dimanche 25 octobre 2009

Nuages (18)

Jan Fabre, Totem (2004 Leuven)
Jan Fabre est un artiste belge actuel, provocateur polymorphe aux idées amusantes, connu pour ses chorégraphies symboliques, grandiloquentes et parfois choquantes. Il est très apprécié de la Reine des belges, Paola, qui ne manque pas non plus d'humour. Elle lui a commandé une création monumentale et l'a même décoré de l'ordre de la Couronne.

Jan Fabre, Totem (2004 Leuven)Longtemps, obsédé par les scarabées, Fabre a recouvert de millions de carapaces et d'élytres verts irisés tout ce qui lui passait sous la main. Cette hantise a vécu une sorte de couronnement, en 2004, avec l'érection du Totem, un scarabée bleu-vert de 3 mètres, piqué au sommet d'une aiguille verticale de plus de 20 mètres. Commandé par la vieille université de Louvain pour agrémenter l'austère place Ladeuze, il est censé figurer toute une théorie de pesants symboles, l'art, la science, la mort, la résurrection.

Jan Fabre, Totem (2004 Leuven)

Mais au-delà des métaphores fumeuses, le monstrueux coléoptère demeure, au centre de cette grande place bourgeoise lessivée par les averses septentrionales, au pays de Bosch, d'Ensor et de Magritte, une fabuleuse incongruité décorative épinglée au milieu des nuages.

samedi 17 octobre 2009

Pfffffuuut...

Si la méthode a pu sembler barbare à l'homme de la rue, qui aura toujours du mal à s'habituer à la complexité des concepts scientifiques, elle n'a probablement pas offusqué les vrais amateurs de jeux vidéos. Directement inspirés par les films de série B comme Les Guerres de l'Étoile (Star Wars), les ingénieurs de la NASA avaient décidé de frapper les imaginations : précipiter un engin de plus de deux tonnes, à plusieurs milliers de kilomètres à l'heure, au fond d'un cratère paisible de la Lune. Suivi d'une deuxième sonde chargée d'observer l'impact avant de se suicider de la même manière un peu plus loin.

Des dizaines de milliers d'américains s'étaient rassemblés pour suivre la diffusion de l'évènement en direct. Les plus modestes espéraient un splendide panache de poussière. Secrètement, les plus ambitieux devaient rêver qu'un discret déséquilibre du système planétaire se produirait et infléchirait tous ces dérèglements qui nous importunent quotidiennement, la maladie, les impôts, les problèmes de stationnement...(1) Les scientifiques pensaient que l'explosion éjecterait dans l'espace des éléments chimiques situés sous la surface du sol, et qu'ils les analyseraient pour identifier la présence et la quantité d'eau.

La végétation aussi cherche désespérément l'eau, près de Crotone (en haut) ou à Crocefisso, (ci-dessus), dans le sol de Calabre qui est un peu la lune de l'Italie.

Mais voilà, il arrive que la réalité ne dépasse pas la fiction. Et il n'y eut rien. Les sondes se sont écrasées sur la Lune dans le silence, l'indifférence et l'obscurité. Peut-être quatre pixels, légèrement plus clairs, sur les images en infrarouge. Mais personne n'en est sûr.
Alors, comme au lendemain des grandes aventures humaines, la NASA se dit satisfaite. Il lui faudra des jours, des semaines, peut-être des mois, a-t-elle déclaré, pour étudier la quantité de données recueillie (2).
De son côté, désorienté par ces procédés trop techniques, l'homme de la rue utilise un bâton de sourcier pour ne pas trouver d'eau.

***
(1) On sait en effet depuis les travaux de Jacques Laskar que la vie sur Terre s'est certainement maintenue grâce à l'effet stabilisateur de la Lune sur l'axe de rotation de la Terre, donc sur la régularité des saisons pendant de longues périodes de temps.
(2) Comme c'est l'Amérique et que tout y est possible, les ingénieurs de la NASA extraieront peut-être de ces 4 pixels le portrait robot du tueur en série, comme le dit l'excellent Boulet dans cette récente page de son blog.

samedi 10 octobre 2009

La vie des cimetières (24)

Tout est permis pour attirer tôt les enfants dans la voie lumineuse du respect des ancêtres et des valeurs morales. Ici, dans le cimetière de Mammola, un pape au sourire onctueux et bienveillant, entièrement en chocolat au lait à la pulpe d'orange fourré à la nougatine, spécialement traité pour une meilleure résistance à la chaleur, a été érigé et rappelle les préceptes du cannibalisme symbolique «...ceci est mon corps...».
Les experts datent la statue d'une époque très récente, arguant que seules certaines parties du manteau ont été grattées pour récupérer le chocolat (voir la photo détaillée), et que le brave homme a toujours sa tête et tous ses doigts. À moins que le confiseur du village ait eu aussi peu d'inspiration comme chocolatier que comme sculpteur.

dimanche 4 octobre 2009

L'athéisme n'existe pas

Depuis maintenant sept ans reviennent chaque été les réjouissances hédonistes (1) du mois d'aout. Pendant tout le mois, chaque jour de la semaine un peu avant 18 heures, on s'installe confortablement au fond du jardin, à l'ombre, pour écouter Michel Onfray, sur les ondes radiophoniques de France-Culture. Il nous raconte les récits merveilleux d'un monde idéal où on peut remettre en cause ce qu'affirment parents et professeurs, ne pas aimer le travail, ou désirer la femme de son voisin (ou le mari de sa voisine, ou toute autre combinaison).

