profusion irrépressible de formes, un jaillissement qui n'a pas d'autre raison que son existence propre. La création pure.

Nulle part ailleurs qu'à HEY! vous ne ressentirez aussi clairement cette obsession de la création qui déchire les êtres de l'intérieur, après quoi les belles expositions à la mode que Paris prodigue habituellement vous sembleront tristes et insipides et vous retournerez souvent vers la Halle Saint Pierre, jusqu'au 23 aout 2013, pour y éprouver la vie même, surgissant comme d'une source, grouillante, cruelle et fatale.

mardi 7 mai 2013

Comment échouer dignement

Pentidattilo en Calabre, depuis le séisme de 1783

Le 12 janvier 2010 à 16h53 un tremblement de terre détruisait en deux minutes une partie de Port-au-Prince, capitale de la république d’Haïti. 230 000 morts, 300 000 blessés, plus d'un million de personnes sans abri (10 à 15% de la population du pays).

Immédiatement la planète s'émouvait. Personnalités en vue, organismes internationaux, gouvernementaux ou non, religieux, promettaient aide et dons. On annonçait des milliards de dollars comme s'il en pleuvait. Un ancien président des États-Unis déclarait « Nous allons construire l'avenir ».
Le généreux élan de la politique humanitaire se mettait en marche.

Mais il n'était pas question d'abandonner tout cet argent à un peuple désorganisé et notoirement corrompu. Le pays appartenait désormais à la communauté internationale qui souhaitait avant tout construire des choses philanthropiques et prestigieuses aux endroits de son choix.
Et comme on ne pouvait pas construire sans avoir auparavant enlevé les gravats, mais qu'il n'était pas question non plus de financer des opérations qui ne permettraient pas d'apposer dessus une belle plaque commémorative à la gloire du bailleur de fonds, on a tranquillement attendu que les autochtones aient déblayé eux-mêmes les terrains.
En attendant on a palabré. Longuement, car mine de rien, c'est très long de nettoyer vingt millions de mètres cubes de débris de béton à mains nues.
Puis on s'est lassés. D'autres causes humanitaires urgentes attendaient un financement. Il fallait faire fonctionner la « Pompe à Phynances », que chacun en profite au passage.

Finalement la population haïtienne s'est débrouillée presque seule, et elle se retrouve plus pauvre qu'avant, plus mal logée, dans des maisons rafistolées encore plus fragiles, ou dans des camps insalubres, et cerise sur le gâteau, avec 8000 morts d'une épidémie de choléra apporté par des soldats de l'ONU.

Pauvre parmi les pauvres, Haïti est déshérité depuis toujours. Depuis l'arrivée de Christophe Colomb en 1492, l'extermination des indigènes, leur remplacement par des esclaves importés d'Afrique, leur révolte en 1793 abolissant l'esclavage, puis en 1804 l'échec de Napoléon qui tentait de le rétablir, suivi d'un siècle et demi d'instabilité et de 30 ans de dictature, avec les Duvalier et leurs fameux tontons macoutes meurtriers, sans compter les ouragans annuels, les pluies diluviennes, et enfin l'aide internationale.

La République Haïtienne survivra-t-elle à cette aide internationale ? C'est la question que pose sans rire le film de Raoul Peck, « Assistance mortelle », amer, explicite et sensible, récemment diffusé sur la chaine Arte.
Vous y verrez des centaines de bonnes volontés échouer tristement (la touchante Priscilla Phelps par exemple), et vous ne manquerez pas, vers la fin, la cérémonie de commémoration du deuxième anniversaire de la catastrophe, où face au cimetière minable et désolé, la tribune officielle réunit l'ancien président des États-Unis (celui du début), le nouveau président d'Haïti fraichement élu, et l'ancien dictateur sanguinaire (le fils) exilé en France pendant 25 ans, de retour après le séisme, et accusé de vol, corruption, abus de pouvoir par la justice haïtienne.

Ce qui présage un avenir radieux.


Mise à jour du 18 aout 2016 : Sous la pression des avocats internationaux de Port-au-Prince, de la presse, devant la preuve que la souche du foyer de contamination provenait bien du Népal et face à l’inefficacité des moyens actuels de lutte contre la bactérie, l’ONU vient de vaguement reconnaitre sa responsabilité et a décidé de « faire beaucoup plus ».