Il appelle ça une «contre-histoire de la philosophie» mais on sent bien que c'est notre véritable histoire, et qu'il est comme un frère instruit qui nous relate la vie de vieux oncles éloignés et savants. On ressent de l'affection pour ces ancêtres qui ont pensé, longtemps avant nous, qu'il n'y a rien au-delà de la réalité, et qu'être matérialiste n'est pas une maladie honteuse mais plutôt la manifestation d'une certaine lucidité.
Et parce qu'au fond du jardin flotte pendant une heure un air de liberté, on oublie les tics de langage du narrateur, ses hapax, ses oxymores et cette manie de truffer son discours de mots en «...isme» et de qualificatifs en «...iste».

Mais il y a un hic dans ce tableau idyllique, car Michel Onfray est atteint d'une maladie grave : il est athée. Et il a écrit des pages et des pages, des conférences, des traités sur cet athéisme.


Naples, deux points de vue sur la religion : la Vierge au néon, preuve incontestable de l'existence de l'électricité, et un graffiti subversif dont le personnage s'exclame «Arrêtez la plaisanterie, enlevez le bandeau et rendez-moi mon cerveau!»

Or qu'est-ce qu'être athée ? Étymologiquement c'est être sans dieu (avec le «a» privatif). Comme l'anorexique a perdu le désir de nourriture, l'athée a perdu Dieu. On frémit. L'athéisme est donc une maladie de l'absence, comme l'anémie, l'achondroplasie, l'agénésie, l'anencéphalie. Mais si on peut comprendre et constater facilement l'absence d'une fonction vitale, d'un membre, d'un cerveau, on a plus de mal à se représenter l'absence de quelque chose qui n'existe pas.

Simple question de logique direz-vous. Les croyants, incapables de démontrer ce qu'ils affirment autrement que par un vent de rhétorique, ont souvent exigé de leurs contradicteurs qu'ils produisent la preuve du contraire, et on sait que la torture parvient à résoudre bien des problèmes de logique.
Il serait judicieux, afin d'éviter ces incohérences et ces dérèglements, de nommer asensés, aréalistes, ou alucides les porteurs d'une croyance quelconque, car ils ont perdu l'usage d'une partie de leur raisonnement. Ce sont les vrais malades, ils souffrent d'un dysfonctionnement psychophysiologique comme l'atteste wikipedia qui ne ment jamais. Mais n'accablons pas ces pauvres gens qui ont besoin de jolies légendes (2) pour supporter la réalité. Le qualificatif «croyant» leur convient. Clair et explicite.

La croyance est la valeur par défaut parce que l'autorité de quelques-uns sur tous les autres est également une valeur par défaut des sociétés humaines. L'une et l'autre, croyance et pouvoir, ont probablement la même origine. Croire c'est se soumettre.
Mais dans le monde réfléchi et réaliste de Démocrite, d'Épicure, de Spinoza et de Nietzsche, les athées sont les gens normaux et l'athéisme est un mot vide de sens. Et la véritable magie de ce monde, plus belle que toutes les chimères de toutes les religions, c'est que les paroles bienfaisantes de Michel Onfray parviennent au fond du jardin sur des ondes invisibles qui ont traversé l'espace et le temps, comme par miracle.

***
(1) Rappelons que le véritable hédonisme n'est pas la recherche sans frein du plaisir mais une philosophie plus frugale qui poursuit le bien-être dans l'évitement de la souffrance, du déplaisir et de l'ennui.
(2) La religion de la Licorne Rose Invisible (et de l'Huitre Violette de la Damnation) possède son Livre Sacré, dont les premiers mots, la Genèse, sont ainsi :
«Au commencement, la réalité créa les cieux et la terre,
Ce qui fut fut, et ce qui ne fut pas ne fut pas,
L'obscurité enveloppa ce que la lumière n'enveloppa pas,
Et ce qui ne fut ni lumière ni obscurité fut Elle, la Licorne Rose...»

samedi 26 septembre 2009

Ghirlandaio

Durant la seconde moitié du 15ème siècle à Florence, l'atelier du peintre Domenico Ghirlandaio et de ses frères était aussi productif et réputé que celui de Sandro Botticelli. Ses jeunes femmes qui s'ennuient avec dignité dans d'étranges scénographies géométriques décorent encore aujourd'hui d'immenses surfaces des plus belles églises florentines. Quelques tableaux de chevalet admirables subsistent, notamment ce portrait de jeune femme actuellement au musée de la collection Gulbenkian à Lisbonne, au Portugal.

Il est difficile d'en trouver une reproduction satisfaisante. En 2005, J.B. est allé sur place et en a fait une photographie, déformée et mal exposée. Il la partage sur le site Flickr. Les outils graphiques numériques modernes permettent de corriger les défauts de la photo et de la transformer en une reproduction idéalisée, rêvée peut-être.

samedi 19 septembre 2009

Quand les biches avaient des bois

Au début, quatre siècles avant notre ère, Artémis était fille de Zeus et sœur d'Apollon quand le sculpteur grec Léocharès la modela. Flanquée d'un petit cerf bondissant elle portait une jupe courte, un carquois, et une casquette de chef de gare. Quelques siècles plus tard, les romains la rebaptisaient Diane, pour faire moins vieillot, et la copiaient dans le marbre.

Et depuis que cette copie a été offerte par un pape à un roi français, vers 1550, il n'y a plus un jardin, un parc, ou un bosquet en France qui n'exhibe une réplique de la statue. Toutes sont fidèles et reproduisent sans ambigüité les cornes de l'animal, mais sont curieusement étiquetées «Artémis à la biche ou Diane à la biche». Ignorance de l'époque en matière de zoologie ou mutation accélérée ?

De nos jours les biches ne portent plus de cornes et seuls les cerfs voient tous les ans pousser sur leur crâne ces portemanteaux saugrenus. Cependant, certains cas très singuliers de mue périodique intriguent encore les naturalistes, comme ici dans le parc de Presles, lors de la fête printanière de «Lutte Ouvrière».

dimanche 13 septembre 2009

Au bonheur des misanthropes

Les plus anciens se souviennent peut-être de leurs premières apparitions. On les croisait dans la rue. Ils avançaient comme des fantômes shakespeariens, fixaient le vide, proféraient des paroles incompréhensibles vers des interlocuteurs invisibles, en conciliabule avec le néant. On a d'abord imaginé que les asiles d'aliénés avaient décidé de libérer les malades les plus inoffensifs. On détournait alors pudiquement le regard. Très vite, la maladie s'est propagée dans notre entourage, et il n'est pas rare, maintenant, dans une conversation banale, de voir notre interlocuteur changer soudainement d'attitude et commencer à parler d'un autre sujet dans un dialogue avec un absent, ou sortir de sa poche un téléphone vibrant, s'excusant et prétextant une éventuelle urgence. Ça refroidit le dialogue.
Nous étions les spectateurs désarmés d'une mutation de l'espèce humaine. Comme il s'était mis, il y a quelques millions d'années, à la bipédie et à la parole, l'être humain évoluait vers un nouvel état où il n'est plus totalement à l'emplacement où on le perçoit et vit à distance de son propre corps.




Et nous sommes peut-être aujourd'hui, avec la nouvelle grippe, à l'aube d'une mutation comparable où seuls survivront ceux qui méprisent le collègue de bureau et le voisin de palier, ceux qui refusent le rituel quotidien de la double bise machinale ou du serrement de main flasque et confraternel. Ceux qui fuient les foules et les rassemblements, et ne fréquentent les grands magasins et les cinémas qu'à l'heure des finales sportives ou des élections décisives, quand les rues sont désertes. Ceux qui espèrent toujours qu'un orage violent viendra disperser le brouhaha dissonant de la brocante ou du marché voisins. En bref, les vrais misanthropes, les déçus de la relation sociale.
Certains, dit-on, souhaiteraient que l'épidémie devienne pandémie, voire hécatombe. Mais sur ce point les médecins sont rassurants.

Alors pour adoucir la déception des plus insociables, voici quelques vues de Roghudi Vecchio, village de Calabre totalement déserté depuis 1973, après des inondations dévastatrices en 1971. Le fleuve même est faux, c'est en permanence un lit de caillasses. Les villages abandonnés par les hommes sont nombreux dans cette région, abandonnée par l'Italie.


dimanche 6 septembre 2009

Musique libertaire (la suite)

Voilà presqu'un an, Ce Glob Est Plat prédisait la mort certaine de l'extraordinaire site MusicMe, dispensateur de musique libre.
Depuis, il n'a pas cessé de s'améliorer et de s'étoffer. La flânerie musicale y est encore plus agréable, la recherche à la fois simplifiée et enrichie, et le tout pendant que l'écoute se poursuit.
Il est même devenu envisageable pour un mélomane exigeant d'y acheter de la musique. Une offre d'achat de musique non protégée contre la copie et dans la meilleure qualité possible (MP3 320Kbps) est maintenant proposée.

Musiciens folkloriques de rue à Taormine, en Sicile. Le CD est à 12 euros.Par exemple, l'extraordinaire double album de Keith Jarrett jouant les 24 préludes et fugues pour piano de Shostakovich est téléchargeable (300 Mégaoctets pour 135 minutes de musique) au prix de 14,99 euros. En fait, il faudra prévoir un peu plus car le paiement se fait par un système de portemonnaie dont la formule la plus proche est à 19,90 euros. Il vous restera un avoir dont vous aurez du mal à vous dépêtrer (le but inavoué étant de vous obliger à alimenter sans cesse le portemonnaie ou à abandonner le reliquat qui n'est expressément pas remboursé).

Le catalogue de musique téléchargeable sans protection n'est pas encore très riche mais la collection libre d'écoute a considérablement cru (de 3,5 millions de morceaux à 5 millions en un an). Par exemple, une des plus belles pièces religieuses de la renaissance, chef d'œuvre d'un musicien quasiment inconnu sinon des amateurs éclairés, «Versa est in luctum» d'Alonso Lobo, est maintenant disponible à l'écoute en quatre versions (pour mémoire, cliquez sur le petit triangle cerclé pour écouter un morceau).

Souhaitons longue vie à la musique libre.

dimanche 30 août 2009

1618, le nombre bête

Avertissement au lecteur : cette chronique à teneur très technique a été relue et corrigée par un scientifique de renom, qui a insisté pour garder l'anonymat, afin de ne pas s'approprier indument la gloire qui rejaillira nécessairement des révélations qu'elle dispense.
Il existe dans la nature nombre de phénomènes qui ne sont pas dus au hasard mais à une sorte de dessein délibéré et transcendant, presque intelligent. S'il n'y avait qu'un exemple à produire afin de confondre les incrédules, ce serait celui de l'emplacement des contrôles des excès de vitesse par la police. Une espèce de loi naturelle fatidique les positionne sans aucune exception en bas d'une longue descente de la route, en principe après un virage ou un tunnel.
Quel mystérieux motif conduit alors la nature ?

Tout esprit aguerri aux lois des nombres et des symboles y verra aisément l'empreinte du «Nombre d'Or». C'est un nombre (Un plus racine de cinq, divisés par deux) aux propriétés mathématiques remarquables. Sans entrer dans de ténébreuses explications techniques, on dit que c'est le plus irrationnel des nombres réels. C'est dire tout son mystère. Il serait même le seul nombre dont l'inverse est égal à lui-même moins l'unité (Un divisé par Lui égale lui-même moins un). On ose à peine le croire. Son vrai nom est 1, 618 033 988 749 894 848 204 586 834 365 638 117 720 309 179 805 76... jusqu'à l'infini, sans période. C'est pourquoi on préfère l'appeler par son diminutif 1,618 ou 1618.

Quelle forme insensée aurait notre univers sans les nombres, par exemple ici le nombre Pi ? (Nébuleuse Bulle de savon PN G75.5+1.7 - Cliché NOAO)Il est de notoriété publique qu'on le retrouve partout dans la nature, essentiellement dans le mouvement des étamines des fleurs de tournesol, des écailles de pomme de pin et dans le rapport entre le nombre de petits pois et de carottes, relativement à leur poids respectif, dans les conserves Cassegrain. Il est ainsi la clef des énigmes et des beautés du monde. On sait que certains calculs épineux inaccessibles aux profanes prouvent que le Nombre d'Or équilibre les proportions des pyramides d'Égypte, des temples grecs les plus en ruines et des cabines téléphoniques londoniennes, les rouges, celles qui sont des passages vers le monde fantastique des communications télépathiques.

Ça n'est pas un hasard si Kepler a publié sa troisième loi du mouvement des planètes, fondement de l'universalité des lois physiques, en 1618, l'année même où Velázquez peignait la «vieille femme faisant frire des œufs». Jusqu'à nos jours où le Nombre d'Or est devenu le symbole des objets de luxe et du développement durable réunis «on peut maintenant consommer le luxe tout en sauvegardant la planète, sur les plans environnemental et social». On comprend que de telles affirmations révolutionnaires dérangent. Et certaines études scientifiques ou artistiques mal intentionnées pourront toujours chicaner, ce ne sont pas de misérables pamphlets financés par la concurrence, notamment la Grande Distribution, qui empêcheront le Nombre d'or de s'infiltrer dans l'univers et d'y répandre ses bienfaits, à l'instar du nombre Pi dont plus personne, de nos jours, ne songe à mettre en doute la souveraineté.

Et l'étude minutieuse des contraventions prodiguées par les fonctionnaires de police en cas d'excès de vitesse confirme définitivement cette intentionnalité qui dépasse l'humain et le guide en permanence. Il suffit en effet d'additionner les 6 montants d'amende convertis en décimes (8930), d'en soustraire 1937 (la date de la mort de l'écrivain H.P. Lovecraft, les initiés comprendront), et de diviser par le résultat le numéro de référence figurant sur la contravention, en bas à droite (11316), pour obtenir le Nombre d'Or avec une précision d'un dix-millième...

C'est ainsi que le Nombre d'Or contrôle de son impitoyable logique les routes de notre destinée.

vendredi 21 août 2009

La vie des cimetières (23)

Les cimetières français présentent communément la forme de vastes parcs de stationnement définitif, quadrillés, où les tombes sont soigneusement rangées pour une optimisation de l'espace et un repérage efficace. Généralement bien entretenus, époussetés et récurés, pour que la mort soit éternelle et éviter que la vie ne revienne.

Le cimetière du Père-Lachaise au cœur de Paris répond mal à cette définition. Boisé, vallonné, immense, sillonné d'une infinité d'escaliers et de ruelles ombragées, peuplé de statues envahies de racines et de mousses, de portraits qui s'effacent, de noms sans visage et de tombes sans noms, c'est un monde qui s'estompe lentement, recouvert par un autre.



samedi 15 août 2009

Léonard et la tasse volante

On apprend par les journaux les plus sérieux que la République a récemment vacillé. Peut-être même la civilisation. Le secret a resisté une semaine, mais on ne trompe pas facilement la perspicacité des grands journaux français, surtout pendant la semaine la plus calme de l'année médiatique, et la révélation (1) tombait le 11 aout, après un communiqué de l'Agence France Presse.
Le 2 aout 2009, alors que l'entrée au musée du Louvre était gratuite, une jeune femme profitait de l'immense libéralité de l'État Français pour pénétrer dans le temple du bon goût officiel et, devant les touristes médusés, lançait violemment une tasse à thé en porcelaine contre l'épaisse vitrine blindée à l'épreuve des balles qui protège une célèbre italienne grassouillette, surnommée «Madame Lise», qui jaunit lentement dans son bocal depuis cinq siècles que Léonard de Vinci l'a peinte.
La tasse fut brisée.
Les agents d'accueil du Louvre ont immédiatement neutralisé la personne et l'on remise au commissariat de l'arrondissement. Elle tenait des propos confus dans une langue étrangère et ne jouissait pas de toutes ses facultés mentales. On remarquera que les personnes confiées aux forces de l'ordre sont toujours fortement déséquilibrées mentalement, psychologiquement frustrées ou imbibées d'alcool. Le psychiatre du commissariat déclara la dame atteinte de troubles psychiques susceptibles d'un internement à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police.
Le tableau n'a évidemment absolument rien subi, et le public a été à peine perturbé, mais une analyse approfondie au microscope à balayage électronique et à gicleur à pédale a révélé une très légère éraflure sur la vitrine, afin de justifier le dépôt de plainte et l'internement psychiatrique. L'éraflure sera rapidement effacée.

On peut s'inquiéter de l'augmentation des tarifs répressifs, quand on se souvient de l'épisode du vol du même tableau, le 21 aout 1911 par Vincenzo Perruggia, qui l'a gardé presque deux ans dans son appartement parisien, sous son lit, avant de tenter de le revendre en Italie et d'être dénoncé le 13 décembre 1913. Sauvé par son patriotisme feint et par la guerre de 1914, il ne fera que quelques mois de prison.

En juillet 2007, une jeune femme avait déposé un baiser de ses lèvres maquillées sur une toile uniformément blanche de 6 mètres carrés du peintre Cy Twombly, à Avignon. La toile appartenait à un triptyque estimé deux millions d'euros dirent les assureurs. Et c'était consternant de voir les journaux et les blogs réclamer en chœur une sanction exemplaire et démesurée ou s'extasier du génie avant-gardiste du geste. La femme fut condamnée très sévèrement, financièrement. Les assureurs étaient ravis. Une petite retouche de peinture blanche suffit pour effacer le blasphème.

La toile outragée de Cy Twombly, après remise en état.

Tout cela n'a plus rien à voir avec le plaisir esthétique. On ne voit pas les œuvres d'art pour ce qu'elles sont. Elle sont devenues des emblèmes de ce qu'on ne comprend pas, comme des divinités. Absurde et vaine sacralisation. On sait, depuis que Marcel Duchamp a exposé avec succès un urinoir manufacturé, qu'un objet devient une œuvre d'art quand quelqu'un le décide. Alors que croient donc ces autorités pensantes qui ont idéalisé la Joconde ou le tableau de Twombly ? Ont-elles oublié la leçon de Duchamp (2) ? Ont-elles oublié que ce ne sont que des objets, qui périront bientôt, comme le reste ?

***
(1) Les textes en italiques sont des citations des journaux du web Le Monde, le Nouvel Obs, le Parisien, Le Post, Aujourd'hui en France. Elles sont la vérité, bien que leurs informations ne concordent pas toujours très bien, notamment le fait de savoir si la jeune femme a été hospitalisée ou non. Le reste est supposé.
(2) On remarquera que désacraliser l'objet pour statufier son auteur (l'Artiste) n'est pas vraiment plus malin.

mercredi 5 août 2009

Les explorateurs

En contemplant la noble fierté de ces intrépides estivants qui voguent à l'aventure, au mépris des dangers, on ne peut s'empêcher de penser à leurs prédécesseurs venus de la Grèce antique par la mer, animés par la même inconsciente témérité, pour installer sur les rivages hostiles de ces territoires inconnus les fondements de la civilisation.

Et à l'heure où sont célébrés les 40 ans des quelques pas poussiéreux et inutiles de l'homme sur la lune, relisons plutôt le fascinant voyage (*) du plus grand de ces explorateurs, le génial Pythéas le massaliote, longtemps pris pour un mystificateur, et qui, s'il avait vécu 2000 ans plus tard, aurait été allègrement carbonisé en compagnie de Giordano Bruno par les autorités catholiques pour ses découvertes et sa conception moderne et cohérente du monde.

***
(*) Lire sur Pythéas :
1. La courte biographie du site du collège Jules Ferry de Montluçon, comme d'habitude passionnante (cliquez dans la colonne de gauche sur «Pythéas de Massalia»).
2. Le site «marseille.pytheas.free» un peu désordonné dans sa navigation, mais plus complet, complémentaire et également captivant.
3. Une rapide synthèse des découvertes de Pythéas dans l'encyclopédie Wikipedia.

mercredi 22 juillet 2009

Les plaisirs du dialogue solitaire

L'être humain a toujours éprouvé l'envie de communiquer, c'est un avatar de l'instinct grégaire. Généralement pour ne rien dire et souvent avec n'importe qui, mais le besoin de s'exprimer est là, impérieux. Même par des monologues, comme il a été démontré avec brio dans une récente chronique. Et la quintessence de cette obsession a été récemment remémorée par le site APOD (Astronomy Picture Of the Day) à l'occasion d'un 10ème anniversaire.

En effet, en 1999, de mai à juillet, Yvan Dutil et Stéphane Dumas, chercheurs canadiens lassés des communications scientifiques et des conversations météorologiques entre voisins de palier, émettaient, à partir d'un radio-télescope situé en Ukraine, un message vers des intelligences extra-terrestres. Ils récidiveront en juillet 2003.
En 21 dessins volontairement simplistes et progressifs dans le vocabulaire et la syntaxe, les auteurs ont résumé les grandes découvertes de l'humanité : Pacman, l'autorité de l'homme sur la femme, la tapette à mouches, les œufs sur le plat et la transformation de la planète en excréments. Le message a été amélioré en 2003, notamment l'alphabet, et les dessins regroupés en une longue bande verticale.








Légende des illustrations : À gauche, la page 5 du message, qui retrace l'invention du célèbre jeu électronique Pacman et ses règles de déplacement. Au centre, la page 15 figure un couple d'humains où la femme, légèrement en retrait sourit bêtement, la main sur la hanche dans une pose douteuse. L'homme, sérieux au premier plan, chasse du plat de la main une nuée de mouches qui semblent chuter comme étourdies par ce puissant geste dominateur. À droite, la page 18 montre un œuf sur le plat, trop cuit, vu de haut, et expose les conseils pour ne pas en rater la cuisson. Enfin ci-dessous, les pages 19-20 ne représentent pas une descente de lit en peau de vache mais un planisphère terrestre. Les continents ont la forme d'étrons.


Tant de science, de connaissances, de pattes de mouches soigneusement calligraphiées émerveillent et confondent le profane. Aussi n'est-il pas question de remettre ici en cause le profond contenu scientifique du message ni l'ingéniosité de la démarche sémantique mais d'émettre peut-être un doute sur la rigueur de la méthode.

On notera d'abord que les étoiles visées par l'émission du message (parce que susceptibles d'héberger des planètes similaires à la Terre) sont situées à une distance moyenne de 60 années-lumière de la moindre cabine téléphonique terrienne. C'est avoir une confiance émoussée dans les vertus du dialogue, ou une foi illimitée dans celles de la science, que d'envoyer un message dont on sait que la réponse ne nous parviendra pas avant 120 ans. Et puis, peut-on sérieusement attendre une réaction intelligible d'un mollusque verdâtre inconnu qui marine dans une solution d'acide sulfurique (même peu concentrée) à quelques billions de kilomètres d'ici, alors qu'il est impossible d'en obtenir une d'un ami qui vous doit de l'argent ou d'un quelconque service de réclamations qui se trouve à deux pas ?

On le constate, l'entreprise était dès le départ condamnée à l'échec.

Par ailleurs les distances sont si grandes à notre échelle, et les moyens si dérisoires. Si nous n'avons pas encore reçu de message extra-terrestre irréfutable, ça n'est pas parce qu'ils n'existent pas, mais parce que dans l'épaisseur vertigineuse des milliards d'années qui se sont accumulés, la période pendant laquelle une civilisation est capable, avant d'être détruite, de recevoir et d'émettre des signes intelligibles sous forme d'ondes électromagnétiques ne représente qu'un infime grain de sable.
Si nous ne sommes probablement pas seuls, nous sommes certainement définitivement isolés. Ça n'est pas une raison pour empêcher les chercheurs d'exercer leur sacerdoce, qui est de chercher.

samedi 11 juillet 2009

Muets comme en terre

Qui aura remarqué, sur Ce Glob Est Plat, l'absence presque parfaite de commentaires des lecteurs ? À part de temps en temps un plaisantin sympathisant ou un illustrateur désorienté, personne ne dépose ses remarques alors qu'elles sont (seraient) publiées immédiatement, sans contrôle ni censure.
On peut aborder des sujets sensibles, ridiculiser les religions, les croyances et quelques idées reçues. Calme plat. On assaisonne un peintre médiocre récemment ressuscité, on réveille à peine un petit remous de trois commentaires teintés d'acrimonie, et c'est le retour au mutisme.

Évidemment, un blog sans lecteur n'est jamais commenté. Mais Ce Glob Est Plat semble avoir quelques lecteurs réguliers, comme en témoigne le compteur de visites affiché dans la rubrique «Rions un peu», avec une moyenne de 200 à 250 lecteurs pour chaque billet à peu près hebdomadaire. Et une longue campagne de tests de plus de 10 minutes a démontré sans réserve que ce compteur sous-traité par un éminent prestataire gratuit était approximativement juste.

Venons-en aux explications plausibles.

Le lecteur de Ce Glob Est Plat a peut-être un sens du ridicule suffisant pour ne pas publier, même sous le couvert de l'anonymat, ces commentaires constructifs qui font la singulière beauté d'internet «Alors la mille foi dacor avec toi, l'école de Vienne c'est dla zik de ouf LOL!», ou «En vrai jkiffe pas trop l'aquatinte, mdr!, mais Goya C 1 graveur 2 la mort».

Ou alors, le lecteur de Ce Glob Est Plat a peut-être un sens aigu du geste inutile, en disciple de Tchoang Tzeu, le seul penseur taoïste réellement nihiliste qui proclamait, il y a plus de 2300 ans «Pour moi, le bonheur consiste dans l’inaction, ... le contentement suprême, c’est de n’avoir rien qui contente ; la gloire suprême, c’est de n’être pas glorifié. ... Seul, ce qui n’a pas été fait ne peut pas être critiqué. L’inaction, voilà le contentement suprême, voilà qui fait durer la vie du corps. Où est l’homme qui arrivera à ne rien faire ?» (Zhuang-Zi, Chapitre 18-A).




Pour l'apprenti taoïste qui, distrait par les mondaines frivolités, ne parviendrait pas à se fondre dans l'indifférence du Tao, la médecine traditionnelle chinoise a fabriqué ce scaphandre protecteur isolant, disponible sur ordonnance médicale chez tous les pharmaciens sérieux et au musée de la marine de Paris.

Finalement, l'explication est peut-être plus simple : on apprendra un jour que le compteur de visiteurs est uniquement déclenché par le passage des robots, les fouineurs méthodiques qui inspectent régulièrement le réseau pour alimenter les moteurs de recherche. Ainsi tout le trafic du réseau est peut-être généré artificiellement par des scripts et des programmes automatiques, pendant que les humains sont dehors en train de regarder le ciel, d'écouter les oiseaux, de jouer au ballon, ou de se décomposer lentement sous l'effet des radiations mortelles d'une supernova trop proche de la Terre.

Post-scriptum : que le lecteur, s'il existe, ne se méprenne pas sur les motivations de ce billet narcissique. Ça n'est pas une supplique pour une recrudescence des commentaires. C'est, par pure curiosité, une réflexion vagabonde sur une chose sans intérêt, ce qui est un peu la devise du blog.

dimanche 5 juillet 2009

Nuages (17)

Une aube sur l'anse La Réunion, ile de La Digue aux Seychelles

samedi 27 juin 2009

M. Lewis parmi les ombres

Martin Lewis, graveur, illustrateur, peintre.

1881, Castelmaine, Victoria, Australie
1962, New York city, États-unis.

M. Lewis, Late traveler 1949 (pointe sèche, 31x42cm)Quelques repères : bohème, il émigre aux États-unis en 1900, à New York en 1909. Il fait un séjour en Angleterre en 1910, où il rencontre Whistler et Seymour Haden. En 1915, il grave ses premières œuvres personnelles et enseigne la gravure à Edward Hopper. Il fait un long voyage au Japon en 1920. Ses vues du Japon et ses nocturnes de New York se vendent assez bien entre 1925 et 1935. Puis il est vite oublié. Le catalogue de ses gravures comprend 148 numéros.

Que dire du style de Lewis ? Il suffit de regarder. Son sens incomparable de la composition, ses effets de lumière si variés et nuancés, et ces ombres qui s'infiltrent partout.

M. Lewis, Tree Manhattan 1930 (pointe sèche, 41x33cm), détail.Lewis est sans doute un des plus grands graveurs, et un des plus méconnus (1). De son vivant déjà, il avait rejoint les silhouettes anonymes qu'il dessinait parmi les ombres. Un blogueur nostalgique l'en sort parfois, momentanément, quand il le redécouvre dans quelque site américain, eldorado des dénicheurs (2).


(1) Le site de l'Art Students League de New York où il a été professeur de 1944 à 1951 ne le cite même pas dans les nombreux artistes dénombrés dans son historique.

(2) Le site du Detroit Institute of Arts propose près de 200 reproductions qui peuvent toutes être détaillées au moyen d'un zoom, et le site du Smithonian American Art Museum présente 20 des plus belles gravures de Lewis en splendides reproductions de grand format.

Mise à jour le 22.07.2023 : Évidemment, après 14 années, on peut se douter que les liens vers les reproductions ne fonctionnent plus. L'outil de recherche du musée de Detroit étant déficient, cherchez exactement le texte "Martin Lewis, American, 1881-1962" (avec les guillemets) à cette adresse, et commencez la visite par les dernières pages trouvées.

Montage d'ombres et de silhouettes extraites de gravures de Martin Lewis

samedi 20 juin 2009

La vie des cimetières (21)


Faut-il respecter les morts ?

Les moines capucins de Palerme, en Sicile, l'affirment. Et comment les respecter ? En ne les photographiant pas, répondent les moines, par le moyen d'affichettes libellées «Pas de films, pas de photos, les catacombes sont un lieu sacré à respecter».

NO FILM, NO FOTO, Le catacombe luogo sacro da rispettareParce qu'ils les exposent, les morts. Par centaines, grimaçants et difformes, habillés de tenues folkloriques rapiécées ou de sacs de toile, en cage ou dans des niches, le long des galeries des catacombes du monastère qui régurgite par jour des légions de touristes horrifiés, un peu dégoutés, mais rafraichis par l'air ambiant et les plaisanteries égrillardes des pères de famille rassurants.

De tout cela, les morts se contrefichent, naturellement. Ils sont dans le pays de l'immobilité où les cellules, désorganisées, inconscientes, ne produisent plus que de la poussière.

Alors pourquoi leur prodiguer ces égards révérencieux, proches du fétichisme ? Parce que le culte des morts est une immense entreprise d'autosuggestion qui affirme qu'on n'aura pas vécu pour rien, qu'il y a une continuité de l'espèce, un héritage, mais qui admet implicitement que la seule survie de l'individu est dans la mémoire des survivants.

Résumons-nous :
On devra respecter les morts afin qu'ils survivent un peu.
NE CLIQUEZ PAS sur cette image si vous aimez les enfants !Pour cela on les exposera aux visiteurs, sous forme desséchée, comme des grenouilles dans les vitrines poussiéreuses d'un vieux museum d'histoire naturelle, si possible sous une lumière sinistre dans des caveaux glacés.

Et on ne s'étonnera plus alors de découvrir parfois, dans une campagne proprette du sud de Londres, une grand-mère racornie clouée avec tous ses chats, depuis des mois, sur le mur du salon d'un pavillon quelconque. Le petit-fils aura certainement, jeune, visité en famille les momies de Palerme.

samedi 13 juin 2009

Chronique de quelques petites libertés

La loi, digne d'une république bananière, avait été fignolée «aux petits ognons». Jugez-en. Ça se passe sur internet.
Les marchands de culture (disques et films, surtout) prétendent que leurs médiocres résultats sont dus aux téléchargements illicites, sur les réseaux de partage, des œuvres dont ils détiennent les droits. Alors ils ont obtenu une loi qui devait les autoriser à se connecter sur ces réseaux, simuler la recherche d'œuvres protégées, noter soigneusement l'adresse électronique des internautes qui les téléchargent (donc les partagent), et en transmettre la liste à un organisme d'enregistrement appelé Hadopi. Cette entité administrative, sans la moindre vérification, demandait alors aux fournisseurs d'accès, à la première récidive, de couper la connexion internet des contrevenants, de leur interdire pendant un an la souscription d'un autre abonnement, et de continuer cependant à percevoir le montant de l'abonnement suspendu. Tout ceci était entièrement automatisé pour répondre à des impératifs de performance (1000 abonnements suspendus par jour), sans moyen sérieux de défense ou de protection contre les usurpations d'identité, parait-il aisées.
Tout était vraiment bien ficelé. Le Conseil d'état, l'Assemblée nationale et le Sénat n'avaient rien trouvé à redire et les premiers milliers de lettres recommandées étaient prêts à partir quand a été connu l'avis du Conseil constitutionnel (décision n° 2009-580 DC du 10 juin 2009). Il remettait en cause toutes les avancées démocratiques de la loi : la présomption de culpabilité, l'absence de droit à la défense, la suspension d'une liberté fondamentale par une autorité non judiciaire. Quand on sait comment sont nommés les membres du Conseil constitutionnel, on frémit devant une telle ingratitude, ou une telle mesquinerie. Néanmoins le gouvernement a promulgué la loi sans attendre, le 12 juin, en supprimant les phrases et articles censurés par le Conseil constitutionnel, certainement pour les replacer bientôt après rafistolage.

Et il parait qu'en matière de libertés Hadopi n'est rien à côté de la loi Loppsi qui va passer cet été, pendant le mois d'aout, quand tout le monde fera la sieste. Comme en Chine, c'est le gouvernement qui interdira désormais sans contradiction possible les sites qui ne lui conviennent pas, et un tas d'autres plaisanteries dans le même esprit.

Au Louvre, ce qu'il reste de la douce main de la liberté parvient encore à apaiser la croupe fougueuse de l'abus de pouvoir devant les yeux absents de la République.Profitons de cette réjouissante chronique des libertés pour nous inquiéter de l'article 33. Rappelons qu'il instaurait une interdiction progressive de photographier les œuvres appartenant au domaine public exposées dans le musée du Louvre et qu'un article bancal du site du musée contredisait le règlement de visite et prétendait l'article 33 modifié et la photographie tolérée. Aujourd'hui, plus d'un an après, le règlement n'a pas changé et reste en contradiction avec les propos du site.
Alors Ce Glob Est Plat, fidèle à l'actualité la plus brûlante, a envoyé un reporter téméraire et chevronné constater la situation. Il en est revenu entier, avec quelques centaines de photograpies autorisées et une sentence de grand journaliste : « Ce qu'il reste de la douce main de la liberté parvient encore à apaiser la croupe fougueuse de l'abus de pouvoir devant les yeux absents de la République ».

lundi 1 juin 2009

Henri Martin, peintre (1860-1943)

Henri Martin : La Bastide-du-vert et Marquayrol (musée de Cahors Henri-Martin)On reconnait communément deux grandes spécialités au peintre Edgar Degas : les représentations aux pastels de jeunes filles en tutu et les jugements acerbes sur ses confrères peintres. Henri Martin n'y a pas échappé. Degas le qualifiait, pour résumer, d'impressionniste pour sous-préfectures.
Ça n'est pas faux. Honoré par les grandes institutions de la nation, médaillé, couvert de prix, Henri Martin a tapissé durant près de 60 ans des hectares de murs de mairies et de bâtiments publics avec d'immenses et édifiantes peintures murales, à la manière néo-impressionniste.

Henri Martin : La Bastide-du-vert et Marquayrol (détail)Il a été affecté par toutes les maladies en «...isme» de son temps, du romantisme à l'académisme, ponctuées de fortes poussées d'infantilisme (symbolisme, spiritualisme, mysticisme rose-croix et autres philosophies pour boyscouts).
Alors naturellement, vers la fin des années 1880, comme nombre d'autres peintres de l'époque (Gauguin, Van Gogh, Segantini...), il attrapait le virus du divisionnisme (ou pointillisme), propagé par Seurat et Signac. Et il n'en guérit jamais. Pendant plus de 50 ans, toutes ses œuvres, des grandes machines officielles aux croquis les plus intimes, seront faites de taches colorées juxtaposées.
On comprend pourquoi Degas lui en voulait. Il avait transformé en un style compassé, théâtral, presque académique, une manière de peindre qui était née de la liberté et du refus des conventions et des compromissions. Et trahison ultime, il en vivait royalement. Au point qu'il acheta en 1900 une maison dans le Lot, près de Cahors (suivie de deux autres à Saint Cirq-Lapopie et Collioure), où il se retira presque de toute vie mondaine pour peindre des séries de paysages colorés, calmes et confortables, pendant encore 40 ans.

Henri Martin : La maison du sabotierHenri Martin : Le bassin de Marquayrol









Ce sont ces paysages sereins, modestes et silencieux qui font la part la plus belle de l'exposition consacrée à Henri Martin, actuellement à Douai, pour trois semaines encore. Allez-y sans hésiter, il y a toujours des places de parking disponibles au musée de la Chartreuse.